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	<title>Que lit Stephen Harper?</title>
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		<title>Livre Numéro 76: Une journée d&#8217;Ivan Denissovitch, de Alexandre Soljénitsyne</title>
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		<pubDate>Mon, 01 Mar 2010 06:03:48 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Uncategorized]]></category>

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		<description><![CDATA[Dédicace:
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
un livre au sujet d&#8217;un effroyable gouvernement,
d&#8217;un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper   
Premier ministre du Canada  
80, rue Wellington  
Ottawa ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
La chose la plus incroyable m&#8217;est arrivée la semaine dernière. Il y avait une enveloppe de taille moyenne, rigide, dans ma boîte aux lettres. [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><a rel="attachment wp-att-1679" href="http://www.quelitstephenharper.ca/2010/03/01/livre-numero-76-une-journee-divan-denissovitch-de-alexandre-soljenitsyne/one-day-in-the-life-of-ivan-denisovich-by-aleksandr-solzhenitsy/"><img class="alignright size-thumbnail wp-image-1679" style="float: right;" title="Une journée d'Ivan Denissovitch, de Alexandre Soljénitsyne " src="http://www.quelitstephenharper.ca/wordpress_french/wp-content/uploads/2010/02/One-Day-in-the-Life-of-Ivan-Denisovich-by-Aleksandr-Solzhenitsy-150x251.jpg" alt="Une journée d'Ivan Denissovitch, de Alexandre Soljénitsyne " width="150" height="251" /></a><strong>Dédicace:</strong></p>
<p>À Stephen Harper,<br />
Premier ministre du Canada,<br />
un livre au sujet d&#8217;un effroyable gouvernement,<br />
d&#8217;un écrivain canadien,<br />
avec ses meilleurs vœux,<br />
Yann Martel</p>
<p><strong>Lettre:</strong></p>
<p>Le Très honorable Stephen Harper   <br />
Premier ministre du Canada  <br />
80, rue Wellington  <br />
Ottawa ON K1A 0A2</p>
<p>Cher Monsieur Harper,</p>
<p>La chose la plus incroyable m&#8217;est arrivée la semaine dernière. Il y avait une enveloppe de taille moyenne, rigide, dans ma boîte aux lettres. Je ne reçois pas autant de courrier que vous, mais tout de même une bonne quantité (et je n&#8217;ai pas de personnel qui m&#8217;aide à cela).  Alors qu&#8217;est-ce que c&#8217;était, quelle question, quelle demande? Je remarquai que ça venait des États-Unis. Je l&#8217;ouvris. Une plus petite enveloppe glissa d&#8217;entre deux morceaux de carton. Sur le devant, en haut à gauche, une adresse de retour. The White House, Washington, DC 20500. J&#8217;étais intrigué. Pas <em>La </em>Maison Blanche. J&#8217;ouvris l&#8217;enveloppe et elle était là, sous une entête de la Maison Blanche, une <a href="http://www.quelitstephenharper.ca/?attachment_id=1686" target="0">note</a> manuscrite du Président Obama. Je pense bien que mon cœur a raté un battement. Une semaine plus tard, avec précaution, je tire encore la note de son enveloppe pour m&#8217;émerveiller. Le Président des États-Unis d&#8217;Amérique m&#8217;a écrit—à <em>moi</em>! C&#8217;est sûr que je vais la faire encadrer. S&#8217;il y avait moyen de me la faire tatouer dans le dos, je le ferais. Ce qui m&#8217;ébahit, c&#8217;est la gratuité du geste. Comme vous le saurez probablement, il y a une bonne mesure de calcul dans les gestes des personnalités publiques. Mais dans ce cas-ci, qu&#8217;est-ce qu&#8217;il a à gagner? Je ne suis pas citoyen américain. Je ne peux d&#8217;aucune manière aider le Président Obama. Il a, de toute évidence, fait ce geste pour des raisons personnelles, en tant que lecteur et en tant que père de famille. Et en deux lignes, quelle pénétrante analyse de <em>L&#8217;histoire de Pi</em>. Dieu le bénisse, Dieu le bénisse.</p>
<p>Tous les chefs de gouvernement ne sont pas aussi bons. À titre d&#8217;exemple, le livre que je vous envoie cette semaine, <em>Une journée d&#8217;Ivan Denissovitch , </em>de l&#8217;écrivain russe Alexandre Soljénitsyne. Joseph Staline a rendu son peuple malheureux pendant tout son règne comme leader de l&#8217;Union Soviétique, de 1922 à 1953. Ou pour être plus précis, les choses qu&#8217;il a bien faites ont été effacées par la quasi incommensurable méchanceté des choses qui les accompagnaient. Le titre de plus odieux dictateur du XXe siècle revient bien sûr à Adolf Hitler, mais Hitler a disparu rapidement, en douze ans, et il n&#8217;était pas représentatif du leadership allemand. Staline, par ailleurs, a duré, il est mort vieux et il était encore au pouvoir, c&#8217;était un phare de méchanceté ferme et persistant. Et alors que ses crimes—bouleversements sociaux, catastrophes économiques, violations massives et systématiques des droits de la personne, famine et pauvreté généralisées—ont été pires que ceux de ses prédécesseurs ou de ses successeurs, la Russie n&#8217;allait pas bien avant lui sous les Tsars, n&#8217;allait pas bien après lui sous les leaders soviétiques qui lui ont succédé, et elle ne va pas bien sous le régime autoritaire présentement en place. Cela me rappelle l&#8217;adage: &#8220;l&#8217;inhumanité de l&#8217;homme envers l&#8217;homme&#8221;, mais dans ce cas-ci avec une variante: &#8220;l&#8217;inhumanité des Russes envers les Russes&#8221;. Cela m&#8217;a toujours laissé perplexe, comment les Russes, malgré les formidables génies individuels qu&#8217;ils ont produits dans les arts et les sciences, ont par ailleurs représenté une telle calamité envers eux-mêmes (et envers les Européens qui ont eu la mauvaise fortune de vivre à l&#8217;ombre de leur empire). De quel autre pays est issu un leader qui a gagné le prix Nobel de la Paix—Mikhail Gorbatchev—pour avoir cherché simplement à libérer son peuple de lui-même? Et cela dans un pays qui n&#8217;a jamais été colonisé et dont les malheurs ne peuvent être imputés à d&#8217;autres.</p>
<p>Il y a un paragraphe, à la page 104 d&#8217;<em>Une journée d&#8217;Ivan Denissovitch, </em>qui résume l&#8217;attitude dont je parle:</p>
<p style="padding-left: 60px;">Il peinait à rester debout. Mais il continuait quand même. Shukhov [c'est-à-dire Ivan Denissovitch] avait déjà eu un cheval comme ça. Il avait eu beaucoup d&#8217;estime pour le cheval, mais il l&#8217;avait poussé jusqu&#8217;à la mort. Et puis on l&#8217;avait écorché.</p>
<p><em>Il avait eu beaucoup d&#8217;estime pour le cheval, mais il l&#8217;avait poussé jusqu&#8217;à la mort—</em>et sans aucune tentative d&#8217;explication. C&#8217;est simplement ce qu&#8217;on fait. Et le &#8220;il&#8221; du début n&#8217;est pas un autre cheval, mais plutôt un être humain, un compagnon de prison, un homme qu&#8217;Ivan Denissovitch estime et qu&#8217;il pourrait aussi allègrement voir mourir d&#8217;épuisement au labeur. On a envie de crier &#8220;Mais où se trouve l&#8217;humanité, la bienveillance, la compassion?&#8221; Eh bien il y en a fort peu dans <em>Une journée d&#8217;Ivan Denissovitch</em>. Ce court roman raconte l&#8217;histoire d&#8217;une journée ordinaire dans la vie d&#8217;un prisonnier ordinaire dans le Goulag, l&#8217;énorme système de camps de travaux forcés qui représentait pour ainsi dire une société parallèle dans la Russie communiste. Au mieux, il y a tout juste une fraternité rude et passagère qui est exprimée dans des moments où la peur et les besoins ont momentanément diminué. Le reste du temps, chaque prisonnier ne s&#8217;occupe strictement que de lui-même. Cela produit des conditions de vie épouvantables, documentées de façon lucide par Soljénitsyne, et un plaidoyer fulgurant contre ce que Staline a imposé à son propre peuple. </p>
<p>Je vous ai envoyé, il y a près de trois ans,<em> La ferme des animaux </em>de l&#8217;écrivain anglais George Orwell. Il est intéressant de comparer ce roman avec <em>Ivan Denissovitch. </em>Les deux œuvres traitent du même sujet, mais de manière très différente. Le premier décrit le fléau du stalinisme par une allégorie, l&#8217;autre d&#8217;une façon réaliste. Lequel préférez-vous?</p>
<p>Je dois vous informer d&#8217;un changement temporaire dans notre petit club du livre. Jusqu&#8217;ici, il n&#8217;y a toujours eu que vous et moi. Mais je pars bientôt pour un voyage de quatre mois, en bonne partie pour faire la promotion de mon nouveau roman et je craignais que la logistique de vous acheminer une lettre et un livre toutes les deux semaines tandis que j&#8217;étais en déplacement ne devienne une contrainte trop lourde. J&#8217;ai donc décidé d&#8217;inviter d&#8217;autres écrivains canadiens à nous accompagner dans notre trajet littéraire. Je suis heureux de cette décision. Il s&#8217;agit vraiment de faire contre mauvaise fortune bon cœur. Après tout, pourquoi serais-je le seul à vous faire des suggestions de lecture? Ma connaissance du monde des livres est très limitée. Pourquoi ne pas sonder l&#8217;univers littéraire d&#8217;autres écrivains?</p>
<p>Alors votre prochain livre et votre prochaine lettre, qui seront livrés à votre bureau dans deux semaines exactement, le lundi 15 mars, viendront d&#8217;un écrivain canadien différent. Je ne vous dis pas qui—que ce soit une surprise—et je n&#8217;ai aucune idée non plus du prochain livre. Ce sera aussi une surprise.</p>
<p>Cordialement vôtre,</p>
<p>Yann Martel</p>
<p>P.J.: un livre de poche dédicacé</p>
<p><strong>R</strong><strong>é</strong><strong>ponse: </strong></p>
<p>à venir&#8230;</p>
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		<title>Livre Numéro 75: Nadirs, de Herta Müller</title>
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		<pubDate>Tue, 16 Feb 2010 04:19:56 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Uncategorized]]></category>

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		<description><![CDATA[Dédicace:
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
un livre qui vient de loin,
d&#8217;un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper   
Premier ministre du Canada  
80, rue Wellington  
Ottawa ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
Toutes les quelques années, il  arrive que l&#8217;annonce du lauréat du Prix Nobel de littérature soit une source d&#8217;étonnement et de consternation. On entend, presque [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><a rel="attachment wp-att-1650" href="http://www.quelitstephenharper.ca/2010/02/15/livre-numero-75-nadirs-de-herta-muller/nadirs-by-herta-muller/"><img class="alignright size-thumbnail wp-image-1650" style="float: right;" title="Nadirs, de Herta Muller" src="http://www.quelitstephenharper.ca/wordpress_french/wp-content/uploads/2010/02/Nadirs-by-Herta-Muller-150x230.jpg" alt="Nadirs, de Herta Muller" width="150" height="230" /></a><strong>D</strong><strong>é</strong><strong>dicace:</strong></p>
<p>À Stephen Harper,<br />
Premier ministre du Canada,<br />
un livre qui vient de loin,<br />
d&#8217;un écrivain canadien,<br />
avec ses meilleurs vœux,<br />
Yann Martel</p>
<p><strong>Lettre:</strong></p>
<p>Le Très honorable Stephen Harper   <br />
Premier ministre du Canada  <br />
80, rue Wellington  <br />
Ottawa ON K1A 0A2</p>
<p>Cher Monsieur Harper,</p>
<p>Toutes les quelques années, il  arrive que l&#8217;annonce du lauréat du Prix Nobel de littérature soit une source d&#8217;étonnement et de consternation. On entend, presque à travers le monde entier, les gens s&#8217;exclamer, le souffle coupé: &#8220;<em>Qui?</em>&#8220; <em> </em>C&#8217;est exactement comment j&#8217;ai réagi en 2004, je m&#8217;en souviens. Je n&#8217;avais jamais entendu parler de Elfriede Jelinek, l&#8217;écrivaine autrichienne qui a reçu le Prix cette année-là. Évidemment, les lecteurs de langue allemande devaient en avoir entendu parler et ils ont sans doute applaudi son succès. Le Comité du Nobel a la sagesse et le discernement de lancer son filet très loin, trouvant ainsi des gagnants parmi les écrivains qui ne sont pas largement connus ou qui écrivent à partir de cultures situées à la marge du monde anglo-américain dominant. J&#8217;ai ainsi découvert Elias Canetti, par exemple, un splendide écrivain, quand j&#8217;ai été surpris une autre fois, il y a déjà encore plus longtemps, en 1981.</p>
<p>Eh bien, Stockholm remet ça. Il y a quelques mois, le nom de la récipiendaire du prix Nobel de littérature pour 2009 a été annoncé et c&#8217;était—voilà, laissez-la passer, Elfriede—une autre écrivaine &#8220;obscure&#8221; qui écrit en allemand, Herta Müller. Et comme les Jeux olympiques d&#8217;hiver ont maintenant lieu à Vancouver, avec des centaines d&#8217;athlètes étrangers qui sont venus visiter notre pays, j&#8217;ai pensé que je pourrais tenir compte de la haute recommandation du Comité Nobel et vous offrir quelque chose de Herta Müller. <em>Nadirs</em>, son premier livre, est un recueil de nouvelles, la seule œuvre d&#8217;elle que j&#8217;aie pu trouver chez McNally Robinson. C&#8217;est un curieux livre. De prime abord, il semble étranger.  On n&#8217;écrit pas ainsi en anglais. Ce n&#8217;est pas là une question de traduction. Je ne saurais le dire, puisque je ne parle pas allemand et je ne peux donc pas comparer l&#8217;original avec la traduction, mais je ne crois pas que le livre soit mal traduit. C&#8217;est plutôt une question de sensibilité. On dirait que l&#8217;écriture est impersonnelle, presque mécanique, elle est extrêmement laconique et on sent peu d&#8217;efforts pour embellir le style. Les histoires, sauf pour une anecdote de temps à autre, n&#8217;ont pas d&#8217;intrigue. Elles sont pleines de détails, et pourtant plusieurs d&#8217;entre elles sont irréelles, comme des rêves, des cauchemars. Cela peut aider un peu de savoir qui est Herta Müller: elle vient d&#8217;une région où l&#8217;on parle allemand en Roumanie, le Banat. Une personne qui parle une langue minoritaire dans un pays pauvre: cela pourrait expliquer la sensibilité, qui est si distante de la mienne. Je suis parfois frappé par les étranges réalités intérieures qui ont leur origine en Europe centrale et de l&#8217;est. Il y a des livres qui viennent de certaines régions du monde qui devraient me sembler plus étrangères—par exemple, le livre que je vous ai envoyé il y a un mois, <em>Le monde s&#8217;effondre, </em>venu du Nigéria—et pourtant ce roman ne m&#8217;a pas semblé si impénétrable. Je n&#8217;ai pas eu de difficulté à me glisser dans la peau africaine d&#8217;Okonkwo. Mais alors l&#8217;Europe, le continent de mes ancêtres, un continent où j&#8217;ai vécu pendant dix ans, dont je parle trois des langues, dont la religion majoritaire emporte en gros mon adhésion, dont la population me ressemble et s&#8217;habille comme moi, produit des histoires qui m&#8217;intriguent totalement. C&#8217;est peut-être le résultat de ce mélange très européen de diversité culturelle, de chaos économique et de misère politique. Quoi qu&#8217;il en soit, j&#8217;ai lu <em>Nadirs </em>et je me suis dit: &#8221;Eh bien ces Allemands, ils ont vraiment trouvé le tour pour ne pas s&#8217;amuser.&#8221;</p>
<p>Un livre de valeur, tout de même. Un rappel que la grande littérature nous emmène en des terres étrangères et élargit notre esprit.</p>
<p>Cordialement vôtre,</p>
<p>Yann Martel</p>
<p>P.J.: un livre cartoné dédicacé</p>
<p><strong>R</strong><strong>é</strong><strong>ponse: </strong></p>
<p>à venir&#8230;</p>
]]></content:encoded>
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		</item>
		<item>
		<title>Livre Numéro 74: Eunoia, de Christian Bök</title>
		<link>http://www.quelitstephenharper.ca/2010/02/01/livre-numero-74-eunoia-de-christian-bok/</link>
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		<pubDate>Mon, 01 Feb 2010 06:03:24 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Uncategorized]]></category>

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		<description><![CDATA[Dédicace:
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
un livre en hommage au dépassement,
d&#8217;un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper   
Premier ministre du Canada  
80, rue Wellington  
Ottawa ON K1A 0A2
 
