La raison d’être de ce site
Traduction de l’article paru dans The Globe and Mail, le samedi 14 avril 2007
Le 28 mars 2007, à 15 heures, tout comme 49 autres artistes provenant de partout au Canada, j’ai pris place dans la Tribune des visiteurs de la Chambre des Communes—nous étions donc 50—et je me suis mis à penser à la quiétude. Pour lire un livre, il faut être tranquille. Pour assister à un concert, à une pièce de théâtre, à un film, pour voir un tableau, on doit s’arrêter. Il en va de même pour la religion à laquelle la tranquillité est nécessaire, particulièrement pour la prière et la méditation. Et la simple contemplation des eaux paisibles d’un lac ou d’une scène hivernale silencieuse, ne nous fait-elle pas également trouver la sérénité ? La vie, semble-t-il, choisit nos moments de quiétude pour se révéler au cœur même de notre sensibilité et nous murmurer Me voici. Qu’en penses-tu? Puis nous retournons à nos occupations, tout absorbés par nos affaires, et la tranquillité disparaît; pourtant à peine le notons nous tant nous nous laissons aisément tromper par le mirage de nos activités frénétiques, croyant que nous sommes occupés par quelque chose d’une grande importance. Plus nous sommes pris par ces activités plus nous en mesurons l’importance à l’aune de leur appétit dévorant. Nous travaillons, travaillons, travaillons, nous pressant, pressant, pressant. Parfois, à bout de souffle, nous nous disons: Mince alors, la vie passe à toute allure. Mais nous n’avons rien compris, c’est tout a fait le contraire: la vie ne court pas, elle est immobilité, quiétude. C’est plutôt nous qui courons autant.
C’est ce qui me venait à l’esprit, la quiétude, mais aussi, plus prosaïquement, les appuis financiers alloués aux arts; rien d’étonnant à cela puisque nous étions au Parlement, cinquante artistes, pour participer aux célébrations du cinquantième anniversaire du Conseil des arts du Canada, cette grande institution qui a tellement contribué à stimuler le développement et la vitalité de notre identité partout au pays. Je songeais que d’adopter une approche de subventions squelettiques aux arts, comme celle du présent gouvernement conservateur, de concevoir les arts comme de simples divertissements auxquels on devrait s’abandonner seulement après s’être occupés des affaires sérieuses de la vie, cela–conjointement à une réorganisation utilitariste de l’éducation visant l’acquisition de formations employables dans le marché du travail, plutôt que de créer des citoyens sachant penser—cela aboutit à créer des esprits qui sont post-historiques, post-culturels, et pré-robots. Ce sont des âmes vides programmées pour ne pas s’épanouir, et fort menacées par un conformisme de la pire espèce—l’intolérance et le totalitarisme—par incapacité de penser par elles-mêmes; des âmes destinées à une vie de servage soumise aux seigneurs féodaux du profit.
Je rappellerai, pour mémoire, que cette année le crédit budgétaire alloué par le Parlement au Conseil des arts du Canada s’élève a 173 millions de dollars. L’an prochain, ce sera 182 millions. Ces chiffres paraissent-ils énormes? Permettez-moi de les mettre en perspective. 182 millions de $ équivalent à un montant annuel de 5.50$ par Canadien. La plupart des Canadiens que je connais dépensent plus que cela en frais hebdomadaires de stationnement ou pour leur café quotidien. Bien sûr que le Gouvernement fédéral soutient les arts d’autres façons, soit par dotations aux industries et agences culturelles, telles que Radio-Canada, le Musée national des beaux-arts, le Musée des civilisations, le Centre national des arts, TéléFilm Canada, et d’autres, mais ce sont là des institutions collectives. Seul le Conseil des arts du Canada accorde de l’aide aux artistes vivants créant aujourd’hui et demain, là où cela compte concrètement, au niveau de la vie quotidienne de l’artiste. Et le Conseil doit s’acquitter de cette mission en comptant seulement sur une somme qui revient à 5.50$ par Canadien.
Le moment était maintenant venu. La période des questions était terminée et nous allions être officiellement reconnus par la Chambre.
L’Honorable Bev Oda, ministre du Patrimoine canadien, dont le siège en tant que Membre du Cabinet était le plus éloigné de celui du Premier Ministre, se leva, salua notre présence et prit la parole. Nous nous sommes également levés, non à titre personnel mais au nom du Conseil des arts du Canada. L’allocution de la Ministre fut brève. Suivirent de faibles applaudissements. La Ministre se rassit et l’affaire était réglée. Les députés passèrent immédiatement à autre chose, et nous étions là, encore debout. C’en était fait. Cinquante années passées à construire l’étincelante et multiforme culture canadienne, évacuées en moins de cinq minutes.