Cher Monsieur Harper,
Avez-vous jamais eu l&#8217;impression d&#8217;être limité par le langage? Je suis sûr que oui. Un cas fréquent: on parle avec quelqu&#8217;un et on veut communiquer [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><a rel="attachment wp-att-1606" href="http://www.quelitstephenharper.ca/2010/02/01/livre-numero-74-eunoia-de-christian-bok/eunoia-by-christian-bok-001/"><img style="float: right;" title="Eunoia, de Christian Bok" src="http://www.quelitstephenharper.ca/wordpress_french/wp-content/uploads/2010/01/Eunoia-by-Christian-Bok-001-150x239.jpg" alt="Eunoia, de Christian Bok" width="150" height="239" /></a><a rel="attachment wp-att-1609" href="http://www.quelitstephenharper.ca/2010/02/01/livre-numero-74-eunoia-de-christian-bok/eunoia-by-christian-bok-cd/"><img style="float: right;" title="Eunoia, de Christian Bok, le CD" src="http://www.quelitstephenharper.ca/wordpress_french/wp-content/uploads/2010/01/Eunoia-by-Christian-Bok-CD-150x146.jpg" alt="Eunoia, de Christian Bok, le CD" width="150" height="146" /></a><strong>D</strong><strong>é</strong><strong>dicace:</strong></p>
<p>À Stephen Harper,<br />
Premier ministre du Canada,<br />
un livre en hommage au dépassement,<br />
d&#8217;un écrivain canadien,<br />
avec ses meilleurs vœux,<br />
Yann Martel</p>
<p><strong>Lettre:</strong></p>
<p>Le Très honorable Stephen Harper   <br />
Premier ministre du Canada  <br />
80, rue Wellington  <br />
Ottawa ON K1A 0A2<br />
 <br />
Cher Monsieur Harper,</p>
<p>Avez-vous jamais eu l&#8217;impression d&#8217;être limité par le langage? Je suis sûr que oui. Un cas fréquent: on parle avec quelqu&#8217;un et on veut communiquer une idée, mais le mot précis nous échappe soudain, il nous reste, comme on dit,<br />
&#8220;sur le bout de la langue,&#8221; et on cherche par des périphrases à circonscrire le concept. Une autre occasion courante où le langage impose une limite à l&#8217;expression, c&#8217;est quand on parle une langue étrangère. Vous avez vous-même, par exemple, fait d&#8217;admirables efforts pour apprendre le français, mais il reste une langue avec laquelle vous n&#8217;êtes pas complètement à l&#8217;aise. Quand vous prononcez un discours en français, je suis certain que vous préférez lire un texte et qui a été revu par un francophone. Et quand vous devez improviser, j&#8217;imagine que vous cherchez la sécurité des locutions consacrées et des expressions que vous avez apprises; sinon, vous devez vous efforcer d&#8217;exprimer votre pensée dans le cadre limité de votre connaissance de la langue. En anglais, par ailleurs, vous ne devez pas sentir de limites. Je suppose que vous devez alors vous sentir comme toute personne qui parle dans sa langue maternelle: ce que vous pensez, vous l&#8217;exprimez sans effort, sans hésitation et sans recherche.</p>
<p>Bien évidemment, ce sentiment de liberté, cette rencontre parfaite de la pensée et de l&#8217;expression ne sont que des illusions nées du confort et de la familiarité. Face à une toute nouvelle expérience, exaltante ou horrible, il arrive souvent que nous en perdions la capacité de parler et que nous restions sans voix. L&#8217;expression verbale est aussi plus qu&#8217;une affaire de vocabulaire. Des expériences qui ne sont pas en elles-mêmes extraordinaires sur le plan émotif mais qui sont intellectuellement complexes peuvent aussi nous amener à chercher nos mots pour les commenter de façon significative. Dans de telles situations, ce ne sont pas forcément les mots qui nous manquent, mais la compréhension préliminaire qui mène au choix des mots. Tout ça pour dire que nous sommes parfois muets—et nous n&#8217;aimons pas ça. Nous attachons une grande valeur à l&#8217;expression. Alors nous hésitons, nous marmonnons, nous bafouillons, nous luttons jusqu&#8217;à ce que nous ayons mis en mots une idée ou une expérience.</p>
<p>Le livre que je vous envoie cette fois-ci—le recueil de poésie <em>Eunoia </em>du Canadien Christian Bök (on prononce &#8220;book&#8221;), accompagné d&#8217;un CD (une très bonne lecture par l&#8217;auteur), traite exclusivement des limites et des façons exaltantes de les dépasser. Bök, un fervent admirateur de l&#8217;Oulipo, un collectif d&#8217;écrivains français d&#8217;écriture expérimentale, a mené l&#8217;une de leurs techniques favorites, le lipogramme, à un très haut niveau. Un lipogramme est une composition dont une lettre est absente. Un bon exemple de lipogramme est le roman <em>La disparition, </em>de Georges Perec, écrit complètement sans la voyelle la plus fréquente dans la langue française, le <em>e. </em>Si vous pensez qu&#8217;un lipogramme n&#8217;est qu&#8217;un truc, ce ne l&#8217;est vraiment pas. Dans le cas du roman de Perec, la lettre <em>e </em>en français est prononcée de la même façon que <em>eux.</em> <em>La disparition </em>se réfère non seulement à la disparition d&#8217;une lettre, mais à leur disparition à <em>eux.</em> Qui ça, eux? Eh bien, tout d&#8217;abord, les parents de Perec, qui étaient juifs, et qui ont été emportés par l&#8217;Holocauste. <em>La disparition </em>est donc une métaphore de l&#8217;élimination d&#8217;une grande partie de la civilisation juive en Europe, quelque chose qui ressemble beaucoup à un alphabet qui perd l&#8217;une de ses principales lettres. Ce n&#8217;est pas rien qu&#8217;une astuce; pas du tout.</p>
<p>Bök a poussé le défi plus loin encore. Dans <em>Eunoia,</em> il a écrit une série de poèmes qui n&#8217;omettent pas simplement une lettre, mais plusieurs, et non pas des consonnes, dont il existe un grand nombre, mais des voyelles, et pas rien qu&#8217;une, deux ou trois voyelles par poème, mais <em>quatre </em>voyelles. Ce qui ne laisse qu&#8217;une voyelle par poème. Les premières lignes du recueil vous avertissent dès l&#8217;abord du plaisir qu&#8217;on vous offre:</p>
<p style="PADDING-LEFT: 60px">Awkward grammar appals a craftsman. A Dada bard as daft as Tzara damns stagnant art&#8230;</p>
<p>Le héro de la voyelle A est l&#8217;arabe Hassan Abd al-Hassad, tandis que le E met en vedette Hélène de Grèece qui</p>
<p style="PADDING-LEFT: 60px">Restless, she deserts her fleece bed where, detested, her wedded regent sleeps. When she remembers Greece, her seceded demesne, she feels wretched, left here, bereft, her needs never met.</p>
<p>Qui aurait pu croire que l&#8217;Iliade d&#8217;Homère pourait être racontée à nouveau en n&#8217;utilisant qu&#8217;une voyelle? La voyelle I permet à l&#8217;auteur de décrire et de défendre son projet:</p>
<p style="PADDING-LEFT: 60px">I dismiss nitpicking criticism which flirts with philistinism. I bitch; I kibitz—griping whilst criticizing dimwits, sniping whilst indicting nitwits, dismissing simplistic thinking, in which philippic wit is still illicit.</p>
<p>À la lettre O, on peut lire que:</p>
<p style="PADDING-LEFT: 60px">Porno shows folks lots of sordor—zoom-shots of Björn Borg&#8217;s bottom or Snoop Dogg&#8217;s crotch. Johns who don condoms for blowjobs go downtown to Soho to look for pornshops known to stock lots of lowbrow schlock—off-color porn for old boors who long to drool onto color photos of cocks, boobs, dorks or dongs.</p>
<p>Et avec O, on jette aussi un clin d&#8217;oeil sur <em>L&#8217;orange mécanique, </em>le roman d&#8217;Anthony Burgess que je vous ai envoyé il y a quelque temps:</p>
<p style="PADDING-LEFT: 60px">Crowds of droogs, who don workboots to stomp on downtrod hobos, go on to rob old folks, most of whom own posh co-op condos.</p>
<p>Et même le U, cette voyelle qui sème la terreur chez les joueurs de Scrabble, a sa propre voix:</p>
<p style="PADDING-LEFT: 60px"><em>Kultur </em>spurns Ubu—thus Ubu pulls stunts.</p>
<p>Et ainsi de suite, avec l&#8217;esprit et l&#8217;inventivité qui rebondissent de page en page, le lot de mots univocaliques de la langue anglaise explose dans un foisonnement de sujets, du paillard au lyrique, du pastoral à l&#8217;historique.</p>
<p>Et la raison pour tout cela? Vous pourrez croire qu&#8217;il s&#8217;agit d&#8217;un simple jeu dont le manque de sérieux l&#8217;associe au divertissement. À cela, il y a deux réponses: premièrement, c&#8217;est en jouant, en s&#8217;amusant que vient la découverte, le résultat de juxtapositions faites au hasard; et deuxièmement, le langage n&#8217;est jamais un univers clos sur lui même. Ce jeu avec la langue que joue Bök nous enchante à cause de ses commentaires sur le monde parce que chaque mot, qu&#8217;il ait une voyelle ou qu&#8217;il en ait cinq, a finalement un lien avec une réalité concrète. Alors, même s&#8217;il ne parle que monovocaliquement, Bök dit bien des choses. Eunoia, qui en anglais veut dire &#8220;splendide pensée&#8221; et est le plus court mot de la langue anglaise à inclure les cinq voyelles, est un ouvrage étroit mais parfait. Il gambade au travers de la langue et ce serait une grave erreur que de le rejeter comme une œuvre purement facétieuse (<em>facetious </em>qui possède, tiens, tiens, les cinq voyelles dans l&#8217;ordre). Après tant de jeux de paroles, la langue est mieux ancrée dans la bouche et l&#8217;expression vient plus aisément.</p>
<p>Cordialement vôtre,</p>
<p>Yann Martel</p>
<p>P.J.: un livre cartoné dédicacé</p>
<p><strong>R</strong><strong>é</strong><strong>ponse: </strong></p>
<p>à venir&#8230;</p>
<p>**********</p>
<p>P.-S.: il y a une strophe en &#8216;e&#8217; qui a été traduite au français, elle aussi exclusivement en &#8216;e&#8217;, livrant le même message: </p>
<p>Enfettered, these sentences repress free speech. The text deletes selected letters. We see the revered exegete reject metred verse: the sestet, the tercet—even <em>les scènes élevées en grec</em>. He rebels. He sets new precedents. He lets cleverness exceed decent levels. He eschews the esteemed genres, the expected themes—even <em>les belles lettres en vers</em>. He prefers the perverse French esthetes: Verne, Péret, Genet, Perec—hence, he pens fervent screeds, then enters the street, where he sells these letterpress newsletters, three cents per sheet. He engenders perfect newness wherever we need fresh terms.  (p. 31)</p>
<p>Restées elles-mêmes, ces sentences entendent resserrer le <em>free speech</em>. Ce texte rejette en effet d&#8217;emblée des lettres sélectes. L&#8217;exégète respectée excepte les vers métrés: le sextet, le tercet—même &#8220;les scènes élevées en grec&#8221;. Elle se rebelle. Elle crée des précédents. Elle est experte et excède le décent. Elle empêche les genres respectés et les thèmes très répétés—même &#8220;les belles lettres en vers&#8221;. Elle préfère les pervers esthètes très près des belges: Verne, Péret, Genet, Perec—elle met en lettres de fervents thèmes, et elle entre en kermesse vendre ces thèses d&#8217;enfer cent cents le texte. Elle élève excellence et sens en ces temps de détresse de termes récents.</p>
<p>(traduction É. Martel, lu en présence de l&#8217;auteur au Salon du livre de Montréal, 2002)</p>
]]></content:encoded>
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		</item>
		<item>
		<title>Livre Numéro 73: Le monde s&#8217;effondre, de Chinua Achebe</title>
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		<pubDate>Mon, 18 Jan 2010 06:03:36 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Uncategorized]]></category>

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		<description><![CDATA[Dédicace:
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
un grand roman venu d&#8217;Afrique,
d&#8217;un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper   
Premier ministre du Canada  
80, rue Wellington  
Ottawa ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
Non, pas de prorogation pour moi. Je suppose que l&#8217;une des distinctions entre l&#8217;art et la politique, c&#8217;est que la politique peut s&#8217;interrompre, au moins pour [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><a rel="attachment wp-att-1562" href="http://www.quelitstephenharper.ca/2010/01/18/livre-numero-73-le-monde-seffondre-de-chinua-achebe/things-fall-apart-by-chinua-achebe/"><img class="alignright size-thumbnail wp-image-1562" style="float: right;" title="Le monde s'effondre, de Chinua Achebe" src="http://www.quelitstephenharper.ca/wordpress_french/wp-content/uploads/2010/01/Things-Fall-Apart-by-Chinua-Achebe-150x231.jpg" alt="Le monde s'effondre, de Chinua Achebe" width="150" height="231" /></a><strong>D</strong><strong>é</strong><strong>dicace:</strong></p>
<p>À Stephen Harper,<br />
Premier ministre du Canada,<br />
un grand roman venu d&#8217;Afrique,<br />
d&#8217;un écrivain canadien,<br />
avec ses meilleurs vœux,<br />
Yann Martel</p>
<p><strong>Lettre:</strong></p>
<p>Le Très honorable Stephen Harper   <br />
Premier ministre du Canada  <br />
80, rue Wellington  <br />
Ottawa ON K1A 0A2</p>
<p>Cher Monsieur Harper,</p>
<p>Non, pas de prorogation pour moi. Je suppose que l&#8217;une des distinctions entre l&#8217;art et la politique, c&#8217;est que la politique peut s&#8217;interrompre, au moins pour un temps, mais l&#8217;art, la vie de l&#8217;art, ne s&#8217;arrête jamais.</p>
<p>Le livre que je vous ai réservé cette semaine est <em>Le monde s&#8217;effondre </em>de l&#8217;écrivain nigérian Chinua Achebe. Quelques mots sur lui, au cas où vous en sauriez peu à son sujet: il est né en 1930, dans l&#8217;est du Nigeria, d&#8217;un peuple qu&#8217;on appelait alors les Ibo, maintenant les Igbo. Il a été élevé en ibo et en anglais et il a décidé d&#8217;écrire en anglais. <em>Le monde s&#8217;effondre </em>a été son premier roman, publié en 1958. Son succès a été immédiat et il dure encore. La couverture de l&#8217;édition que je vous envoie, qui date de 1986, affirme que le roman s&#8217;est vendu à deux millions d&#8217;exemplaires. Eh bien, c&#8217;est une donnée qui n&#8217;est pas à jour: ce sont maintenant plus de <em>huit millions </em>d&#8217;exemplaires qui en ont été vendus. C&#8217;est le premier classique de langue anglaise venu d&#8217;Afrique, et on le lit dans les écoles et les universités partout à travers le monde. Comme ce doit l&#8217;être. <em>Le monde s&#8217;effondre</em> est un roman absolument splendide. L&#8217;œuvre semble plutôt simple car elle s&#8217;appuie sur des scènes brèves et descriptives. Mais l&#8217;image d&#8217;ensemble qu&#8217;elle crée est vaste et complexe à en couper le souffle, rien moins qu&#8217;un instantané de la rencontre entre la société africaine et la société britannique à la fin du 19e siècle, et les dommages dévastateurs résultant du colonialisme. Ce commentaire pourrait laisser croire que <em>Le monde s&#8217;effondre</em> est un roman ouvertement politique, et que l&#8217;auteur impose son message strident aux oreilles du lecteur. Mais ce n&#8217;est pas le cas. <em>Le monde s&#8217;effondre, </em>en tout cas dans les deux premiers tiers, se lit plutôt comme l&#8217;œuvre d&#8217;un anthropologue. Achebe décrit la façon de vivre des villageois d&#8217;Umuofia, leurs croyances et leurs pratiques religieuses, leur économie agricole, leur interaction sociale, et ainsi de suite. Le protagoniste de l&#8217;histoire s&#8217;appelle Okonkwo. Le lecteur l&#8217;accompagne au long des saisons de sa vie, à travers les événements, petits et grands, qui marquent son existence et qui le définissent. Okonkwo est un homme fier, habituellement juste dans sa manière de traiter sa famille et ses voisins; c&#8217;est un fermier prospère et, si nécessaire, un guerrier féroce. Il est loin d&#8217;être parfait, tout comme sa société est loin d&#8217;être idéale, mais l&#8217;un et l&#8217;autre se débrouillent tant bien que mal, lui formé par elle, elle affectée par lui.</p>
<p>Et puis l&#8217;homme blanc arrive, sous l&#8217;habit de missionnaires. Ils ne sont pas fondamentalement mauvais, ces nouveaux arrivants. En fait, M. Brown, le tout premier, est un personnage plutôt sympathique. C&#8217;est un chrétien zélé, bien sûr, mais pas aveuglé par sa foi. Il veut convertir les païens africains avec lesquels il vit, mais il n&#8217;est pas insensible à leurs émotions. Il fait de véritables efforts de dialogue. Hélas, son successeur, M. Smith, n&#8217;est pas aussi ouvert d&#8217;esprit. Quant au Commissaire du District, qui est là pour donner un poids administratif colonial aux prêches religieux, il l&#8217;est encore moins. L&#8217;incompréhension, celle de l&#8217;homme blanc par rapport à l&#8217;Africain et celle de l&#8217;Africain par rapport à l&#8217;homme blanc, l&#8217;emporte—et le monde s&#8217;effondre.</p>
<p>La merveille de ce roman est son impartialité. Ce n&#8217;est pas que la façon de vivre des Africains était un Éden jusqu&#8217;à l&#8217;arrivée de l&#8217;homme blanc. Pas du tout, et c&#8217;est bien clair dans le roman. Quelques-unes des pratiques religieuses des Africains étaient barbares, comme le traitement qu&#8217;on imposait aux jumeaux nouveau-nés dont on croyait qu&#8217;ils incarnaient le mal et qu&#8217;on abandonnait dans la forêt pour qu&#8217;ils meurent exposés aux éléments. Achebe décrit avec véracité les durs labeurs de la vie à Umuofia. Et pourtant les villageois s&#8217;en tirent. La vie est parfois pénible, mais on sait qui on est et on connaît sa place. Il s&#8217;agit d&#8217;un peuple et d&#8217;une civilisation. Pas si différents, en fait, du peuple et de la civilisation de l&#8217;homme blanc. C&#8217;est là la réalité si habilement présentée dans le roman, à savoir que la rencontre entre les Africains et les Européens a lamentablement échoué non pas parce que les uns étaient inférieurs aux autres, mais parce qu&#8217;ils n&#8217;ont pas réussi à se comprendre les uns les autres et, comme conséquence directe, à se respecter les uns les autres. Les gens d&#8217;Umuofia appartiennent à une société patriarcale; par exemple Okonkwo a<em> trois </em>épouses. Un outrage, mais est-ce que la société victorienne était tellement moins patriarcale? La religion des gens d&#8217;Umuofia était un charabias mais était-il vraiment différent du charabias pratiqué par les Blancs? Les villageois s&#8217;attendent à ce que le malheur frappe les missionnaires s&#8217;ils continuent de rejeter les dieux indigènes, tout comme les missionnaires s&#8217;attendent à ce que le malheur frappe les villageois s&#8217;ils continuent de rejeter le nouveau Dieu. Et ainsi de suite. On voit les gens d&#8217;Umuofia dans leur grandeur et dans leur petitesse, tout comme l&#8217;homme blanc est présenté dans sa grandeur et sa petitesse. Pourquoi n&#8217;ont-ils pas su se rencontrer de manière appropriée et en arriver progressivement, lentement à un entendement, à une certaine symbiose? Cela n&#8217;allait pas arriver. De là la tragédie déchirante qui se trouve au cœur du roman: tout n&#8217;avait pas à se désagréger. Avec de meilleurs émissaires, avec de plus grands efforts de conciliation, peut-être que l&#8217;Afrique n&#8217;aurait pas été aussi dévastée et l&#8217;Europe aussi entachée.  </p>
<p>J&#8217;ai rarement lu un roman qui m&#8217;ait décrit une réalité étrangère avec un tel mélange de perception, de compréhension et de colère. <em>Le monde s&#8217;effondre </em>est un roman brillant, M. Harper. Je vous le recommande de tout cœur.</p>
<p>Je dois vous dire que je rédige cette lettre dans des circonstances inaccoutumées. Habituellement, je vous écris dans la tranquillité de mon bureau à la maison. Pas cette fois. Ce soir, je suis assis au milieu de la Galerie d&#8217;art Mendel, à Saskatoon, sur une plateforme élevée, et j&#8217;écris ma lettre en public. Je participe à un événement multi-disciplinaire, une sorte de carnaval qui s&#8217;appelle Lugo, et qui rassemble des danseurs, des musiciens, des acteurs et d&#8217;autres artistes dans une célébration des arts. Et je demande aux gens de suggérer des titres de livres. Je ferais mieux de commencer à les noter avant que la pile ne tombe par terre. Voici donc, sans ordre particulier, telles que me les donnent les gens autour de moi, des suggestions de titres que vous pourriez vouloir lire, de la part de lecteurs et lectrices canadiens:</p>
<p><em>Billions and Billions, </em><strong> </strong>de Carl Sagan<br />
<em>Ishmael, </em>de Daniel Quinn<br />
<em>Killing Hope, </em>de William Blum<br />
<em>because i am a woman, </em>de June Jordan<br />
<em>L&#8217;Ange de pierre, </em>de Margaret Laurence<br />
<em>Stella, reine des neiges, </em>de Marie-Louise Guay (et la personne qui a fait cette recommandation a ajouté: &#8220;Ce livre répondra à un grand nombre des questions pressantes de la vie et vous fera sourire.&#8221;)<br />
<em>Les deux solitudes, </em>de Hugh MacLennan<br />
<em>The Red Tent, </em>de Arita Ament<br />
<em>Expect Resistance, </em>de crimethinc.org<br />
<em>Le chemin des âmes et</em> <em>Les saisons de la solitude, </em>de Joseph Boyden<br />
<em>The Book of Negroes, </em>de Lawrence Hill<br />
<em>Un long chemin vers la liberté, </em>de Nelson Mandela (je vous envoie habituellement des  livres courts—et celui-ci n&#8217;en est pas un—mais je vous recommande hautement cette autobiographie de Mandela, quand vous disposerez de plus de temps libre. Et pourquoi pas maintenant, j&#8217;y pense, puisque le Parlement ne siège pas.)<br />
<em>Le désir sacré, </em>de Fr. Ron Rolheiser<br />
<em>Staying Alive, </em>une anthologie de poésie éditée par Neil Astley<br />
<em>Your Whole Family is Made of Meat, </em>de Ryan North (quel titre!)<br />
<em>Même les cowgirls ont du vague à l&#8217;âme, </em>de Tom Robbins<br />
<em>The Secret River, </em>de Kate Grenville<br />
<em>Sunshine Sketches of a Little Town, </em>de Stephen Leacock<br />
<em>Money for Nothing, </em>de PG Wodehouse<br />
<em>Che, </em>l&#8217;auteur n&#8217;est pas mentionné<strong> </strong>(peut-être que la personne parlait du film de Steven Soderbergh?)<br />
<em>L&#8217;alchimiste, </em>de Paulo Coelho <br />
<em>Disgrâce, </em>de J. M. Coetzee (une très bonne recommandation—je vous ai déjà envoyé un Coetzee, comme vous vous souviendrez: <em>En attendant les barbares.</em>)<br />
<em>Lion dans les rues, </em>une pièce de Judith Thompson<br />
La poésie d&#8217;Emily Dickinson (ce qui me rappelle que je ne vous ai pas envoyé de poésie depuis des lustres)<br />
<em>À fleur de peau, </em>de Tsitsi Dangaremba (je viens de chercher sur l&#8217;Internet, ce semble vraiment bien. Ça se passe en Rhodésie dans les années 1960 et 1970, une histoire semi-autobiographique de passage à l&#8217;âge adulte.)<br />
<em>Abattoir 5 ou la croisade des enfants, </em>de Kurt Vonnegut<br />
<em>Born to be Good, </em>de Dacher Kelther<br />
<em>The Golden Mean, </em>de Annabel Lyon<br />
<em>The Exorcist, </em>de Peter Blatty<br />
<em>Tous les noms, </em>de José Saramago<br />
<em>Team of Rivals, </em>de Doris Kearns Goodwin<br />
<em>Les bienveillantes, </em>de Jonathan Littell<br />
<em>Les Belles-Sœurs, </em>de Michel Tremblay<br />
<em>Cent ans de solitude, </em>de Gabriel García Márquez<br />
<em>The Alphabet of Manliness, </em>de Maddox<br />
<em>American Gods, </em>de Neil Gaiman<br />
<em>Le Tao de Pooh, </em>de Benjamin Hoff (la personne qui a fait cette suggestion a ajouté: &#8220;Cet excellent livre lui (c&#8217;est à dire <em>vous</em>) apprendra l&#8217;ouverture et comment apprécier <em>toutes </em>les personnes dans notre communauté et dans notre pays. Il faut être comme Pooh plutôt que comme Lapin et comme Cochonnet!&#8221;)<br />
<em>Nocturne du Chili, </em>de Roberto Bolaño (je vous en reparlerai dans une autre lettre; je pense vous envoyer <em>Amuleto.</em>)<br />
<em>L&#8217;autre moitié du soleil,  </em>de C. N. Adiche (un autre roman africain)<br />
<em>Three Cups of Tea, </em>de Greg Mortenson<br />
<em>Les bâtards de Voltaire, </em>de John Ralston Saul<br />
<em>Le dieu des petits riens </em>et<em> Listening to Grasshoppers: Field Notes on Democracy, </em>de Arundhati Roy<br />
<em>Le maître et Marguerite, </em>de Mikhail Bulgakov<br />
<em>Tigana, </em>de Guy Gavriel Kay (&#8221;au sujet des efforts épuisants qui sont parfois nécessaires pour affronter le règne des tyrans.&#8221;)<br />
<em>Overqualified, </em>de Joey Comeau <br />
<em>Les enfants de minuit, </em>de Salman Rushdie<br />
<em>The Maintains, </em>poésie de Clark Coolidge<br />
<em>Guerre et Paix, </em>de Tolstoï (à peu près le plus long roman possible, et je vous ai déjà fait parvenir deux Tolstoï; mais il faut que vous lisiez <em>G&amp;P</em> avant de mourir.)<br />
<em>A Street Without a Name, </em>le nom de l&#8217;auteur n&#8217;a pas été donné<br />
<em>Confessions d&#8217;un gang de filles, </em>de Joyce Carol Oates (&#8221;Le livre que je relis quand j&#8217;essaie de me souvenir pourquoi j&#8217;écris.&#8221;)<br />
<em>Predicting the Next Big Advertising Breakthrough Using a Potentially Dangerous Method</em><strong>, </strong>poésie de Daniel Tysdal<br />
<em>Mort dans l&#8217;après-midi, </em>d&#8217;Ernest Hemingway<br />
<em>Particules élémentaires,<strong> </strong></em>de Michel Houellebecq<br />
<em>Dream Boy, </em>de Jim Grimsley<br />
<em>L&#8217;Avalée des avalés, </em>de Réjean Ducharme<br />
<em>One Native Life, </em>de Richard Wagamese<br />
<em>Hier, </em>de Nicole Brossard<br />
<em>Ten Little Fingers and Ten Little Toes, </em>de Mem Fox<br />
<em>Mid-Course Correction, </em>de Ray C. Anderson<br />
<em>C&#8217;est fini, </em>de Lydia Davis<br />
<em>Histoire de l&#8217;oeil, </em>de Georges Bataille<br />
<em>Lakeland: Journeys into the Soul of Canada, </em>de Allan Casey<br />
<em>Le miroir a deux visages, </em>de C. S. Lewis (Je ne trouve pas ce titre dans la bibliographie de Lewis, mais il y a un film américain de ce nom de et avec Barbra Streisand de 1996, un remake d&#8217;un film français de 1958. Je me demande bien à quel livre pensait cette personne.)<br />
<em>Siddhartha, </em>de Hermann Hesse<br />
<em>Trainspotting, </em>d&#8217;Irvine Welsh<br />
<em>The Art of Japanese Bondage,</em> auteur inconnu (!)<br />
<em>Les extraordinaires aventures de Kavalier et Clay, </em>de Michael Chabon<br />
<em>La cloche de verre, </em>de Sylvia Plath<br />
<em>La Vérité, </em>de Terry Pratchett<br />
<em>Une femme à Berlin, </em>auteur anonyme<br />
<em>The Crackwalker, </em>de Judith Thompson (cette pièce sera jouée ici à Saskatoon du 4 au 7, puis du 11 au 14 mars. Ceci est une invitation qui vous est faite.)<br />
<em>Pinnochio, </em>de Carlo Collodi<br />
<em>L&#8217;équilibre du monde, </em>de Rohinton Mistry<br />
<em>Franny et Zooey, </em>de J. D. Salinger</p>
<p>C&#8217;est toute une liste de lectures. Et une liste de lectures comme il se doit: multinationale et de tous les genres littéraires, et fraîchement éclose de l&#8217;esprit des citoyens et citoyennes de Saskatoon.</p>
<p>Cordialement vôtre,</p>
<p>Yann Martel</p>
<p>P.J.: un livre cartonné dédicacé</p>
<p><strong>Réponse:</strong></p>
<p>à venir&#8230;</p>
]]></content:encoded>
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		</item>
		<item>
		<title>Livre Numéro 72: Books (Des livres), de Larry McMurtry</title>
		<link>http://www.quelitstephenharper.ca/2010/01/04/livre-numero-72-books-des-livres-de-larry-mcmurtry/</link>
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		<pubDate>Mon, 04 Jan 2010 06:03:13 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Uncategorized]]></category>