Nous aurions dû nous y attendre. Combien de Membres du Parlement, croyez-vous, étaient venus la veille à la réception qui devait être une grande occasion pour les représentants de la population canadienne de rencontrer les représentants des artistes du pays? Selon moi, ils étaient de vingt à vingt-cinq—sur 306—dont un seul ministre, qui devait absolument être là, madame Bev Oda. Nous, les cinquante représentants, nous sommes restés là pendant deux heures, attendant, personnifiant symboliquement l’une des cinquante années. Moi, j’étais 1991, année où je reçus une bourse B du Conseil qui me permit d’écrire mon premier roman. J’avais 27 ans et cet argent me semblait une manne qui me tombait du ciel. Ces 18,000$ me durèrent un an et demi (au regard des impôts que j’ai versés depuis, ce fut un rendement exponentiel de l’investissement, je vous en assure). En comparaison, la célébration équivalente d’une institution culturelle majeure, en France disons, aurait fait l’objet de démonstrations éclatantes durant toute l’année, faites avec classe et partagées par tous, le Président Chirac les mettant au premier plan. Nul besoin d’en dire davantage. Nous savons tous comment les Européens traitent la culture. À leurs yeux, elle est séduisante et importante. Si le monde entier visite l’Europe, c’est parce que la culture y est si resplendissante. En lieu de tout ça, nous sommes restés plantés là, avons terminé nos verres, puis la réception tourna court et nous sommes partis, en petits groupes.
Nous aurions donc dû être préparés à ce salut pour la forme à la Chambre des Communes. Néanmoins, je fus étonné. Embarrassé même. Non pour moi, je veux dire pour tous les artistes, depuis Jean-Louis Roux, grand homme de théâtre, le doyen galvanisant des 50 artistes-symboles, jusqu’à Tracee Smith, une jeune danseuse et chorégraphe hip-hop aborigène, lauréate cette année de sa première bourse du Conseil, sans oublier les artistes émergents, encore inconnus à travers le pays. Ne comptons-nous pour rien, vous béotiens, ai-je eu envie de m’écrier devant cette Chambre. Ignorez-vous que les Canadiens chérissent leurs livres, leurs chansons et leurs tableaux? Estimez-vous vraiment que nous ne sommes que des parasites qui se nourrissent du fruit des durs et honnêtes labeurs de leurs compatriotes? Je vous le dis, il n’existe que deux outils pour cultiver le riche terreau de la vie: le religieux et l’artistique. Tout le reste est illusion qui s’écroule face aux attaques du temps. Si l’on meurt sans ne jamais avoir invoqué un dieu, n’importe quel dieu, symbolisé au-dessus d’un autel ou exprimé par une œuvre d’art, alors vous risquez de perdre l’âme que vous avez reçue. Repentez-vous! Repentez-vous!
Mais je n’ai aucun talent pour prononcer des prophéties spontanées. Et puis les gardes auraient foncé sur moi comme des joueurs de football et m’auraient poussé dehors, en route pour Guantanamo Bay. Alors je me suis concentré sur un seul homme.
Le Premier ministre n’a pas dit un mot au cours de notre bref hommage, bien sûr que non. Je crois qu’il n’a même pas levé les yeux vers nous. La joute défense-attaque de la période de questions s’étant à peine terminée, il brassait ses papiers. Du regard j’ai essayé de le faire venir plus près de moi.
Qui est cet homme? Qu’est-ce qui le mobilise? Il ne fait aucun doute qu’il est occupé. Aucun doute que cette activité débordante est porteuse pour lui de grandes illusions. Aucun doute que d’être Premier ministre accapare toute son attention et mousse à son comble son sens de l’importance de son activité. Aucun doute qu’il a l’air et qu’il gouverne comme quelqu’un qui se préoccupe peu ou prou des arts.
Mais il doit bien avoir des moments de quiétude. Alors voici ce que je propose: non pas de l’instruire—ce serait arrogant—mais moins que ça, de faire des suggestions à sa quiétude.
Tant que Stephen Harper sera Premier ministre du Canada, je promets de lui envoyer par la poste, un lundi matin tous les quinze jours, un livre réputé faire épanouir la quiétude. Ce livre sera dédicacé et accompagné d’une lettre que j’aurai écrite. Je ferai fidèlement rapport, sur le site www.quelitstephenharper.ca , de chacun des livres, de chaque dédicace, de chaque lettre, et de toute réponse que je pourrais recevoir du Premier ministre.
Yann Martel est l’auteur du roman L’histoire de Pi qui lui a valu le Man Booker Prize. Il vit présentement a Saskatoon.