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		<description><![CDATA[Dédicace:
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
une vie faite de livres,
d&#8217;un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
Cela ne m&#8217;est pas arrivé souvent de vous envoyer des livres qui n&#8217;étaient pas de la fiction depuis le début de notre petit club du livre, [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><a rel="attachment wp-att-1534" href="http://www.quelitstephenharper.ca/2010/01/04/livre-numero-72-books-des-livres-de-larry-mcmurtry/books-by-larry-mcmurtry/"><img class="alignright size-thumbnail wp-image-1534" style="float: right;" title="Books (Les livres), by Larry McMurtry" src="http://www.quelitstephenharper.ca/wordpress_french/wp-content/uploads/2009/12/Books-by-Larry-McMurtry-150x226.jpg" alt="Books (Les livres), by Larry McMurtry" width="150" height="226" /></a><strong>D</strong><strong>é</strong><strong>dicace:</strong></p>
<p>À Stephen Harper,<br />
Premier ministre du Canada,<br />
une vie faite de livres,<br />
d&#8217;un écrivain canadien,<br />
avec ses meilleurs vœux,<br />
Yann Martel</p>
<p><strong>Lettre:</strong></p>
<p>Le Très honorable Stephen Harper<br />
Premier ministre du Canada<br />
80, rue Wellington<br />
Ottawa ON K1A 0A2</p>
<p>Cher Monsieur Harper,</p>
<p>Cela ne m&#8217;est pas arrivé souvent de vous envoyer des livres qui n&#8217;étaient pas de la fiction depuis le début de notre petit club du livre, mais comment un ouvrage intitulé<em> Books (Des livres) </em>aurait-il pu ne pas attirer mon attention alors que je bouquinais chez McNally Robinson, la semaine dernière? (Comme vous en avez peut-être entendu parler, McNally Robinson, une bonne chaîne de librairies indépendantes, s&#8217;est récemment placée sous la protection des tribunaux. De ce que j&#8217;en sais, le magasin principal à Winnipeg et celui d&#8217;ici, à Saskatoon, vont survivre, mais l&#8217;effort d&#8217;implantation dans la banlieue de Toronto a coûté très cher. Mais les durs labeurs de la vente indépendante de livres sont une autre histoire, quoiqu&#8217;ils ne sont pas, fortuitement, sans rapport avec ce dernier présent que je vous fais.) <em>Books </em>traite d&#8217;une vie dans les livres. Son auteur est Larry McMurtry. Si vous pensez n&#8217;en avoir jamais entendu parler, je gage que vous êtes plus familier avec son œuvre que vous ne le réalisez. McMurtry est un écrivain discipliné: dix pages le matin, chaque jour, sans exception, depuis des années. Il a publié de nombreux livres, comme vous pourrez le constater en jetant un oeil sur la deuxième page de<em> Books </em>qui reprend, en une longue colonne, la liste de ses œuvres. Jusqu&#8217;à maintenant, il a trente-six romans à son crédit, un recueil de nouvelles et trois collections d&#8217;essais. À part <em>Lonesome Dove, </em>dont je me souviens d&#8217;avoir entendu parler quand il a valu à l&#8217;auteur le prix Pulitzer en 1985, aucun des titres ne m&#8217;était familier, à l&#8217;exception de ceux qui ont fait l&#8217;objet d&#8217;un film. Vous vous rappelez <em>Hud</em>, avec Paul Newman—en français <em>Le plus sauvage d&#8217;entre tous</em>? Le film était basé sur le premier roman de McMurtry, <em>Horseman, Pass By. </em>Un autre de ses romans <em>The Last Picture Show </em>est aussi devenu un film de Hollywood couronné de succès, et il en fut de même pour <em>Terms of Endearment—Tendres passions</em>. Plus récemment, McMurtry a co-écrit la brillante adaptation pour l&#8217;écran de la novella d&#8217;Annie Proulx, <em>Brokeback Mountain—Souvenirs de Brokeback Mountain. </em></p>
<p>Voici donc un romancier qui a bien réussi à Hollywood. Mais le livre que vous avez entre les mains est intitulé <em>Des livres </em>et non <em>Des films</em>. McMurtry, en fait, a vécu toute sa vie avec, pour et par les livres, en les écrivant<em>,</em> en les lisant et en en vendant.<em> </em>Il est, pour utiliser un terme qui revient souvent dans ses mémoires, un <em>bookman, </em>un homme de livres. Sa bibliothèque personnelle compte environ 28,000 titres. Sa librairie de livres d&#8217;occasion, Booked Up, à Archer City, au Texas, possède plus de 300,000 livres. Il travaille dans le commerce des livres usagés depuis plus de cinquante ans, ayant commencé en tant que dénicheur de titres rares, puis en ouvrant sa propre librairie de livres usagés d&#8217;abord à Georgetown, un quartier de Washington, D.C., puis au Texas. Et pendant tout ce temps—sous le prétexte et de chercher et de vendre—il a lu et relu des milliers et des milliers de livres. Dans un chapitre, McMurtry mentionne &#8220;un personnage littéraire anglais mineur&#8221; nommé James Lees-Milne (essayez de prononcer ce nom dix fois de suite), auteur de nombreux &#8220;livres pas particulièrement bons sur l&#8217;architecture, de quelques mauvais romans, de plusieurs biographies lisibles et de douze splendides volumes de journaux intimes.&#8221; Il fait ce commentaire: &#8220;J&#8217;ai lu à plusieurs reprises les douze volumes au complet et je suis sûr que je vais les lire à nouveau jusqu&#8217;à la fin de mes jours.&#8221; Je me demande s&#8217;il y a une seule autre personne sur cette planète qui peut prétendre avoir lu <em>plusieurs fois </em>les douze volumes du journal intime de James Lees-Milne. Et il est évident que le jugement de McMurtry sur les autres œuvres de Lees-Milne, celles qui ne sont pas particulièrement bonnes, les mauvaises et celles qui sont tout juste lisibles, est le résultat d&#8217;une lecture de chacune d&#8217;entre elles. Ailleurs, McMurtry, en parlant de son intérêt pour les guerres mondiales du XXe siècle, dit avoir lu la massive histoire de la Seconde Guerre Mondiale par Winston Churchill, les cinq millions de mots de l&#8217;œuvre. Et ainsi de suite, auteurs mineurs et majeurs, ouvrages en un ou en plusieurs volumes—tout cela a été avalé par un esprit vorace et gourmand, ouvert au mot écrit.</p>
<p>Quelle sorte d&#8217;autobiographie intellectuelle produit un tel esprit? Est-ce que le lecteur, le lecteur moyen qui n&#8217;a jamais entendu parler, et encore moins lu, James Lees-Milne, n&#8217;est pas réduit à un sentiment d&#8217;ignorance ou de quasi illettré? La réponse est non, comme vous allez pouvoir le constater aussitôt que vous commencerez à lire <em>Books. </em>Car les livres, quand ils sont bien lus, nourrissent l&#8217;humilité, et non l&#8217;arrogance. Les livres parlent de la vie, et la vie est une expérience qui rend humble. Demandez à n&#8217;importe quelle personne âgée.</p>
<p>Le sujet de<em> Books </em>est la vie de McMurtry avec les livres, surtout les livres qu&#8217;il a lus et ceux qu&#8217;il a vendus, et sur les us et coutumes—et les fortunes fragiles—des marchands de livres anciens. On en tire naturellement et facilement la sagesse. Et les chapitres sont très courts; il y en a qui ne font même pas toute une page et il y en a très peu qui aient plus de trois pages. C&#8217;est une chose que j&#8217;ai aimée dès le début. Tous ces livres qu&#8217;il a lus, et pourtant, le bonhomme ne rédige que de minuscules chapitres. Et le ton est tout aussi accessible. McMurtry est né sur un ranch, quelque part au Texas, de parents qui ne possédaient pas un seul livre, et l&#8217;impression que me fait l&#8217;homme dans ces mémoires me rappelle les qualités essentielles des gens des Prairies, ici en Saskatchewan, intelligence et modestie.</p>
<p>Un livre vous demande de vous mesurer par rapport à lui. La relation en est une de comparaison et de contraste. Si on est lucide, cela permet d&#8217;en sortir un peu plus savant au sujet de soi et, parfois, un peu plus sage. L&#8217;une des choses que j&#8217;ai apprises en lisant <em>Books, </em>c&#8217;est que je ne suis pas un bibliophile comme Larry McMurtry. Il aime bien évidemment non seulement les messages que portent les livres, mais aussi l&#8217;objet, cet assemblage d&#8217;encre, de papier et de carton, avec sa longue histoire et son jargon technique. Je suis bien trop nomade, non disposé à m&#8217;ancrer, pour m&#8217;attacher d&#8217;une pareille manière à des livres. McMurtry a des réserves face aux e-books, les livres électroniques. Pas moi. McMurtry aime être propriétaire de livres vieux et rares. Pas moi. Pour moi, un livre est un chuchotement qui se prolonge et c&#8217;est sans importance qu&#8217;il soit transmis par un livre de poche économique ou par un incunable. Le livre qui est un objet d&#8217;art est autre chose que littéraire. Il a sa place dans un musée plutôt que dans une bibliothèque. Ayant dit cela, j&#8217;adorerais visiter la bibliothèque  personnelle de McMurtry, et sa librairie de livres usagers. Et j&#8217;adore me balader entre les rayons de livres de la bibliothèque de l&#8217;Université de la Saskatchewan. Larry McMurtry et moi sommes certainement d&#8217;accord sur ceci: les livres, qu&#8217;ils soient à nous ou empruntés, vieux ou neufs, nourrissent et soutiennent l&#8217;âme.</p>
<p>J&#8217;espère que vous prendrez plaisir, en cette nouvelle année 2010, à cette célébration de la culture du livre.</p>
<p>Cordialement vôtre,</p>
<p>Yann Martel</p>
<p>P.J.: un livre cartonné dédicacé</p>
<p><strong>Réponse: </strong></p>
<p>à venir&#8230;</p>
]]></content:encoded>
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		</item>
		<item>
		<title>Livre Numéro 71: The Financial Expert (L&#8217;expert en finances), de R. K. Narayan</title>
		<link>http://www.quelitstephenharper.ca/2009/12/21/livre-numero-71-the-financial-expert-lexpert-en-finances-de-r-k-narayan/</link>
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		<pubDate>Mon, 21 Dec 2009 06:03:21 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Uncategorized]]></category>

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		<description><![CDATA[Dédicace:
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
si seulement nous étions vraiment des experts,
d&#8217;un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
R.K. Narayan, c&#8217;est le nom de plume fort heureusement abrégé de Rasipuram Krishnaswamy Iyer Narayanswamy. Il était indien et il a vécu de 1906 [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><a rel="attachment wp-att-1491" href="http://www.quelitstephenharper.ca/2009/12/21/livre-numero-71-the-financial-expert-lexpert-en-finances-de-r-k-narayan/the-financial-expert-by-r-k-narayan/"><img class="alignright size-thumbnail wp-image-1491" style="float: right;" title="The Financial Expert (L'expert en finances), de R. K. Narayan" src="http://www.quelitstephenharper.ca/wordpress_french/wp-content/uploads/2009/12/The-Financial-Expert-by-R.K.-Narayan-150x231.jpg" alt="The Financial Expert (L'expert en finances), de R. K. Narayan" width="150" height="231" /></a><strong>D</strong><strong>édicace:</strong></p>
<p>À Stephen Harper,<br />
Premier ministre du Canada,<br />
si seulement nous étions vraiment des experts,<br />
d&#8217;un écrivain canadien,<br />
avec ses meilleurs vœux,<br />
Yann Martel</p>
<p><strong>Lettre:</strong></p>
<p>Le Très honorable Stephen Harper<br />
Premier ministre du Canada<br />
80, rue Wellington<br />
Ottawa ON K1A 0A2</p>
<p>Cher Monsieur Harper,</p>
<p>R.K. Narayan, c&#8217;est le nom de plume fort heureusement abrégé de Rasipuram Krishnaswamy Iyer Narayanswamy. Il était indien et il a vécu de 1906 à 2001. Si vous n&#8217;avez jamais entendu parler de Narayan, lisez les éloges à son sujet à l&#8217;endos du livre que je vous envoie cette semaine, <em>The Financial Expert, </em>et vous constaterez qu&#8217;on le compare à des écrivains de l&#8217;envergure de Tolstoï, Henry James, Tchékhov, Tourguéniev, Conrad, Gogol et Jane Austen. L&#8217;un des commentateurs fait référence au Prix Nobel que Narayan n&#8217;a jamais gagné, mais qu&#8217;il aurait bien mérité. Je me souviens d&#8217;avoir lu une entrevue avec Narayan dans un journal indien lors de mon deuxième séjour en Inde et d&#8217;avoir eu l&#8217;impression d&#8217;être privilégié de me trouver dans son pays alors qu&#8217;il était encore vivant. R. K. Narayan était un doux géant de la littérature de langue anglaise.</p>
<p>Comme William Faulkner et son faux Comté de Yoknapatawpha et Thomas Hardy et sa région mi-fictive de Wessex, Narayan a inventé un lieu, une ville nommée Malgudi, puis il a créé des histoires à partir de cette ville, mais tout cela de manière à parler de la vraie vie. Ses personnages sont plutôt ordinaires et leur vie se déroule d&#8217;une façon qui n&#8217;est ni trop tranquille, ni trop précipitée, mais la grande marche de l&#8217;existence, ses gloires et ses misères, surgit des pages de ses romans. Remarquez le langage de <em>The Financial Expert. </em>Sauf pour quelques mots ou expressions—dhoti, fil sacré, feuilles de bétel, un lakh—l&#8217;anglais en est presque classique, et la représentation que Narayan fait de l&#8217;Inde n&#8217;est ni folklorique, ni exagérée. Il ne parle pas de l&#8217;Inde singulière autant que de l&#8217;Inde universelle.</p>
<p><em>The Financial Expert </em>raconte l&#8217;histoire de Margayya, l&#8217;expert du titre, qui vit à la périphérie du monde des banques de Malgudi, aidant les paysans à remplir des formulaires et à obtenir des prêts. Son bureau n&#8217;est pas plus grand qu&#8217;un bout de pelouse à l&#8217;ombre d&#8217;un banian et tous les outils de sa profession tiennent dans une petite boîte. Margayya a de grandes ambitions, quoiqu&#8217;il ne semble pas disposer des moyens pour les atteindre. Mais il trouve grâce auprès de Lakshmi, la Déesse de la richesse, qu&#8217;il prie et en hommage à laquelle il jeûne quarante jours, et il s&#8217;en tire plutôt bien. Mais il y a un prix à payer: il devient riche côté argent, mais pauvre quant à ses relations avec sa femme et son fils et avec les autres. Comme vous l&#8217;imaginez, il faudra bien le payer, ce prix.</p>
<p>Le sort de Margayya est déterminé par des coups du hasard aussi imprévisbles qu&#8217;une victoire au bingo. Sa première fortune, par exemple, lui vient de la publication d&#8217;un livre. Il n&#8217;en est pas l&#8217;auteur. L&#8217;oeuvre a été écrite par un certain Dr. Pal qui, tout à fait par surprise, lui donne le manuscrit, sans aucune condition. Plus tard, Margayya et sa femme reçoivent une lettre les informant que leur fils, Balu, avec qui ils étaient en brouille, était mort. La nouvelle n&#8217;est pas vraie et vient d&#8217;un fou qui écrit des cartes postales à des gens choisis à l&#8217;aveuglette pour les informer de fausses calamités. Je crois que l&#8217;aspect arbitraire de la destinée est le thème de <em>The Financial </em>Expert et que son titre est donc pure ironie: nous ne sommes experts en rien. Nous sommes plutôt à la merci des dieux, nous dit Narayan, et toute impression que nous ayons de contrôler notre destinée n&#8217;est qu&#8217;une illusion. Que pensez-vous de cette interprétation du roman?</p>
<p>Noël arrive à grands pas, puis la Nouvelle Année. Je vous souhaite donc, à vous et à votre famille, santé, bonheur et sérénité face à ce que 2010 vous apportera.</p>
<p>Cordialement vôtre,</p>
<p>Yann Martel</p>
<p>P.S. Copenhague—quel gâchis. Ce serait intéressant de lire <em>The Financial Expert, </em>publié en 1952, longtemps avant qu&#8217;on ne note les changements climatiques, en ayant à l&#8217;esprit cette conférence désastreuse destinée à sauver le monde.</p>
<p>P.J.: un livre cartonné dédicacé</p>
<p><strong>Réponse: </strong></p>
<p>à venir&#8230;</p>
]]></content:encoded>
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		</item>
		<item>
		<title>Livre Numéro 70: Tropic of Hockey, de Dave Bidini</title>
		<link>http://www.quelitstephenharper.ca/2009/12/07/livre-numero-70-tropic-of-hockey-de-dave-bidini/</link>
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		<pubDate>Mon, 07 Dec 2009 06:03:22 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Uncategorized]]></category>

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		<description><![CDATA[Dédicace:
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
un livre pour le fan de hockey en vous,
d&#8217;un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper   
Premier ministre du Canada  
80, rue Wellington  
Ottawa ON K1A 0A2
 Cher Monsieur Harper,
Vous avez peut-être déjà lu le livre qui accompagne cette lettre. Je ne saurais croire que quelqu&#8217;un avant moi n&#8217;ait pas pensé à [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><a rel="attachment wp-att-1449" href="http://www.quelitstephenharper.ca/2009/12/07/livre-numero-70-tropic-of-hockey-de-dave-bidini/tropic-of-hockey-by-dave-bidini/"><img class="alignright size-thumbnail wp-image-1449" style="float: right;" title="Tropic of Hockey, de Dave Bidini" src="http://www.quelitstephenharper.ca/wordpress_french/wp-content/uploads/2009/12/Tropic-of-Hockey-by-Dave-Bidini-150x223.jpg" alt="Tropic of Hockey, de Dave Bidini" width="150" height="223" /></a><strong>Dédicace:</strong></p>
<p>À Stephen Harper,<br />
Premier ministre du Canada,<br />
un livre pour le fan de hockey en vous,<br />
d&#8217;un écrivain canadien,<br />
avec ses meilleurs vœux,<br />
Yann Martel</p>
<p><strong>Lettre:</strong></p>
<p>Le Très honorable Stephen Harper   <br />
Premier ministre du Canada  <br />
80, rue Wellington  <br />
Ottawa ON K1A 0A2</p>
<p> Cher Monsieur Harper,</p>
<p>Vous avez peut-être déjà lu le livre qui accompagne cette lettre. Je ne saurais croire que quelqu&#8217;un avant moi n&#8217;ait pas pensé à vous l&#8217;offrir. Vous êtes un grand fan du hockey et <em>Tropic of Hockey: My Search for the Game in Unlikely Places (Tropique du Hockey: ma poursuite du Jeu dans des lieux improbables), </em>de Dave Bidini, ne parle que de hockey. Mais je dirais que ce livre-ci se situe une coche au-desus de la plupart des livres sur le sujet, ayant été écrit par quelqu&#8217;un qui (1) a le sport dans le sang, et (2) écrit bien. Sa connaissance du hockey est évidente. Le livre est plein d&#8217;anecdotes, d&#8217;incidents et d&#8217;événements de l&#8217;histoire du hockey, mettant en vedette un bon nombre de joueurs dont je suis sûr que les noms vous seront familiers mais que je ne connais pas. Et le savoir en la matière va plus loin. Il ne s&#8217;agit pas d&#8217;un compte-rendu savant ou journalistique. Bidini est fou du hockey. Comme il le raconte dans son livre, adolescent, il y a joué, puis il a abandonné le jeu quand la pression est devenue trop forte. Plus tard, il s&#8217;y est remis une fois adulte, se joignant à une ligue récréative à Toronto, et le hockey est alors devenu un élément central de sa vie. Cet ouvrage est donc à la fois personnel et riche en connaissances. Et puis je le répète, ce monsieur écrit bien. Prenez ce passage. Bidini et sa femme viennent tout juste de quitter Hong Kong en train, en route vers Beijing:</p>
<p style="PADDING-LEFT: 30px"> À peine à deux heures de la ville, tout l&#8217;éclat et le scintillement de Hong Kong a fait place à un paysage de pierre et de poussière et de lambeaux de vie, aussi abandonné que les débris d&#8217;une gomme à effacer qui aurait gommé des siècles de  progrès.</p>
<p>C&#8217;est quelque chose, cette image qui saisit la différence entre le dynamisme de Hong Kong et les échecs de la Chine communiste. Bidini sait aussi être très drôle, comme dans cette séquence, une description du talent particulier de Kareem, le premier joueur de hockey soudanais au monde, qui joue dans l&#8217;équipe Al Ain Falcons des Émirats arabes unis:</p>
<p style="padding-left: 30px;">De tous les joueurs du Al Ain, Kareem était capable du lancer frappé le plus puissant, dû partiellement au fait qu&#8217;il initiait son geste derrière sa tête. Le seul problème du coup de Kareem est qu&#8217;il n&#8217;avait aucune idée où il aboutirait. Quand il se retrouvait dans la zone d&#8217;attaque, les Falcons se penchaient et se protégeaient, comme s&#8217;il faisait voler des assiettes dans leur direction. Bear [l'entraîneur] devait souvent lui rappeler: &#8220;Lance vers le gardien de but, Kareem, vers le gardien de but.&#8221;</p>
<p><em>Tropic of Hockey</em>, c&#8217;est le témoignage de l&#8217;amour d&#8217;un homme pour un sport et sa quête de l&#8217;âme de ce sport. Cette quête le mène à des endroits où on ne s&#8217;attendrait pas à voir jouer du hockey sur glace. Et quelle que soit la diversité entre ces lieux, l&#8217;esprit du jeu, selon le jugement de Bidini, continue de brûler avec la même intensité que dans sa ligue récréative de Toronto. Il retrouve à Harbin, au nord de la Chine, à Dubai, à Miercurea Ciuc, en Transylvanie, la pureté rafraîchissante d&#8217;un jeu qui n&#8217;est pas un simple divertissement mais une manière d&#8217;entrer en contact et d&#8217;être, le hockey en tant que culture plutôt que business, &#8220;la spiritualité des sports, les sports en tant que vie&#8221;, comme il l&#8217;exprime à un certain moment. Bidini établit un contraste entre ce genre de hockey et le produit standardisé fourni par la LNH de nos jours.</p>
<p>Rien de ce qu&#8217;on aime ne peut être réduit à un <em>simple </em>divertissement, à un <em>simple </em>n&#8217;importe quoi. Alors pour la même raison qui m&#8217;amène à avoir une vue élevée de la littérature et à me hérisser quand on perçoit l&#8217;art comme un simple divertissement, et que je ne peux m&#8217;imaginer quelqu&#8217;un qui ait une vie épanouie et réfléchie qui n&#8217;inclue pas la lecture, ainsi Dave Bidini s&#8217;emballe-t-il et ne peut-il imaginer cela concernant le hockey. Chacun d&#8217;entre nous se préoccupe de ce qu&#8217;il ou elle aime, le défend et le justifie. Rassemblez toutes ces passions, et vous avez devant vous une société, une culture, une nation. Un dernier mot, donc, sur <em>Tropic of hockey: </em>c&#8217;est le livre le plus canadien que je vous aie fait parvenir.</p>
<p>Cordialement vôtre,</p>
<p>Yann Martel</p>
<p>P.J.: un livre cartonné dédicacé,</p>
<p><strong>Réponse:</strong></p>
<p>à venir&#8230;</p>
]]></content:encoded>
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		</item>
		<item>
		<title>Livre Numéro 69: Maîtresse, de Valerie Martin</title>
		<link>http://www.quelitstephenharper.ca/2009/11/23/livre-numero-69-maitresse-de-valerie-martin/</link>
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		<pubDate>Mon, 23 Nov 2009 06:03:06 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Uncategorized]]></category>

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		<description><![CDATA[
Dédicace:
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
un roman sur la corruption.
d&#8217;un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper   
Premier ministre du Canada  
80, rue Wellington  
Ottawa ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
J&#8217;ai bien peur que cette lettre ne vous semble très chargée. D&#8217;abord, le livre. Le roman Maîtresse, de l&#8217;écrivaine américaine Valérie Martin, m&#8217;a été vivement recommandé. J&#8217;y [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><a rel="attachment wp-att-1407" href="http://www.quelitstephenharper.ca/?attachment_id=1407"></a><a rel="attachment wp-att-1401" href="http://www.quelitstephenharper.ca/?attachment_id=1401"></a><a rel="attachment wp-att-1404" href="http://www.quelitstephenharper.ca/?attachment_id=1404"></a><a rel="attachment wp-att-1381" href="http://www.quelitstephenharper.ca/2009/11/23/livre-numero-69-maitresse-de-valerie-martin/property-by-valerie-martin/"></a><a rel="attachment wp-att-1398" href="http://www.quelitstephenharper.ca/?attachment_id=1398"></a></p>
<p><img class="alignright size-thumbnail wp-image-1381" style="float: right;" title="Maitresse, de Valerie Martin" src="http://www.quelitstephenharper.ca/wordpress_french/wp-content/uploads/2009/11/Property-by-Valerie-Martin-150x227.jpg" alt="Maitresse, de Valerie Martin" width="150" height="227" /><strong>Dédicace:</strong></p>
<p>À Stephen Harper,<br />
Premier ministre du Canada,<br />
un roman sur la corruption.<br />
d&#8217;un écrivain canadien,<br />
avec ses meilleurs vœux,<br />
Yann Martel</p>
<p><strong>Lettre:</strong></p>
<p>Le Très honorable Stephen Harper   <br />
Premier ministre du Canada  <br />
80, rue Wellington  <br />
Ottawa ON K1A 0A2</p>
<p>Cher Monsieur Harper,</p>
<p>J&#8217;ai bien peur que cette lettre ne vous semble très chargée. D&#8217;abord, le livre. Le roman <em>Maîtresse, </em>de l&#8217;écrivaine américaine Valérie Martin, m&#8217;a été vivement recommandé. J&#8217;y suis finalement arrivé il y a une semaine, et j&#8217;en suis très heureux. C&#8217;est une lecture envoûtante. Dès le premier paragraphe, j&#8217;ai été happé par la vie moralement corrompue de Manon Gaudet, une femme du Sud des États-Unis autour des années 1810. Manon et son odieux mari sont propriétaires d&#8217;esclaves, mais on pourrait aussi bien dire qu&#8217;ils sont possédés par l&#8217;esclavage. <em>Maîtresse </em>traite de<em> </em>la nature insidieuse de l&#8217;injustice, de la manière par laquelle un système corrompu pervertit non seulement ses victimes mais aussi ses auteurs, même si ces derniers peuvent être aveugles face à l&#8217;injustice. Manon est donc la propriétaire de Sarah, une belle esclave qui est la maîtresse de son mari, mais si Sarah appartient à Manon, cette dernière ne s&#8217;appartient pas à elle-même. S&#8217;approprier d&#8217;une autre personne annule l&#8217;appartenance que l&#8217;on a à soi-même. Manon ne peut pas être la propriétaire de Sarah et vivre une vie moralement intègre. Ses esclaves l&#8217;obsèdent et la corrompent, elle et son mari et toute la société blanche du Sud d&#8217;avant la guerre de Sécession. D&#8217;avant la guerre et d&#8217;après la guerre, en fait; le Sud des États-Unis continue encore de souffrir des suites de l&#8217;esclavage. Le titre du roman (en anglais <em>Property) </em>est tout à fait adéquat. Sarah, l&#8217;esclave, est la propriété de Manon, mais Manon est elle-même à peu de chose près la propriété de son mari à cause de la société patriarcale dans laquelle ils vivent, et l&#8217;un autant que l&#8217;autre dépendent absolument de l&#8217;affreux système social qu&#8217;était l&#8217;esclavage.</p>
<p>Le roman est efficace grâce à la voix intelligente de sa narratrice. Manon est implacable dans sa répugnance contre l&#8217;hypocrisie, sa propre hypocrisie et celle de ceux qui l&#8217;entourent, mais elle n&#8217;arrive jamais à s&#8217;améliorer. Elle est lucidement corrompue, son coeur est empoisonné et sa vie est amère. Cela crée une histoire fascinante, une histoire contemporaine, et même éternelle, car la nature des systèmes continue d&#8217;être contagieuse, pour le meilleur ou pour le pire. Un système d&#8217;éducation, par exemple, peut nous permettre de nous améliorer, tandis qu&#8217;un système économique peut nous corrompre.</p>
<p>J&#8217;étais de passage à Ottawa pour la promotion du livre où  se trouvent rassemblées les lettres que je vous ai envoyées et j&#8217;y ai fait une lecture dans un établissement nommé Patrick Gordon Framing, au 160, rue Elm. J&#8217;ai été étonné en arrivant de trouver là une exposition de tableaux dont le thème était notre petit club du livre. Plus de vingt-cinq artistes se sont inspirés des livres que je vous ai fait parvenir. Cela constitue une exposition fort intéressante. Je vous en fais tenir <a href="http://www.quelitstephenharper.ca/?attachment_id=1417" target="0">l&#8217;invitation</a>. L&#8217;exposition se poursuit jusqu&#8217;au 19 décembre prochain. Il y a également de l&#8217;information sur le sujet à l&#8217;adresse <a href="http://www.patrickgordonframing.ca" target="0">www.patrickgordonframing.ca</a>.</p>
<p>Il y a une œuvre qui m&#8217;a tout particulièrement frappé. L&#8217;artiste Michèle Provost a pris la première ligne du premier livre que je vous ai envoyé (<em>La mort d&#8217;Ivan Ilitch), </em>la deuxième ligne du deuxième livre (<em>La ferme des animaux), </em>la troisième du troisième (<em>Le meurtre de Roger Ackroyd), </em>la quatrième du quatrième (<em>À la hauteur de Grand Central Station je me suis assise et j&#8217;ai pleuré), </em>et ainsi de suite pour les soixante-cinq premiers livres, et elle a fait de ces phrases un chapelet pour créer une œuvre intitulée <a href="http://www.quelitstephenharper.ca/?attachment_id=1418" target="0">A Right Honourable Summary</a><em>—Un très honorable sommaire. </em>Cet arrangement laissé au hasard de mots et de phrases afin d&#8217;en créer un texte doté d&#8217;une étonnante nouvelle signification est issu d&#8217;un jeu créé par les Surréalistes français. Ils l&#8217;appelaient cadavre exquis<em>, </em>ce nom venant de l&#8217;une des premières phrases créées dans ce jeu. Le résultat d&#8217;un cadavre exquis est délicieux par la folle juxtaposition que provoque le hasard. Le cadavre exquis de Michèle Provost est particulièrement réussi. Elle était présente lors de ma lecture à Ottawa et elle a eu la gentillesses de m&#8217;offrir deux exemplaires de <em>A Right Honourable Summary </em>en livre audio avec un jolie livret fait à la main, un <a href="http://www.quelitstephenharper.ca/?attachment_id=1419" target="0">exemplaire</a> pour vous (numéro 1 de 12) et un pour moi (numéro 6 de 12). Le livret présente dans les dernières pages de minuscules reproductions colorées de toutes les couvertures des livres que je vous ai envoyés (<a href="http://www.quelitstephenharper.ca/?attachment_id=1420" target="0">un</a>, <a href="http://www.quelitstephenharper.ca/?attachment_id=1421" target="0">deux</a>). De voir ainsi alignées toutes ces couvertures, cela est non seulement surprenant sur le plan visuel, c&#8217;est aussi d&#8217;une grande utilité pour retracer l&#8217;origine des textes lus dans le livre audio. C&#8217;est Lynda Cronin qui lit ces textes d&#8217;une manière convaincante, tissant de sa voix une histoire que Léon Tolstoï, George Orwell, Agatha Christie, Elizabeth Smart et tous les autres auteurs n&#8217;auraient pu imaginer.</p>
<p>Cordialement vôtre,</p>
<p>Yann Martel</p>
<p>P.J.: un livre de poche dédicacé, une invitation à une galerie d&#8217;art et un livre audio</p>
<p><strong>Réponse: </strong></p>
<p>à venir&#8230;</p>
]]></content:encoded>
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		</item>
		<item>
		<title>Livre Numéro 68: Génération A, de Douglas Coupland</title>
		<link>http://www.quelitstephenharper.ca/2009/11/09/livre-numero-68-generation-a-de-douglas-coupland/</link>
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		<pubDate>Mon, 09 Nov 2009 06:03:38 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Uncategorized]]></category>

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		<description><![CDATA[Dédicace: 
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
une capsule temporelle,
d&#8217;un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper   
Premier ministre du Canada  
80, rue Wellington  
Ottawa ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
Et parfois les livres sont des capsules temporelles qui saisissent l&#8217;état moral et intellectuel d&#8217;une certaine époque, ses joies et ses inquiétudes, ses goûts et ses [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><strong>Dé</strong><strong>dicace: <a rel="attachment wp-att-1345" href="http://www.quelitstephenharper.ca/2009/11/09/livre-numero-68-generation-a-de-douglas-coupland/generation-a-by-douglas-coupland/"><img style="float: right;" title="Génération A, de Douglas Coupland" src="http://www.quelitstephenharper.ca/wordpress_french/wp-content/uploads/2009/11/Generation-A-by-Douglas-Coupland-150x220.jpg" alt="Génération A, de Douglas Coupland" width="150" height="220" /></a></strong></p>
<p>À Stephen Harper,<br />
Premier ministre du Canada,<br />
une capsule temporelle,<br />
d&#8217;un écrivain canadien,<br />
avec ses meilleurs vœux,<br />
Yann Martel</p>
<p><strong>Lettre:</strong></p>
<p>Le Très honorable Stephen Harper   <br />
Premier ministre du Canada  <br />
80, rue Wellington  <br />
Ottawa ON K1A 0A2</p>
<p>Cher Monsieur Harper,</p>
<p>Et parfois les livres sont des capsules temporelles qui saisissent l&#8217;état moral et intellectuel d&#8217;une certaine époque, ses joies et ses inquiétudes, ses goûts et ses tendances. Je dirais que Douglas Coupland est un spécialiste de ce genre de livres. Prenons par exemple son dernier roman, <em>Génération A,</em> que je vous offre cette semaine. Dès les premières pages, cela saute aux yeux: la langue, les préoccupations, les références politiques et technologiques, l&#8217;humour—tout est tellement <em>maintenant. </em>Comparons cela, disons, à <em>Ivan Ilych</em> de Tolstoï. Dans ce roman-là, si vous vous en souvenez, le contexte n&#8217;est rien. Le cadre, les noms des personnages, leur classe sociale, leur façon de se vêtir, les jeux qu&#8217;ils jouent—tous ces détails sont d&#8217;importance mineure pour le lecteur. On pourrait fort bien imaginer exactement la même histoire racontée par un auteur américain des années 1950 (peut-être William Faulkner), un écrivain japonais des années 1960 (Yukio Mishima) ou un écrivain africain des années 1970 (comme Wole Soyinka). Dans chaque cas, les détails secondaires seraient différents, mais le drame central resterait le même. On dit souvent des grands romans comme ceux-là qu&#8217;ils sont intemporels car ils résistent à l&#8217;usure du temps, on dirait qu&#8217;ils ne vieillissent pas. En fait, la pérennité est la qualité conventionnelle la plus fréquente des chefs-d&#8217;oeuvre littéraires. Si c&#8217;est vieux et bon, alors ça n&#8217;a pas d&#8217;âge. Mais qu&#8217;y a-t-il de mauvais à être de son temps? Est-ce que tous les auteurs doivent s&#8217;efforcer de s&#8217;élever hors de leur temps et laisser derrière eux le terreau de ce qui est ordinaire, d&#8217;actualité, branché, d&#8217;ici et maintenant? Est-ce que la matière destinée aux archéologues futurs ne mérite pas notre attention littéraire?</p>
<p>Bien sûr que oui. Et <em>Génération A </em>de Douglas Coupland en est une démonstration brillante. Je dois avouer que j&#8217;ai lu ce roman avec envie. Ah! avoir écrit quelque chose d&#8217;aussi habile, drôle, senti et original. L&#8217;histoire se passe dans un proche avenir et elle est narrée à tour de rôle par Zack, Samantha, Julien, Diana et Harj, qui sont respectivement originaires des États-Unis, de la Nouvelle-Zélande, de la France, du Canada et du Sri Lanka. Le lien qui les rassemble est le seul fait qu&#8217;ils aient tous été piqués par une abeille, phénomène exceptionnel dans un monde où on croit que les abeilles ont disparu. Les personnages finissent par être réunis par un scientifique français du nom de Serge. Et alors—eh bien, vous verrez. La narration compte divers degrés, il y a des passages qui sont très drôles, d&#8217;autres qui sont empreints de sagesse, et du début à la fin le langage vibre d&#8217;intensité. C&#8217;est une histoire sur la lecture et le récit des histoires, le pouvoir de la lecture pour fortifier l&#8217;individu et le récit des histoires pour consolider le groupe.</p>
<p><em>Génération A </em>est ancré dans le temps. Tout est une affaire de contexte. Et c&#8217;est bien ici une qualité. Dans le futur, si des gens curieux veulent savoir comment c&#8217;était de vivre à notre époque, au début du 21e siècle, ils tireront profit à lire Douglas Coupland.</p>
<p>Cordialement vôtre,</p>
<p>Yann Martel</p>
<p>P.J.: un livre cartonné dédicacé</p>
<p><strong>Réponse:</strong></p>
<p>à venir&#8230;</p>
]]></content:encoded>
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		</item>
		<item>
		<title>Livre Numéro 67: En attendant les barbares, de J.M. Coetzee</title>
		<link>http://www.quelitstephenharper.ca/2009/10/26/livre-numero-67-en-attendant-les-barbares-de-j-m-coetzee/</link>
		<comments>http://www.quelitstephenharper.ca/2009/10/26/livre-numero-67-en-attendant-les-barbares-de-j-m-coetzee/#comments</comments>
		<pubDate>Mon, 26 Oct 2009 06:03:19 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Uncategorized]]></category>

		<guid isPermaLink="false">http://www.quelitstephenharper.ca/?p=1227</guid>
		<description><![CDATA[Dédicace:
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
un conte en forme d&#8217;avertissement
d&#8217;un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper   
Premier ministre du Canada  
80, rue Wellington  
Ottawa ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
Il y a quelques lettres, plus précisément dans la 64e qui accompagnait le roman de Carole Mortimer The Virgin Secretary&#8217;s Impossible Boss, j&#8217;ai déclaré au passage [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><a rel="attachment wp-att-1229" href="http://www.quelitstephenharper.ca/2009/10/26/livre-numero-67-en-attendant-les-barbares-de-j-m-coetzee/waiting-for-the-barbarians-by-j-m-coetzee/"><img class="alignnone size-thumbnail wp-image-1229" style="float: right;" title="En attendant les barbares, de J.M. Coetzee" src="http://www.quelitstephenharper.ca/wordpress_french/wp-content/uploads/2009/10/Waiting-for-the-Barbarians-by-J.M.-Coetzee-150x226.jpg" alt="En attendant les barbares, de J.M. Coetzee" width="150" height="226" /></a><strong>Dé</strong><strong>dicace:</strong></p>
<p>À Stephen Harper,<br />
Premier ministre du Canada,<br />
un conte en forme d&#8217;avertissement<br />
d&#8217;un écrivain canadien,<br />
avec ses meilleurs vœux,<br />
Yann Martel</p>
<p><strong>Lettre:</strong></p>
<p>Le Très honorable Stephen Harper   <br />
Premier ministre du Canada  <br />
80, rue Wellington  <br />
Ottawa ON K1A 0A2</p>
<p>Cher Monsieur Harper,</p>
<p>Il y a quelques lettres, plus précisément dans la 64e qui accompagnait le roman de Carole Mortimer <em>The Virgin Secretary&#8217;s Impossible Boss, </em>j&#8217;ai déclaré au passage que J.M Coetzee était mon écrivain vivant préféré. Puis dans la lettre suivante, en discutant des textes de la quatrième de couverture de l&#8217;œuvre de Dino Buzzati  <em>Le désert des Tartares, </em>en anglais les &#8220;blurbs&#8221;, son nom est revenu car un éloge de sa part y figure. Il n&#8217;est donc pas étonnant que je vous envoie un roman de cet écrivain exceptionnel. John Maxwell Coetzee est né en Afrique du Sud en 1940 (il est maintenant citoyen australien). Il a été, avec raison, couvert de lauriers, dont deux prix Booker et le Prix Nobel de littérature en 2003. C&#8217;est vraiment un artiste de toute première classe, reconnaissable à son style dépouillé et pourtant très évocateur et par des romans à la trame fine et ciselée, moralement engagée et fascinante, quasi hypnotique. Pour vous le montrer sous son meilleur jour, j&#8217;ai choisi son troisième roman, <em>En attendant les barbares</em>, publié en 1980. Le Magistrat, qui reste anonyme, est le protagoniste de l&#8217;histoire; il vit dans une ville à la frontière d&#8217;un Empire qui, lui non plus, n&#8217;est pas nommé. Des barbares qui n&#8217;en sont pas—ce sont en effet surtout des nomades pacifiques et des pêcheurs qui marchandent régulièrement avec les gens de la ville—vivent tout près. Les relations entre les barbares et les citoyens sont correctes. La vie est bonne et sereine. Mais le Colonel Joll, du Troisième bureau, survient soudain et informe le Magistrat que les barbares ont commencé à s&#8217;agiter et qu&#8217;ils vont prochainement lancer une attaque massive. Il faut la prévenir. On a récemment capturé deux barbares—un garçon malade et son vieil oncle—prétendument parce qu&#8217;ils auraient volé du bétail. On s&#8217;empresse de les torturer—<em>torturer—</em>sous la supervision de Joll. L&#8217;oncle en meurt tandis qu&#8217;on garde le garçon en vie juste pour qu&#8217;il puisse guider Joll et ses sbires dans le désert afin de capturer plus de barbares, les ramener en ville et les torturer aussi. Joll retourne éventuellement à la capitale pour faire son rapport. Le Magistrat rencontre une jeune fille barbare qui mendie dans la rue. Abandonnée après que les autres prisonniers eurent été libérés, ses chevilles ont été brisées, sa vue en bonne partie détruite, son père torturé et tué devant elle. Il l&#8217;accueille chez lui. Mais la descente aux enfers du Magistrat, physique et morale, ne fait que commencer, car le Colonel Joll revient avec tout un bataillon de troupes fraîches&#8230;.</p>
<p>Je vous laisse découvrir la suite. Mais n&#8217;y a-t-il pas quelque chose de familier dans cette mise en scène? La ville frontière, les barbares, l&#8217;attente de l&#8217;invasion prévue—c&#8217;est bien ça, c&#8217;est tout à fait la prémisse du <em>Désert des Tartares</em>. Et ce n&#8217;est pas une coïncidence. Coetzee s&#8217;est inspiré du roman de Buzatti, ce qui explique son hommage au roman italien: &#8220;un étrange et hallucinant roman, un classique excentrique&#8221;. Les deux œuvres sont, bien sûr, fort différentes. Alors que <em>Le désert des Tartares</em> est un roman philosophique qui baigne dans la lumière du soleil, le silence et la solitude, <em>En attendant les barbares </em>est une entreprise sociale, ancrée dans le corps et grouillante de personnages, de politique et de douleur. Coetzee a peut-être entrepris son périple créatif à partir de Buzatti, mais sa destination est tout à fait sienne.</p>
<p>Ce qui m&#8217;amène à l&#8217;origine des idées des écrivains. Comme Coetzee, moi aussi j&#8217;ai été inspiré par des livres. Mon roman <em>L&#8217;histoire de Pi </em>par exemple, a été inspiré en partie par une recension que j&#8217;avais lue du court roman <em>Max et les chats </em>de l&#8217;écrivain brésilien Moacyr Scliar. Et puis d&#8217;autres livres—sur la religion, sur le comportement animal, sur la biologie des zoos, sur la survie en mer—m&#8217;ont fourni des idées additionnelles et les faits sur lesquels je pouvais tisser mon histoire. Il est tout aussi vrai qu&#8217;une source importante de l&#8217;inspiration d&#8217;un écrivain provient de sa propre vie. Mais il y a quelque chose de plus élevé que l&#8217;autobiographie dans la fiction, même chez un écrivain dont la vie serait intéressante au point de se lire comme un roman. La fiction, l&#8217;art en général, est le forum de toutes les possibilités, l&#8217;agora où les idées de toutes sortes se rassemblent. De là le besoin essentiel pour celui ou celle qui pense de s&#8217;immerger régulièrement dans l&#8217;art, car tout ce qui concerne la vie y est discuté et présenté, depuis ses manifestations les plus insignifiantes et jusqu&#8217;aux plus haineuses ou aux plus idéalistes. Les germes de la sagesse sont plantés à partir de la contemplation de ce vaste déploiement non seulement de ce que la vie devrait être, mais aussi de ce qu&#8217;elle est. Alors dédaigner l&#8217;art, c&#8217;est éviter de vivre au delà des étroites contraintes de sa propre expérience. Se plonger dans l&#8217;art, par ailleurs, c&#8217;est vivre de multiples vies. L&#8217;art est un microscope ou un télescope, d&#8217;une manière ou d&#8217;une autre rendant plus clair à nos yeux d&#8217;autres réalités, d&#8217;autres univers, d&#8217;autres choix. L&#8217;art, ce rêve fertile d&#8217;où naît le réel.  </p>
<p>La nature de l&#8217;inspiration et de la créativité est importante à tout projet. La valeur accordée à la créativité varie. Dans les arts, dans les sciences, dans le commerce, elle y est hautement appréciée, tandis qu&#8217;en politique je dirais qu&#8217;elle l&#8217;est moins. Ce que le politicien veut revendiquer, ce sont de bonnes idées, mais pas—pas  nécessairement—des idées originales. Il peut se trouver des politiciens qui ont la chance de mettre de l&#8217;avant des idées à la fois bonnes et originales—le plaidoyer de Tommy Douglas en faveur des soins de santé gratuits universels est un exemple évident d&#8217;une politique publique originale—mais je crois que le commentaire habituel est que trop d&#8217;originalité est un danger en politique. Après tout, la politique, surtout la politique en démocratie, est une activité fortement sociale. La politique progresse essentiellement par l&#8217;intermédiaire des réunions et des comités; en d&#8217;autres mots, par des rassemblements où des gens réfléchissent ensemble et parviennent après maintes discussions à établir des politiques. Les idées politiques de l&#8217;esprit original et solitaire sont souvent chimériques, simplistes, farfelues ou dangereuses. Je pense que votre propre carrière démontre la vérité de ce que je dis, et je ne veux pas manquer de respect à votre égard en vous le disant. Souvenez-vous de vos débuts dans le Parti Réformiste, et voyez où vous en êtes maintenant. Qu&#8217;est devenue l&#8217;originalité du Parti Réformiste, toutes ces nouvelles solutions et ces nouvelles approches qu&#8217;il avait proposées pour résoudre les problèmes du Canada? Elles ont été abandonnées et oubliées, c&#8217;est bien vrai. En tant que Premier ministre, vous vous êtes lentement déplacé vers le centre, embrassant les idées fiables élaborées tout au long des décennies, et qui ne sont peut-être pas originales mais ont fait leurs preuves.</p>
<p>La valeur d&#8217;un roman ne tient donc pas à ce que, en le lisant, vous vous frappiez le front et vous empressiez de griffonner sur le papier un projet de loi que vous souhaitez proposer à la Chambre. Non. L&#8217;originalité de la fiction touche la singularité de son lecteur. L&#8217;interaction de ce lecteur-là avec les autres—en d&#8217;autres mots le passage au politique—impliquera que l&#8217;originalité se dilue, qu&#8217;une prise en compte des conventions et de la sensibilité des autres se fasse. Et tout cela est bien. Il nous faut nous entendre avec les autres. Mais le coût d&#8217;une vie sans art, c&#8217;est qu&#8217;en n&#8217;étant nourrie d&#8217;aucune originalité le sens d&#8217;individualité d&#8217;une personne s&#8217;en trouve érodé. Et cela n&#8217;est pas seulement triste, mais également dangereux puisque le citoyen dont la précieuse individualité n&#8217;est pas nourrie est plus facilement victime des démagogues et des tyrans.</p>
<p>Je m&#8217;éloigne d&#8217;<em>En attendant les barbares </em>de J.M. Coetzee. C&#8217;est un très bon roman, moral mais sans prêchi-prêcha. Il est difficile de le lire sans s&#8217;indigner de la méchanceté de représentants de l&#8217;état qui, au nom de la loi, prennent la loi entre leurs mains. C&#8217;est un conte moral parfait pour un politicien.</p>
<p>Cordialement vôtre,</p>
<p>Yann Martel</p>
<p>P.J.: un livre de poche dédicacé</p>
<p><strong>R</strong><strong>é</strong><strong>ponse: </strong></p>
<p>à venir&#8230;</p>
]]></content:encoded>
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		</item>
		<item>
		<title>Livre Numéro 66: Mais que lit Stephen Harper?, offert par des douzaines de grands écrivains</title>
		<link>http://www.quelitstephenharper.ca/2009/10/12/livre-numero-66-mais-que-lit-stephen-harper-offert-par-des-douzaines-de-grands-ecrivains/</link>
		<comments>http://www.quelitstephenharper.ca/2009/10/12/livre-numero-66-mais-que-lit-stephen-harper-offert-par-des-douzaines-de-grands-ecrivains/#comments</comments>
		<pubDate>Mon, 12 Oct 2009 06:03:35 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Uncategorized]]></category>

		<guid isPermaLink="false">http://www.quelitstephenharper.ca/?p=1256</guid>
		<description><![CDATA[Dédicace:
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
un livre pour ceux qui aiment les livres
d&#8217;un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper   
Premier ministre du Canada  
80, rue Wellington  
Ottawa, ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
Voici un livre que vous avez déjà lu, j&#8217;espère. Il y a une certaine sécurité dans le fait d&#8217;être publié sous forme de [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><a rel="attachment wp-att-1260" href="http://www.quelitstephenharper.ca/2009/10/12/livre-numero-66-mais-que-lit-stephen-harper-offert-par-des-douzaines-de-grands-ecrivains/photo2-2/"><img class="alignnone size-thumbnail wp-image-1260" style="float: right;" title="Mais que lit Stephen Harper?, offert par des douzaines de grands ecrivains" src="http://www.quelitstephenharper.ca/wordpress_french/wp-content/uploads/2009/10/photo2-150x229.jpg" alt="Mais que lit Stephen Harper?, offert par des douzaines de grands ecrivains" width="150" height="229" /></a><strong>Dédicace:</strong></p>
<p>À Stephen Harper,<br />
Premier ministre du Canada,<br />
un livre pour ceux qui aiment les livres<br />
d&#8217;un écrivain canadien,<br />
avec ses meilleurs vœux,<br />
Yann Martel</p>
<p><strong>Lettre:</strong></p>
<p>Le Très honorable Stephen Harper   <br />
Premier ministre du Canada  <br />
80, rue Wellington  <br />
Ottawa, ON K1A 0A2</p>
<p>Cher Monsieur Harper,</p>
<p>Voici un livre que vous avez déjà lu, j&#8217;espère. Il y a une certaine sécurité dans le fait d&#8217;être publié sous forme de livre. Qui sait ce qu&#8217;il adviendra des lettres que je vous ai envoyées? J&#8217;en imprime une copie supplémentaire avant de vous les poster, et j&#8217;espère que les originaux s&#8217;empilent dans une boîte d&#8217;archives, mais ces traces physiques sont soumises à l&#8217;érosion du temps ou pourraient tout simplement se perdre. Quant au site Internet qui porte un témoignage public de notre club du livre, même si tout un chacun y a accès grâce à un ordinateur, il est aussi éphémère. Bien qu&#8217;une page Web puisse facilement apparaître simultanément sur un nombre infini d&#8217;écrans, son support sous-jacent est bien plus limité: une simple mémoire virtuelle quelque part qui, malgré tous les efforts de sauvegarde, pourrait être compromise et son contenu détruit. De manière plus banale, un site doit faire l&#8217;objet d&#8217;un entretien, il faut en payer l&#8217;abonnement, et quoi encore. Une fois que vous aurez quitté le pouvoir, je ne suis pas sûr qu&#8217;il y ait de raison de conserver <a href="http://www.quelitstephenharper.ca " target="0">www.quelitstephenharper.ca</a> sur le Net.</p>
<p>De là la satisfaction que je ressens à voir les lettres—en tout cas les soixante premières dans l&#8217;édition québécoise (et cinquante-cinq dans l&#8217;édition canadienne-anglaise)—publiées sous forme de livre. Les livres durent. Ils durent d&#8217;abord parce qu&#8217;ils sont façonnés de façon fort habile. Ce que je dis est évident, je le sais, mais la couverture d&#8217;un livre ne sert pas seulement de décoration, permettant la présentation visuelle de son contenu, mais de protection également. Si vous vous rappelez de l&#8217;édition que je vous ai envoyée de <em>Mon mal vient de plus loin, </em>de Flannery O&#8217;Connor, c&#8217;était le trente-sixième livre, elle avait plus de quarante ans, et c&#8217;était l&#8217;un de ces livres de poche ordinaires à la couverture très mince. Imaginez à quel point est durable une bonne édition cartonnée. Un tel livre peut durer des centaines, et même des milliers d&#8217;années. Mais les livres perdurent pour une autre raison. Les mots sont des artéfacts oraux, qui ont commencé par passer de la bouche d&#8217;une personne qui parle à l&#8217;oreille d&#8217;une personne qui écoute, disparaissant une fois qu&#8217;ils ont été entendus comme des vagues qui s&#8217;effondrent sur le rivage. L&#8217;aspect étonnant, ingénieux et créateur de civilisation des livres tient au fait qu&#8217;ils conservent, comme un réfrigérateur, la fraîcheur des mots pour qu&#8217;ils passent, sans être prononcés, de l&#8217;esprit d&#8217;un écrivain à l&#8217;esprit d&#8217;un lecteur grâce au sens de la vue. Mais la valeur d&#8217;un livre continue de résider dans ce qu&#8217;il dit, et non dans ce qu&#8217;il est comme objet. Il y a certainement des livres qui ont une valeur en soi, comme les Bibles de Gutenberg, par exemple, dont il subsiste moins de cinquante copies. Mais la plupart des livres ne sont que des messagers qui acheminent un message vers celui ou celle qui veut l&#8217;entendre. Et comme des millions de personnes aiment lire, des millions de livres sont fabriqués. Ainsi <em>Mais que lit Stephen Harper?, </em>la version livre, va durer parce qu&#8217;il sera à l&#8217;abri dans tous les foyers et bibliothèques qui l&#8217;auront accueilli. </p>
<p>Je ne vais rien dire d&#8217;autre sur le livre que ceci: même si votre nom y figure d&#8217;innombrables fois, d&#8217;abord dans les dédicaces et sur la première ligne de chaque lettre, en fait, le principal sujet du livre, ce sont les livres dont je parle. <em>Mais que lit Stephen Harper? </em>est un livre sur les livres. Éventuellement, il y aura une édition complète. Quand elle sera publiée, le nombre de lettres qu&#8217;elle contiendra, c&#8217;est de vous que cela dépendra.</p>
<p>Finalement, durant une entrevue que j&#8217;ai faite à la radio il y a quelques jours à Montréal pour la promotion de notre livre, l&#8217;animatrice a mentionné le fait que la journaliste Chantal Hébert vous avait envoyé un livre intitulé <em>Fearful Symmetry, The Rise and Fall of Canada&#8217;s Founding Values, </em>de l&#8217;économiste Brian Lee Crowley, et que vous aviez répondu à Madame Hébert en la remerciant et en lui disant &#8220;&#8230; and I have read it&#8221; (&#8221;&#8230; et je l&#8217;ai lu&#8221;)! Eh bien, je n&#8217;ai pas à me demander ce qu&#8217;elle a que je n&#8217;ai pas. Je connais la réponse: je ne vous ai pas envoyé un seul livre traitant d&#8217;économie ou de théorie politique, ou, quant à ça, guère d&#8217;oeuvres de non-fiction. C&#8217;est bien que vous ayez lu <em>Fearful Symmetry. </em>Je ne connais pas ce livre; j&#8217;espère que vous l&#8217;avez aimé. Mais n&#8217;y a-t-il pas le moindre espace sur votre liste de lecture pour un roman, une pièce ou un poème? La semaine dernière, vous avez chanté de la poésie au peuple canadien. Personne ne s&#8217;attendait à ce que vous, vous chantiez <em>With a Little Help from My Friends. </em>Et voyez l&#8217;impact que cela a eu. Les gens ont été très étonnés. L&#8217;affaire a été mentionnée à la une de tous les journaux, souvent avec une grande photo de vous au piano. Cela montre bien que l&#8217;art peut étonner, lier, unifier.</p>
<p>Cordialement vôtre,</p>
<p>Yann Martel</p>
<p>P.J.: deux livres dédicacés, un en français, un en anglais</p>
<p><strong>R</strong><strong>é</strong><strong>ponse: </strong></p>
<p>à venir&#8230;</p>
]]></content:encoded>
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		</item>
		<item>
		<title>Livre Numéro 65: Le désert des Tartares, de Dino Buzzati</title>
		<link>http://www.quelitstephenharper.ca/2009/09/28/livre-numero-65-le-desert-des-tartares-de-dino-buzzati/</link>
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		<pubDate>Mon, 28 Sep 2009 06:03:46 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Uncategorized]]></category>

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		<description><![CDATA[Dédicace:
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
un roman sur les périls  de l&#8217;attente,
d&#8217;un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper   
Premier ministre du Canada  
80, rue Wellington  
Ottawa ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
Ce n&#8217;est pas dans mes habitudes de me citer moi-même, mais pour présenter le livre de cette semaine, le roman Le désert des Tartares, [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><a rel="attachment wp-att-1191" href="http://www.quelitstephenharper.ca/2009/09/28/livre-numero-65-le-desert-des-tartares-de-dino-buzzati/the-tartar-steppe-by-dino-buzzati/"><img class="alignright size-thumbnail wp-image-1191" style="float: right;" title="Le desert des Tartares, de Dino Buzzati" src="http://www.quelitstephenharper.ca/wordpress_french/wp-content/uploads/2009/09/the-tartar-steppe-by-dino-buzzati-150x231.jpg" alt="Le desert des Tartares, de Dino Buzzati" width="150" height="231" /></a><strong>Dédicace:</strong></p>
<p>À Stephen Harper,<br />
Premier ministre du Canada,<br />
un roman sur les périls  de l&#8217;attente,<br />
d&#8217;un écrivain canadien,<br />
avec ses meilleurs vœux,<br />
Yann Martel</p>
<p><strong>Lettre:</strong></p>
<p>Le Très honorable Stephen Harper   <br />
Premier ministre du Canada  <br />
80, rue Wellington  <br />
Ottawa ON K1A 0A2</p>
<p>Cher Monsieur Harper,</p>
<p>Ce n&#8217;est pas dans mes habitudes de me citer moi-même, mais pour présenter le livre de cette semaine, le roman <em>Le désert des Tartares, </em>de l&#8217;écrivain italien Dino Buzzati (1906-1972), c&#8217;est pourtant ce que je vais faire:</p>
<p style="PADDING-LEFT: 30px">&#8220;Un roman splendide, un chef-d&#8217;œuvre qui scintille comme un mirage, laissant voir au premier plan la montée puis la chute de nos ambitions et l&#8217;impitoyable érosion du temps. C&#8217;est l&#8217;histoire d&#8217;un certain Giovanni Drogo—pourtant, combien d&#8217;entre nous serons frappés d&#8217;y retrouver quelque chose de nous-mêmes en lui?&#8221;</p>
<p>Vous trouverez ces mots sur la quatrième de couverture de l&#8217;édition que je vous envoie. Un commentaire sur la couverture d&#8217;un livre—ce qu&#8217;on appelle en anglais un &#8220;blurb&#8221;—est une manière pour un écrivain de devenir un citoyen des arts. Quand il accepte d&#8217;écrire une brève appréciation d&#8217;une œuvre, un écrivain prête sa renommée à un livre, de telle manière que le lecteur est guidé non seulement par ce que cet écrivain dit, mais par l&#8217;estime dans laquelle ce lecteur le tient. Pour ma part, j&#8217;ai bénéficié d&#8217;une bonne citation de couverture: Margaret Atwood a gentiment lu et aimé mon roman <em>L&#8217;histoire de Pi</em> et ses mots d&#8217;appui ont sûrement attiré l&#8217;attention d&#8217;un bon nombre de lecteurs. Parfois, c&#8217;est un journaliste qui a écrit cette brève observation et son poids dépendra du prestige du journal dans lequel sa critique a été publiée. Cette utilisation des éloges peut être très efficace pour aider un livre à aller à la rencontre de ses lecteurs, et les éditeurs y ont souvent recours. Quand vous aurez terminé votre livre sur le hockey, votre éditeur rêvera d&#8217;obtenir que Wayne Gretzky le lise et le recommande. &#8220;Si le Great One a aimé ce livre, je suis certain que je vais l&#8217;aimer moi aussi,&#8221; déclarera tout fan de hockey en le saisissant sur la tablette.</p>
<p>Pour cette édition britannique du <em>Désert des Tartares, </em>le système des &#8220;blurbs&#8221; est mis à pleine contribution. Sur la page couverture, le <em>Sunday Times </em>(&#8221;Un chef-d&#8217;œuvre&#8221;) et J.M. Coetzee (&#8221;Un roman étrange et hallucinant, un classique excentrique&#8221;) encouragent le lecteur à porter attention, tandis qu&#8217;à l&#8217;endos Alberto Manguel, Jorge Luis Borges et moi, en quelques phrases, expliquons à un lecteur potentiel pourquoi il faut lire ce livre.</p>
<p>Et en vérité, il <em>faut </em>le lire. <em>Le désert des Tartares, </em>publié en 1940, est en effet un chef-d&#8217;œuvre que le public lecteur ne connaît pas suffisamment. Il raconte l&#8217;histoire d&#8217;un jeune officier en garnison dans un fort éloigné à la frontière d&#8217;un pays sans nom. Et là, il attend l&#8217;invasion des barbares, invasion qui ne vient jamais; il attend pendant trente ans, il perd toute sa vie à attendre, arrivant au fort jeune homme rempli d&#8217;espoir et le quittant vieux et brisé. L&#8217;attente—et l&#8217;horreur de l&#8217;appréhension qui l&#8217;accompagne—est une préoccupation typique du 20e siècle. Si Samuel Beckett avait écrit au 19e siècle, il aurait écrit <em>En agissant pour Godot. </em>Mais l&#8217;histoire étant ce qu&#8217;elle était, le 20e siècle a payé pour toutes ces actions pour Dieu et pour la Patrie—le gâchis du colonialisme et de la construction rapace des Empires—et Beckett a écrit <em>En attendant Godot. </em>Ce n&#8217;est pas hors de propos d&#8217;évoquer ici cette pièce (que je vous ai envoyée il y a quelque temps, vous vous en souvenez?). <em>Le désert des Tartares </em>et <em>En attendant Godot </em>ont été écrits à dix ans d&#8217;écart, le roman vers la fin des années 1930, la pièce vers la fin des années 1940, et les deux œuvres traitent de la même préoccupation. Mais dans l&#8217;intervalle de dix ans qui sépare leur composition, le siècle s&#8217;est déplacé du moderne vers le postmoderne, de l&#8217;action vers l&#8217;attente, de l&#8217;espérance vers l&#8217;appréhension, et ce déplacement est reflété dans ces deux œuvres. <em>Le désert des Tartares </em>se situe à la fin d&#8217;une sensibilité esthétique traditionnelle qui avait suivi son cours. <em>Godot</em>, c&#8217;est l&#8217;irrévérencieuse étape suivante, nourrie d&#8217;humour caustique et de noirceur, et avec une bien plus grande conscience de soi.</p>
<p><em>Le désert des Tartares </em>est une œuvre sobre et lumineuse. La luminosité est littérale: le fort est situé au cœur de hautes montagnes et est baigné de lumière pure et d&#8217;air raréfié. Mais l&#8217;histoire atteint aussi une clarté philosophique tandis qu&#8217;elle accompagne l&#8217;attente sans fin d&#8217;un homme dans un décor dénué de toute enjolivure excessive—c&#8217;est un fort militaire, après tout. Si vous voulez avoir une idée de l&#8217;impression que crée cet ouvrage, imaginez une salle dans un musée d&#8217;art moderne, une grande salle inondée de lumière naturelle et qui met en vedette une seule oeuvre, un grand tableau de Rothko. Vous voyez ce que je veux dire? Le roman est triste, mais bellement triste. J&#8217;ai souvent pensé que Dino Buzzati était une sorte de Franz Kafka plus joyeux, plus chaleureux.</p>
<p>Voyez ce que vous en pensez. Explorez le Fort Bastiani en compagnie de Giovanni Drogo. Épousez la routine de la vie militaire. Essayez d&#8217;obtenir vos promotions. Mais plus important encore: surveillez bien l&#8217;arrivée de l&#8217;ennemi!</p>
<p>Cordialement vôtre,</p>
<p>Yann Martel</p>
<p>P.-S.: J&#8217;ai oublié de dire que <em>Le désert des Tartares </em>était un des romans préférés de François Mitterrand. Quel formidable &#8220;blurb&#8221; cela aurait été, venant d&#8217;un Président de la République française. </p>
<p>P.J.: un livre de poche dédicacé</p>
<p><strong>R</strong><strong>é</strong><strong>ponse: </strong></p>
<p>à venir<strong>… </strong></p>
]]></content:encoded>
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		</item>
		<item>
		<title>Livre Numéro 64: The Virgin Secretary&#8217;s Impossible Boss, de Carole Mortimer</title>
		<link>http://www.quelitstephenharper.ca/2009/09/14/livre-numero-64-the-virgin-secretarys-impossible-boss-de-carole-mortimer/</link>
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		<pubDate>Mon, 14 Sep 2009 06:03:24 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Uncategorized]]></category>

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		<description><![CDATA[Dédicace:
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
130 millions de personnes peuvent-elles toutes se tromper?
d&#8217;un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper   
Premier ministre du Canada  
80, rue Wellington  
Ottawa, ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
Puisque je vous en parlais l&#8217;autre semaine, j&#8217;ai pensé vous envoyer un exemple de ce qu&#8217;on appelle &#8220;un roman de genre&#8221;, et quel [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><strong>Dé</strong><strong>dicace:<a rel="attachment wp-att-1151" href="http://www.quelitstephenharper.ca/2009/09/14/livre-numero-64-the-virgin-secretarys-impossible-boss-de-carole-mortimer/the-virgin-secretarys-impossible-boss-by-carole-mortimer/"><img class="alignright size-thumbnail wp-image-1151" style="float: right;" title="The Virgin Secretary's Impossible Boss, de Carole Mortimer" src="http://www.quelitstephenharper.ca/wordpress_french/wp-content/uploads/2009/09/the-virgin-secretarys-impossible-boss-by-carole-mortimer-150x232.jpg" alt="The Virgin Secretary's Impossible Boss, de Carole Mortimer" width="150" height="232" /></a></strong></p>
<p>À Stephen Harper,<br />
Premier ministre du Canada,<br />
130 millions de personnes peuvent-elles toutes se tromper?<br />
d&#8217;un écrivain canadien,<br />
avec ses meilleurs vœux,<br />
Yann Martel</p>
<p><strong>Lettre:</strong></p>
<p>Le Très honorable Stephen Harper   <br />
Premier ministre du Canada  <br />
80, rue Wellington  <br />
Ottawa, ON K1A 0A2</p>
<p>Cher Monsieur Harper,</p>
<p>Puisque je vous en parlais l&#8217;autre semaine, j&#8217;ai pensé vous envoyer un exemple de ce qu&#8217;on appelle &#8220;un roman de genre&#8221;, et quel roman de genre possède une étiquette plus facile à reconnaître qu&#8217;un roman Harlequin? Voyons un peu. Le site Web m&#8217;informe que Harlquin est une entreprise canadienne et qu&#8217;elle publie &#8220;plus de 120 titres par mois en 29 langues dans 107 marchés internationaux sur six continents.&#8221; En 2007, Harlequin a vendu 130 millions de livres. Depuis sa création, la compagnie a vendu le nombre stupéfiant de 5,63 <em>milliards </em>de livres. Les italiques sont de Harlequin: ces gens-là sont franchement fiers de leur succès, et on les comprend. Parvenir à vendre au détail presque autant de livres qu&#8217;il y a d&#8217;humains sur cette planète est une réussite unique dans le domaine de l&#8217;édition. Vous allez avoir un petite idée de l&#8217;étendue du succès de Harlequin en regardant la page titre du roman que je vous fais parvenir cette semaine. Les éditeurs mentionnent habituellement l&#8217;adresse de leurs différents sièges sociaux. Prenons un exemple au hasard sur la tablette de ma bibliothèque: la copie de l&#8217;édition originale cartonnée que j&#8217;ai du roman <em>Slow Man, </em>de J.M. Coetzee<em>, </em>lauréat du Prix Nobel et mon auteur vivant préféré, c&#8217;est l&#8217;édition britannique, et elle a été publiée par Secker &amp; Warburg. La page titre donne le lieu où la maison a pignon sur rue: Londres. C&#8217;est tout. Les éditeurs de <em>The Virgin Secretary&#8217;s Impossible Boss </em>de Carole Mortimer, par ailleurs, donnent tout un petit atlas de villes: Toronto, New York, Londres, Amsterdam, Paris, Sydney, Hambourg, Stockholm, Athènes, Tokyo, Milan, Madrid, Prague, Varsovie, Budapest et Auckland. Et le site Web m&#8217;indique que cette liste n&#8217;est pas à jour: Harlequin a également des bureaux à Mumbai, Rio de Janeiro et même dans un endroit qui s&#8217;appelle Granges-Paccot (j&#8217;ai cherché: c&#8217;est en Suisse).</p>
<p>Est-ce qu&#8217;autant de personnes peuvent se tromper? Qu&#8217;est-ce qui attire dans <em>The Virgin Secretary&#8217;s Impossible Boss? </em></p>
<p>Eh bien on ne peut pas dire que ce soit la qualité de l&#8217;écriture. Prenez ces trois lignes:</p>
<p style="PADDING-LEFT: 90px">&#8216;Quelle chance j&#8217;ai, quelle chance,&#8217; dit-il sèchement d&#8217;une voix traînante.<br />
&#8216;Tu es impossible,&#8217; lui dit Andi impatiemment.<br />
Il haussa les épaules incorrigiblement. &#8216;C&#8217;est ce qu&#8217;on me dit.&#8217;</p>
<p>Ah, ces adverbes. Ils envahissent la prose comme une accumulation de feux de circulation sur une rue. Mais cela donne une prose facile, sans menace, une prose qui soulage le lecteur d&#8217;avoir à trop penser. On y perd sans doute en élégance, mais on y gagne, si on peut dire, une certaine clarté. On peut aussi trouver fautifs d&#8217;autres aspects de l&#8217;écriture, tout comme dans la représentation des personnages et l&#8217;intrigue, Et pourtant il y a ces chiffres. 130 millions. 5,63 <em>milliards</em>.</p>
<p>Je pense que ce qui attire chez Harlequin, ce sont justement ces feux de circulation. Une rue avec des feux est une rue sûre, une rue où la circulation des véhicules est précisément réglementée pour que chacun puisse se rendre sain et sauf à la maison. Il y a quelque chose de réconfortant dans cette sécurité. On ne veut pas toujours conduire sur des chemins d&#8217;aventure qui traversent des marécages, des déserts et des chaînes de montagnes. </p>
<p><em>The Virgin Secretary&#8217;s Impossible Boss </em>est l&#8217;histoire de Linus Harrison, un bel homme musclé, dynamique, multimillionnaire, et de son adjointe personnelle, la splendide et indépendante Andrea Buttonfield. Ils font face à divers obstacles—dont une tempête de neige en Écosse qui glacerait le plus robuste des citoyens du Yukon et qui retient Linus et Andi dans un pub où il n&#8217;y a qu&#8217;une chambre de disponible, d&#8217;un seul lit—mais ils vont y trouver l&#8217;amour parfait. Ce livre m&#8217;a rappelé le cinéma indien. Les recettes  habituelles de Bollywood, tout aussi niaises, irréelles, se complaisant dans l&#8217;évasion, et pourtant c&#8217;est exactement ce que le spectateur indien moyen souhaite: une évasion des dures réalités de la vie dans un monde glamour habité par des gens riches et séduisants qui finiront, cela est garanti, par trouver le bonheur. Le rôle de la fiction de genre est de détendre et de confirmer les idées reçues, et non pas de stresser en les remettant en cause. La fiction de genre n&#8217;a qu&#8217;un but: livrer du bonheur.</p>
<p>Est-ce vraiment une si mauvaise chose? Je ne crois pas. Lisez donc <em>The Virgin Secretary&#8217;s Impossible Boss</em> et jetez un coup d&#8217;oeil sur le monde de rêve de millions de gens.</p>
<p>Cordialement vôtre,</p>
<p>Yann Martel</p>
<p>P.J.: un livre de poche dédicacé</p>
<p><strong>Réponse: </strong></p>
<p>à venir&#8230;</p>
]]></content:encoded>
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		</item>
		<item>
		<title>Livre Numéro 63: Le Perroquet de Flaubert, de Julian Barnes</title>
		<link>http://www.quelitstephenharper.ca/2009/08/31/livre-numero-63-le-perroquet-de-flaubert-de-julian-barnes/</link>
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		<pubDate>Mon, 31 Aug 2009 06:03:15 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Uncategorized]]></category>

		<guid isPermaLink="false">http://www.quelitstephenharper.ca/?p=1118</guid>
		<description><![CDATA[Dédicace:
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
un bel exemple de roman littéraire,
d&#8217;un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper   
Premier ministre du Canada  
80, rue Wellington  
Ottawa ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
Incontestablement littéraire, c&#8217;est le roman que je vous envoie cette semaine. Cette affirmation pourra vous étonner. Est-ce que je ne vous ai pas envoyé exclusivement [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><strong>Dédicace:<a rel="attachment wp-att-1121" href="http://www.quelitstephenharper.ca/2009/08/31/livre-numero-63-le-perroquet-de-flaubert-de-julian-barnes/flauberts-parrot-by-julian-barnes/"><img class="alignright size-thumbnail wp-image-1121" style="float: right;" title="Le Perroquet de Flaubert, de Julian Barnes" src="http://www.quelitstephenharper.ca/wordpress_french/wp-content/uploads/2009/08/flauberts-parrot-by-julian-barnes-150x228.jpg" alt="Le Perroquet de Flaubert, de Julian Barnes" width="150" height="228" /></a></strong></p>
<p>À Stephen Harper,<br />
Premier ministre du Canada,<br />
un bel exemple de roman littéraire,<br />
d&#8217;un écrivain canadien,<br />
avec ses meilleurs vœux,<br />
Yann Martel</p>
<p><strong>Lettre:</strong></p>
<p>Le Très honorable Stephen Harper   <br />
Premier ministre du Canada  <br />
80, rue Wellington  <br />
Ottawa ON K1A 0A2</p>
<p>Cher Monsieur Harper,</p>
<p>Incontestablement littéraire, c&#8217;est le roman que je vous envoie cette semaine. Cette affirmation pourra vous étonner. Est-ce que je ne vous ai pas envoyé exclusivement des romans littéraires, pourriez-vous demander? Oui, certes, mais le livre que vous avez maintenant entre les mains, <em>Flaubert&#8217;s Parrot</em> (<em>Le perroquet de Flaubert)</em>, de l&#8217;auteur anglais Julian Barnes (né en 1946) est plus délibérément littéraire que la plupart de ces autres livres (quoiqu&#8217;une exception me vient à l&#8217;esprit: le 27e livre que je vous ai envoyé, <em>La promenade au phare</em>, de Virginia Woolf). L&#8217;effort pour séduire le lecteur avec une histoire captivante et des personnages intéressants, un style qui aspire à être une vitre, invisible afin que l&#8217;histoire puisse sembler vue et ressentie directement, comme si l&#8217;auteur n&#8217;en était pas l&#8217;intermédiaire, toutes ces qualités ne sont pas très marquées dans le roman de Barnes. Ce qui ne veut pas dire qu&#8217;il n&#8217;y a pas d&#8217;histoires et pas de personnages et pas de style limpide dans <em>Le perroquet de Flaubert. </em>Bien sûr, qu&#8217;il y en a. Mais la proportion en est différente. L&#8217;auteur n&#8217;est pas aussi effacé dans ce cas, il ne cherche pas autant à plaire au lecteur.</p>
<p>La définition d&#8217;un roman littéraire pourrait être la suivante: un roman littéraire est une œuvre qui fait travailler le lecteur. Un roman non-littéraire, un roman de genre, est construit à partir de préceptes convenus. Un polar ou un thriller ou un roman sentimental présenteront des personnages que le lecteur saisira tout de suite, et des intrigues dont les rebondissements créeront des attentes précises, avec lesquelles l&#8217;auteur pourra jouer, soit en les contrariant (ce n&#8217;est pas le médecin qui a commis le meurtre, mais plutôt le petite vieille à laquelle on n&#8217;a pas pensé à deux fois), soit en les confirmant (finalement, le garçon et la fille trouveront le bonheur, ne vous en faites pas). D&#8217;un autre côté, pour le roman littéraire, il y a moins de conventions. Les personnages sont plus complexes et nuancés, ils ne se réduisent pas si aisément aux stéréotypes, et l&#8217;intrigue peut réserver de nombreuses surprises. C&#8217;est une expérience plus exigeante de lire une telle œuvre, c&#8217;est un voyage en train où le voyageur n&#8217;est pas tout aussi dorloté et où on ne l&#8217;informe pas de la destination finale.</p>
<p>Le roman littéraire est un pari audacieux pour son auteur. Le risque d&#8217;un échec retentissant est grand. Un roman qui reste fidèle aux conventions de son genre peut être fort mal écrit et présenter des personnages aussi minces qu&#8217;une pellicule alimentaire, mais être quand même parfaitement agréable. En fait, bien des romans qui sont artistiquement banals se vendent très bien justement parce qu&#8217;ils sont tellement agréables. Mais un mauvais roman littéraire, par ailleurs, possède bien peu de qualités qui le rachètent. Il commet souvent les deux pires crimes d&#8217;un livre: être ennuyeux et manquer de crédibilité.</p>
<p>Or ce n&#8217;est pas le cas du <em>Perroquet de Flaubert. </em>L&#8217;effort que le lecteur doit lui accorder en vaut bien la peine. Pourquoi? Parce que le lecteur doit réfléchir. Et cela nous conduit à une deuxième définition: un roman littéraire est un roman qui amène le lecteur à réfléchir. Cette définition découle de l&#8217;autre, en fait; si le lecteur fait un effort, pour ainsi dire, c&#8217;est qu&#8217;il pense. Et c&#8217;est à cela que tient la force de la fiction littéraire, la raison que le risque en vaut la chandelle: parce que penser est une activité salutaire et nécessaire. Tandis que dans notre vie émotive nous préférons la stabilité, cherchant et conservant ce qui nous est familier, en maintenant le contact avec nos parents, par exemple, longtemps après qu&#8217;ils ont fini de nous élever, ou établir une relation et une vie commune avec la même personne pendant des années, créant une routine qui peut durer pendant toute une vie adulte, de tels choix fixes sont les ennemis de l&#8217;intellect. Dans nos vies intellectuelles, nous recherchons le changement et l&#8217;évolution, nous voulons apprendre et &#8220;bouger avec le temps&#8221;. Dans le royaume des idées, le confort et la familiarité excessive sont des signes de stagnation, et non de sécurité. De là la constante nécessité de réfléchir, puisque les nouvelles idées jaillissent uniquement de la réflexion,</p>
<p>Tout cela pour vous annoncer un cheminement plus lent en compagnie du <em>Perroquet de Flaubert. </em>Il ne s&#8217;élance pas comme un train express. Je suis certain que vous allez souvent vous dire, &#8220;Comme c&#8217;est bien dit,&#8221; ou bien &#8220;Ça, c&#8217;est un mot que je n&#8217;avais pas vu depuis longtemps.&#8221; Et je parie aussi que vous allez fréquemment interrompre votre lecture, comme si vous descendiez à une gare. Vous allez arrêter parce que vous ressentirez le besoin de réfléchir, de décider si vous êtes d&#8217;accord ou non avec l&#8217;un des points soulevés dans le roman, ou si seulement vous l&#8217;avez complètement compris. Mais si vous remontez à bord du train, vous allez trouver que le voyage en valait la peine et vous allez être heureux de votre destination. Et quelle est cette destination finale? Ce n&#8217;est pas à moi de vous le dire, mais j&#8217;ai été impressionné par le jeu verbal et formel du  <em>Perroquet de Flaubert </em>et j&#8217;ai eu le sentiment qu&#8217;une partie de ses connaissances et de son intelligence déteignait sur moi.</p>
<p>Mais voyons, mais voyons, je suis en train de me perdre dans des abstractions. Concrètement, <em>Le perroquet de Flaubert </em>est l&#8217;histoire d&#8217;un médecin veuf et à la retraite qui est obsédé par le romancier français du XIXe siècle Gustave Flaubert. Flaubert a écrit <em>Madame Bovary</em>  et fut l&#8217;un des grands stylistes de la langue française (ne vous inquiétez pas, vous n&#8217;avez pas à avoir lu Flaubert pour prendre plaisir à ce livre). Il y a <em>beaucoup </em>sur Flaubert dans ce roman. L&#8217;intrigue n&#8217;est pas développée de façon linéaire, et il y a tout plein d&#8217;opinions et d&#8217;observations auxquelles on s&#8217;attend à ce que le lecteur réagisse. C&#8217;est la réflexion à laquelle je faisais allusion. C&#8217;est un roman grognon, fièrement pointilleux, très intelligent, qui ressemble beaucoup à Flaubert lui-même. Et il est parfaitement agréable, si vous y mettez l&#8217;effort requis.</p>
<p>Sinon, eh bien, vous allez simplement le trouver ennuyant et vous allez vite vouloir retourner à vos idées reçues. Mais j&#8217;espère plutôt que vous accepterez de vous installer dans ce curieux roman anglais qui suit si subtilement son petit bonhomme de chemin.</p>
<p>Cordialement vôtre,</p>
<p>Yann Martel</p>
<p>P.J.: un livre de poche dédicacé</p>
<p><strong>Réponse: </strong></p>
<p>à venir&#8230;</p>
<p><strong></strong></p>
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		<title>Livre Numéro 62: Un homme, de Philip Roth</title>
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		<pubDate>Mon, 17 Aug 2009 06:03:59 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Uncategorized]]></category>

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		<description><![CDATA[Dédicace:
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
un roman concernant là où nous allons tous,
d&#8217;un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper   
Premier ministre du Canada  
80, rue Wellington  
Ottawa, ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
Au moment où une nouvelle vie entre dans la mienne, il m&#8217;est venu à l&#8217;idée d&#8217;observer comment une vieille vie se termine. C&#8217;est [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><a rel="attachment wp-att-1062" href="http://www.quelitstephenharper.ca/2009/08/17/livre-numero-62-un-homme-de-philip-roth/philip-roth-everyman/"><img class="alignright size-thumbnail wp-image-1062" style="float: right;" title="Un homme, de Philip Roth" src="http://www.quelitstephenharper.ca/wordpress_french/wp-content/uploads/2009/08/philip-roth-everyman-150x227.jpg" alt="Un homme, de Philip Roth" width="150" height="227" /></a><strong>Dédicace:</strong></p>
<p>À Stephen Harper,<br />
Premier ministre du Canada,<br />
un roman concernant là où nous allons tous,<br />
d&#8217;un écrivain canadien,<br />
avec ses meilleurs vœux,<br />
Yann Martel</p>
<p><strong>Lettre:</strong></p>
<p>Le Très honorable Stephen Harper   <br />
Premier ministre du Canada  <br />
80, rue Wellington  <br />
Ottawa, ON K1A 0A2</p>
<p>Cher Monsieur Harper,</p>
<p>Au moment où une nouvelle vie entre dans la mienne, il m&#8217;est venu à l&#8217;idée d&#8217;observer comment une vieille vie se termine. C&#8217;est ainsi que je vous envoie cette semaine le roman <em>Everyman</em> (<em>Un homme) </em>de l&#8217;écrivain américain Philip Roth, né en 1933. Roth écrit depuis longtemps. Son premier livre, un recueil de six nouvelles, <em>Goodbye, Columbus, </em>a été publié en 1959. L&#8217;auteur avait 26 ans à l&#8217;époque. Dans les cinquante ans qui ont suivi, il a publié une trentaine d&#8217;autres livres, des romans pour la plupart. Et comme une bonne part de son œuvre contient des éléments autobiographiques, ce n&#8217;est pas étonnant que Roth en soit éventuellement arrivé au thème du vieillissement et de l&#8217;approche de la mort. </p>
<p>L&#8217;enfant est en continuel développement: tandis que son corps grandit en taille et en force, son esprit fait de même, tout comme son habileté à percevoir le monde qui l&#8217;entoure. Le sentiment qu&#8217;on en tire, si vous vous en souvenez bien, est enrichissant, merveilleux et chaotique, c&#8217;est une prise de contact, un intérêt pour les gens, les animaux, les objets, les événements, les lieux, le climat et la nature, un sentiment, dis-je, qui provoque les émotions les plus intenses, depuis la joie la plus enivrante jusqu&#8217;à l&#8217;angoisse la plus déchirante, depuis la curiosité la plus enthousiaste jusqu&#8217;à l&#8217;ennui le plus profond. Ces années d&#8217;exploration émotive nous marquent pour la vie, nous mènent jusqu&#8217;à la personne que nous devenons  et à ce que nous accomplissons au long de nos années de maturité.</p>
<p>Puis nous vieillissons. Vieillir, c&#8217;est se rétrécir; le corps se fait plus petit et plus faible, et il en va de même de l&#8217;esprit, parfois au même rythme, mais souvent pas. Un esprit lucide se tient là,  devant son corps en déchéance, comme un grand arbre dont la terre et les racines sont grugées par la mécanique d&#8217;un fleuve tout proche. Les douleurs du corps s&#8217;accumulent. C&#8217;est une lutte qui n&#8217;en finit jamais, où l&#8217;espoir d&#8217;une pleine guérison s&#8217;estompe toujours. Et l&#8217;esprit commence à faiblir aussi, et si le fait d&#8217;oublier les noms et les visages n&#8217;est pas douloureux en soi, cela engendre l&#8217;anxiété. Et pire encore, la vieillesse entraîne la solitude car les relations humaines de sa vie active ne sont plus là, les amis peu à peu s&#8217;éloignent, les membres de la famille continuent leur propre vie. On dirait que le monde nous abandonne, nous oublie. De savoir que la conclusion inévitable de cette déchéance physique, mentale et sociale aboutit à sa propre et totale disparition suscite une incontournable tristesse et un vif effroi. Lâcher prise de l&#8217;existence, après la durée de toute une vie vécue, est-ce qu&#8217;il y a un plus grand défi?</p>
<p><em>Un homme </em>raconte la vie d&#8217;un homme anonyme qui n&#8217;est pas ordinaire, ni n&#8217;importe qui dans les caractéristiques de sa vie—car après tout, il vit dans une ville en particulier, il exerce un emploi spécifique pendant la période où il travaille, il maintient des relations avec sa famille, avec ses amis, avec ses maîtresses, tous des rapports humains qui lui sont propres—mais c&#8217;est un n&#8217;importe-quel-homme, un <em>everyman, </em>par le fait que son corps a vieilli, qu&#8217;il s&#8217;approche de la mort. À bien des titres, c&#8217;est un roman médical qui suit les épreuves et les tribulations du corps d&#8217;Everyman dans une perspective biologique et corporelle. Des maladies et des urgences médicales, des hospitalisations et des convalescences, des infirmières, des vieux—c&#8217;est là l&#8217;univers d&#8217;<em>Un Homme. </em></p>
<p>C&#8217;est une histoire sombre. La conclusion est connue. En fait, le roman commence avec les funérailles d&#8217;Everyman. Roth entraîne le lecteur avec lui de telle manière que la fin d&#8217;Everyman, comme celle d&#8217;Ivan Ilich, est horrible tout en étant fascinante. Je n&#8217;ai pas pu lire le roman sans comparer la vieillesse que j&#8217;imagine pour moi même avec celle du protagoniste de Roth. Est-ce que mon coeur va flancher comme le sien? Ou bien si ce sera mon dos, comme celui de l&#8217;amie d&#8217;Everyman, Millicent Kramer, qui souffre d&#8217;insupportables douleurs dues à la désagrégation de sa colonne vertébrale? Qu&#8217;en sera-t-il de mes relations sociales? Est-ce qu&#8217;on va s&#8217;occuper de moi, ou bien serai-je seul et isolé? Il y a tellement de tragédies dans la vie qu&#8217;on peut éviter, soit en prenant soin de soi, soit par pure chance. J&#8217;ai vécu une vie remarquablement exempte de tragédie et de malheur. Mais sa propre mort, le corps qui perd ses moyens, l&#8217;esprit qui fuit, cette tragédie-là, est inévitable. C&#8217;est l&#8217;avenir que nous partageons collectivement et individuellement. </p>
<p>Ceci dit, il y a des façons d&#8217;approcher la mort qui peuvent en changer la signification, si ce n&#8217;est sa douleur. Je parle bien sûr de l&#8217;approche spirituelle. Si on perçoit la mort comme un seuil, un franchissement dont la singulière caractéristique impose d&#8217;abandonner son corps, alors la mort devient non plus une fin mais un début, une transformation. &#8220;Charabia religieux! Inanité d&#8217;ignorants!&#8221; diront certains. Mais sa propre mort, quant aux idées qu&#8217;on s&#8217;en fait soi-même, ce n&#8217;est l&#8217;affaire de personne d&#8217;autre. C&#8217;est privé. Et tout comme la tête des enfants est pleine d&#8217;un charabia imaginatif qui offre toute la couleur et toute la texture d&#8217;une enfance heureuse, alors le charabia religieux peut accorder couleur et texture qui permettent une façon heureuse et sereine de lâcher prise à la fin de la vie. En disant cela, en défendant l&#8217;utilité pratique—tout comme la joie profonde (et la possible véracité)—d&#8217;une vue transcendante de la vie et de la mort, je m&#8217;éloigne de la trame narrative d&#8217;<em>Un homme.</em> Le roman est résolument et inconditionnellement laïque. Il n&#8217;y a pas de grâce, il n&#8217;y a pas de rédemption dans le roman de Roth, ou en tout cas il n&#8217;y en a pas qui triomphe de la crainte de la mort. La fin est sinistre et elle survient de manière sinistre. C&#8217;est une histoire qui offre l&#8217;unique option morale qui puisse venir d&#8217;une perspective si terre à terre: <em>carpe diem</em>, saisis le jour, jouis aujourd&#8217;hui car demain tu seras mort. </p>
<p>Si ce livre est votre premier Philip Roth, vous serez frappé par sa simplicité et son naturel. On n&#8217;écrit pas un tel nombre de romans qui ont valu à leur auteur autant de prix littéraires sans apprendre comment bien raconter une bonne histoire. Même si les goûts d&#8217;Everyman ne correspondent pas aux vôtres—son obsession sexuelle pour les très jeunes femmes, par exemple, m&#8217;a semblé ramener des années cinquante et soixante un certain type d&#8217;homme vieillissant—sa finesse psychologique le rapprochera quand même de vous. Vous n&#8217;aimerez peut-être pas l&#8217;Everyman jeune, son arrogance, sa stupidité, son égoïsme vous irriterons, mais sa fin lente et pénible vous touchera  parce qu&#8217;en cela il est comme vous, il est comme moi. <em>Un homme </em>est calibré d&#8217;une manière si fine sur le plan émotif, et il est construit de façon si parfaite qu&#8217;il ressemble à l&#8217;objet symbolique qui illustre la couverture de l&#8217;édition que je vous envoie: une montre.</p>
<p>Mon père Émile, qui a eu soixante-huit ans récemment, m&#8217;a envoyé un poème qu&#8217;il a écrit en anglais. C&#8217;est une coïncidence, mais il traite aussi de l&#8217;angoisse de vieillir et je vais conclure cette lettre sur ce poème:</p>
<p>I am the oldest I have ever been.<br />
I may even be as old as I&#8217;ll ever get.<br />
So I want to be left alone on the shore of this river,<br />
to see the tide roll in and out<br />
and watch which boats of the past will pass by,<br />
which one will stop and pick me up<br />
and take me back there.<br />
This is where I am now,<br />
this is who I am now.<br />
Leave me alone.     </p>
<p>Et sa traduction:</p>
<p>De toute ma vie je n&#8217;ai jamais été aussi vieux<br />
Peut-être que je suis aussi vieux que je vais jamais l&#8217;être<br />
Alors je veux qu&#8217;on me laisse tranquille au bord de ce fleuve<br />
À regarder les marées qui montent, les marées qui baissent<br />
Et à observer quels sont les bateaux du passé qui passent<br />
S&#8217;il y en a un qui va s&#8217;arrêter pour me prendre<br />
Et me revenir là-bas.<br />
C&#8217;est ici que je me trouve maintenant.<br />
C&#8217;est celui que je suis maintenant.<br />
Laissez-moi tranquille.</p>
<p>Cordialement vôtre,</p>
<p>Yann Martel</p>
<p>P.J.: un livre de poche dédicacé</p>
<p><strong>Réponse:</strong></p>
<p>à venir&#8230;</p>
]]></content:encoded>
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		<title>Livres Numéro 61: Max et les Maximonstres et Cuisine de nuit, textes et illustrations de Maurice Sendak</title>
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		<pubDate>Mon, 03 Aug 2009 06:03:41 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Uncategorized]]></category>

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		<description><![CDATA[Dédicace:
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
un rappel des merveilles de l&#8217;enfance,
d&#8217;un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper   
Premier ministre du Canada  
80, rue Wellington  
Ottawa ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
En honneur de mon fils Théo, qui a quinze jours (et qui me tient très occupé), je vous envoie cette semaine deux livres illustrés, Where [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><a rel="attachment wp-att-987" href="http://www.quelitstephenharper.ca/2009/08/03/livres-numero-61-max-et-les-maximonstres-et-cuisine-de-nuit-textes-et-illustrations-de-maurice-sendak/sendak-in-the-night-kitchen/"><img class="alignnone size-thumbnail wp-image-987" style="float: right;" title="Cuisine de nuit, de Maurice Sendak" src="http://www.quelitstephenharper.ca/wordpress_french/wp-content/uploads/2009/07/sendak-in-the-night-kitchen-150x193.jpg" alt="Cuisine de nuit, de Maurice Sendak" width="150" height="193" /></a><a rel="attachment wp-att-980" href="http://www.quelitstephenharper.ca/2009/08/03/livres-numero-61-max-et-les-maximonstres-et-cuisine-de-nuit-textes-et-illustrations-de-maurice-sendak/sendak-where-the-wild-things-are/"><img class="alignnone size-thumbnail wp-image-980" style="float: right;" title="Max et les Maximonstres, de Maurice Sendak" src="http://www.quelitstephenharper.ca/wordpress_french/wp-content/uploads/2009/07/sendak-where-the-wild-things-are-150x121.jpg" alt="Max et les Maximonstres, de Maurice Sendak" width="150" height="121" /></a><strong>Dédicace:</strong></p>
<p>À Stephen Harper,<br />
Premier ministre du Canada,<br />
un rappel des merveilles de l&#8217;enfance,<br />
d&#8217;un écrivain canadien,<br />
avec ses meilleurs vœux,<br />
Yann Martel</p>
<p><strong>Lettre:</strong></p>
<p>Le Très honorable Stephen Harper   <br />
Premier ministre du Canada  <br />
80, rue Wellington  <br />
Ottawa ON K1A 0A2</p>
<p>Cher Monsieur Harper,</p>
<p>En honneur de mon fils Théo, qui a quinze jours (et qui me tient très occupé), je vous envoie cette semaine deux livres illustrés, <em>Where the Wild Things Are (Max et les maximonstres) </em>et <em>In the Night Kitchen (Cuisine de nuit)</em>, tous les deux de l&#8217;auteur et illustrateur américain Maurice Sendak, né en 1928. C&#8217;est le genre de livres qu&#8217;on n&#8217;oublie jamais.  On les lit—il est plus probable qu&#8217;on vous les ait d&#8217;abord lus—puis ils nous accompagnent le reste de notre vie. Je n&#8217;exagère pas. Tentez-le vous-même: mentionnez au hasard à quelqu&#8217;un de votre entourage que &#8220;J&#8217;ai reçu un livre intitulé <em>Max et les maximonstres&#8221;</em> et vous serez étonné du nombre d&#8217;adultes avertis qui feront un sourire et s&#8217;exclameront: &#8220;Ah! C&#8217;est un livre formidable!&#8221;</p>
<p>Il y a un dicton très plaisant: l&#8217;enfant est le père de l&#8217;homme. Cela s&#8217;applique à toutes les facettes de la personnalité de l&#8217;adulte, mais je crois que cela touche tout particulièrement son imagination. De ce que l&#8217;enfant imagine dans ses rêves et dans ses fantasmes vient ce que l&#8217;adulte retiendra comme idéaux. De là l&#8217;importance de la littérature pour enfants. Le rôle fondamental de la littérature pour enfants est de les stimuler à utiliser leur imagination. Car si petits physiquement soient les enfants, immense est leur imaginaire. Mais pour nombre d&#8217;entre nous une triste proportion inverse s&#8217;établit: alors que nous grandissons en taille, notre capacité d&#8217;imaginer semble s&#8217;amenuiser. Il en résulte des adultes qui ont un esprit prosaïque et littéral, qui sont assujettis par le réel et le factuel, des adultes dont l&#8217;imagination est tellement rétrécie qu&#8217;ils ou elles ne peuvent même plus se souvenir, et encore moins s&#8217;imaginer, de ce que c&#8217;était que d&#8217;être un enfant, un état où l&#8217;esprit ne connaît pas de sens de la gravité mais peut flotter et bondir n&#8217;importe où. Si l&#8217;imagination fertile d&#8217;un enfant n&#8217;est pas cultivé, alors elle deviendra d&#8217;autant plus aride quand cet enfant grandira. La conséquence n&#8217;en est pas simplement que l&#8217;esprit de l&#8217;adulte sera borné et étroit; un tel adulte est aussi moins utile à la société car il est incapable d&#8217;avoir les idées nouvelles et les solutions novatrices dont la société a besoin. Une habileté technique est une maîtrise étroite de la connaissance, ce n&#8217;est qu&#8217;un atout dans un jeu de cartes. La créativité est la clé qui permet de jouer la partie de cartes. De là, une fois encore, l&#8217;importance de la littérature pour enfants.</p>
<p>Nous lisons quand nous sommes adultes parce que nous avons lu quand nous étions enfants, et nous sommes pleinement vivants adultes parce que nous avons été de même, étant enfants. Les livres forment un lien fondamental entre ces deux états. Je vous encourage donc à ne pas vous précipiter dans la lecture de <em>Max et les maximonstres </em>et de <em>Cuisine de nuit, </em>aussi courts soient-ils. Permettez-leur d&#8217;opérer en vous leur lent et profond effet. Dans <em>Max et les maximonstres, </em>demandez-vous ce qu&#8217;est l&#8217;état d&#8217;esprit de Max et ce qui fait qu&#8217;il soit ainsi et qu&#8217;est-ce que cela peut vouloir dire. La relation de Max avec les monstres est-elle celle à laquelle vous vous attendriez? Dans <em>Cuisine de nuit, </em>à qui vous font penser les cuisiniers à la moustache étroite? Qu&#8217;est-ce que cela pourrait donc signifier quand Mickey s&#8217;échappe de la pâte et s&#8217;éloigne du four en s&#8217;envolant? En d&#8217;autres mots, je me permettrais de vous suggérer de ne pas vous limiter simplement à lire ces livres (et à voix haute, ce serait mieux encore), mais à les imaginer.</p>
<p>Cordialement vôtre,</p>
<p>Yann Martel</p>
<p>P.S.: <em>Max et les maximonstres </em>et <em>Cuisine de nuit </em>sont les deux premiers tomes d&#8217;une trilogie. S&#8217;ils vous ont plu, vous pouvez chercher à dénicher le troisième volume, intitulé <em>Outside Over There </em>(qui ne semble pas avoir été traduit)<em>. </em>Il est toujours plaisant de partir à la chasse d&#8217;un livre.</p>
<p>P.J.: un livre cartonné et un livre de poche dédicacés</p>
<p><strong>Réponse: </strong></p>
<p>à venir&#8230;</p>
]]></content:encoded>
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		<title>Livre Numéro 60: Bonheur d&#8217;occasion, de Gabrielle Roy , et sa traduction à l&#8217;anglais, The Tin Flute, de Hannah Josephson</title>
		<link>http://www.quelitstephenharper.ca/2009/07/20/livre-numero-60-bonheur-doccasion-de-gabrielle-roy-et-sa-traduction-a-langlais-the-tin-flute-de-hannah-josephson/</link>
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		<pubDate>Mon, 20 Jul 2009 06:03:08 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Uncategorized]]></category>

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		<description><![CDATA[Dédicace: 
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
d&#8217;un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper   
Premier ministre du Canada  
80, rue Wellington  
Ottawa, ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
Cette semaine, je vous envoie le roman Bonheur d&#8217;occasion, de Gabrielle Roy, publié en 1945, accompagné de sa traduction à l&#8217;anglais intitulée The Tin Flute. Je suppose que vous [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><strong>Dédicace: <a rel="attachment wp-att-889" href="http://www.quelitstephenharper.ca/2009/07/20/livre-numero-60-bonheur-doccasion-de-gabrielle-roy-et-sa-traduction-a-langlais-the-tin-flute-de-hannah-josephson/the-tin-flute-by-gabrielle-roy/"><img class="alignnone size-thumbnail wp-image-889" style="float: right;" title="Bonheur d'Occasion, de Gabrielle Roy" src="http://www.quelitstephenharper.ca/wordpress_french/wp-content/uploads/2009/06/the-tin-flute-by-gabrielle-roy-150x243.jpg" alt="Bonheur d'Occasion, de Gabrielle Roy" width="150" height="243" /></a><a rel="attachment wp-att-943" href="http://www.quelitstephenharper.ca/2009/07/20/livre-numero-60-bonheur-doccasion-de-gabrielle-roy-et-sa-traduction-a-langlais-the-tin-flute-de-hannah-josephson/gabrielle-roy/"><img class="alignnone size-thumbnail wp-image-943" style="float: right;" title="Bonheur d'occasion, de Gabrielle Roy" src="http://www.quelitstephenharper.ca/wordpress_french/wp-content/uploads/2009/06/gabrielle-roy-150x217.jpg" alt="Bonheur d'occasion, de Gabrielle Roy" width="150" height="217" /></a></strong></p>
<p>À Stephen Harper,<br />
Premier ministre du Canada,<br />
d&#8217;un écrivain canadien,<br />
avec ses meilleurs vœux,<br />
Yann Martel</p>
<p><strong>Lettre:</strong></p>
<p>Le Très honorable Stephen Harper   <br />
Premier ministre du Canada  <br />
80, rue Wellington  <br />
Ottawa, ON K1A 0A2</p>
<p>Cher Monsieur Harper,</p>
<p>Cette semaine, je vous envoie le roman <em>Bonheur d&#8217;occasion</em>, de Gabrielle Roy, publié en 1945, accompagné de sa traduction à l&#8217;anglais intitulée <em>The Tin Flute</em>. Je suppose que vous allez souhaiter le lire surtout en anglais, mais ce roman est tellement ancré dans sa langue que ce serait regrettable que vous ne vous plongiez pas de temps à autre dans sa version originale. Si vous décidez de le faire, je vous suggère de voir les sections où il y a des dialogues en français. Gabrielle Roy, tout comme Zora Neale Hurston dans <em>Leurs yeux observaient Dieu, </em>que je vous ai fait parvenir il y a quelque temps, utilise deux niveaux de langage. Quand l&#8217;auteur parle en tant que narrateur omniscient, le français est formel, grammaticalement et syntaxiquement correct, classique et universel. Mais quand ce sont ses personnages qui parlent, c&#8217;est un langage, un lieu et une époque très spécifiques qui sont évoqués, le français vernaculaire de Saint-Henri, un quartier pauvre de Montréal, en 1940. C&#8217;est un français qui n&#8217;existe nulle part ailleurs et ce serait regrettable que vous n&#8217;en tiriez aucun plaisir. </p>
<p>En français, le titre signifie littéralement un bonheur usagé ou de seconde main. Le titre en anglais évoque la même chose, mais en utilisant un petit détail du roman: Daniel, l&#8217;un des enfants des Lacasse, est maladif et il réclame toujours une petit flûte en fer-blanc. Il serait si heureux d&#8217;en avoir une et de s&#8217;amuser à souffler dedans. Mais il n&#8217;en aura jamais une parce que les Lacasse sont bien trop pauvres. Qu&#8217;importe le titre et dans quelque langue que vous lisiez le roman, le message est le même, la scène qu&#8217;il décrit est identique: des vies gâchées, un bonheur refusé, une misère implacable. Le Québec a radicalement changé depuis 1945. Une génération plus jeune de Québécois francophones refuserait probablement de croire qu&#8217;une province telle que décrit Gabrielle Roy ait jamais existé. Le Québec de <em>Bonheur d&#8217;occasion </em>est profondément divisé entre les Anglais et les Français, un clivage que Hugh MacLennan a bien saisi dans le titre de son roman publié la même année que celui de Gabrielle Roy, <em>Deux solitudes</em>. Les Anglais formaient l&#8217;élite, habituellement riche et puissante, vivant dans des quartiers qui leur étaient propres comme Westmount, tandis que les Français formaient la masse, habituellement pauvre et sans pouvoir, vivant dans des quartiers populaires ouverts à tous comme Saint-Henri. Dans le roman, on voit et on entend à peine les Québécois anglophones. Tout au plus voit-on les pauvres Québécois, en route vers la montagne, vers des quartiers auxquels ils n&#8217;ont pas le sentiment d&#8217;appartenir ou auxquels ils n&#8217;appartiendront jamais, qui regardent avec envie et admiration leurs imposantes résidences. Et on entend à peine la langue anglaise, rien que par ci, par là, en petites phrases. Autrement, les Québécois vivent dans un isolement linguistique et social total. Leur isolation dépasse d&#8217;ailleurs l&#8217;aspect linguistique. Même si ce n&#8217;est pas dit en autant de mots dans le roman, la famille Lacasse est ce qu&#8217;elle est et où elle est à cause de sa religion. Les Lacasse sont catholiques et les catholiques d&#8217;alors, surtout les pauvres, avaient d&#8217;énormes familles. On appelait cela <em>La revanche des berceaux. </em>Les Anglais sont peut-être plus riches, plus puissants, mais nous allons les battre dans la bataille des nombres—c&#8217;était ça, l&#8217;idée. Et donc les familles de onze, ou quinze, ou dix-neuf enfants. Ces nombres ont permis aux Québécois de gagner et de repousser les forces de l&#8217;assimilation, mais cela aboutissait à l&#8217;appauvrissement pour des familles nombreuses qui luttaient pour nourrir et vêtir tant de monde.</p>
<p>Le roman tourne autour de divers membres de la grosse famille Lacasse, surtout Florentine, la fille aînée, Rose-Anna, l&#8217;affectueuse mère qui fait toujours de son mieux, et Azarius, le père bien intentionné mais plutôt sans ressources. Il n&#8217;y a que Florentine qui rapporte un revenu stable de son travail comme serveuse. Mais c&#8217;est bien peu et la famille doit continuellement déménager d&#8217;un logement minable à un autre encore pire mais moins cher. Les Lacasse mènent une vie sordide et misérable. Ils portent des guenilles et ils sont mal nourris. Ils sont les esclaves malheureux d&#8217;un système économique qui n&#8217;a pas besoin d&#8217;eux. Tout ce qui les garde en vie, ce sont leurs rêves. Florentine se réfugie dans l&#8217;amour, Azarius a de grands rêves d&#8217;un avenir meilleur qu&#8217;il ne peut pas réaliser, tandis que la petite Yvonne se terre dans la religion. Tous autant qu&#8217;ils sont sont absolument impuissants et réduits par leur pauvreté abjecte. Leurs souffrances n&#8217;en font pas des anges ; elles ne font que confirmer leur humanité. Leur sort est si épouvantable que leur allié ultime finit par être la guerre. La possibilité de se joindre à l&#8217;armée et de gagner la maigre solde d&#8217;un conscrit constitue leur seul moyen de survie, même si cela veut dire qu&#8217;ils pourraient être tués ou avoir à tuer.</p>
<p>Il y a un personnage du roman qui est absent: le prêtre. Les parures de la religion, sous la forme de reproductions kitsch de figures sacrées, décorent les murs du salon des Lacasse et les jurons et sacres de la famille sont de nature religieuse, mais un véritable serviteur du Seigneur n&#8217;apparaît jamais dans le livre. Cela me laisse perplexe. Le reproche que le roman fait pour une large part de la misère, sûrement de la misère spirituelle, peut être attribué à l&#8217;Église catholique. Son message d&#8217;acceptation de la souffrance en retour de récompenses futures dans l&#8217;au-delà avait pour résultat d&#8217;assurer une profonde passivité chez ses fidèles. De plus, le code moral rigide de l&#8217;Église signifiait qu&#8217;une femme non mariée qui devenait enceinte allait forcément perdre sa réputation et son enfant serait probablement traité comme un orphelin, rejeté par la société, même s&#8217;il ou si elle avait un père et une mère. L&#8217;Église, alors, tout comme maintenant de bien des façons, était anti-féministe et anti-moderne, obscurantiste et rétrograde. Elle nourrissait ses fidèles de placebos spirituels éculés tandis qu&#8217;ils pourrissaient dans la misère matérielle et la sclérose intellectuelle. Je me demande pourquoi Gabrielle Roy s&#8217;est retenue de critiquer cette institution. </p>
<p>L&#8217;objection est mineure. <em>Bonheur d&#8217;occasion </em>est une œuvre de fiction, mais profondément ancrée dans la réalité. C&#8217;est un exemple magistral du roman en tant que mémoire, en tant que document. Comme Québécois moi-même, je l&#8217;ai lu avec un mélange de honte, face à des conditions aussi sordides subies par le peuple qui est le mien, il y a quelques générations à peine, et par conséquent de colère aussi face aux responsables de ces conditions. En lisant ce roman, on comprend tout de suite quelles sont les forces derrière le grand bond en avant vers la modernité qu&#8217;a été <em>la Révolution tranquille, </em>qui a transformé le Québec du statut de province la plus arriérée du Canada en celle qui est la plus progressiste.</p>
<p>Je dois vite clore cette lettre. Ma compagne, Alice, vient de perdre ses eaux et notre premier enfant, un garçon, Théo, s&#8217;en vient. Un enfant est le meilleur roman qui soit, une formidable intrigue et d&#8217;énormes possibilités de développement du personnage. Je dois m&#8217;en occuper.</p>
<p>Cordialement vôtre,</p>
<p>Yann Martel</p>
<p>P.S. 1:  Et deux réponses de plus. Tony Clement, le Ministre de l&#8217;Industrie, m&#8217;a envoyé une réponse complète au sujet de mon interrogation sur le financement du CRSH [voir la section <strong>Réponse </strong>du <strong>Livre numéro 51: <em>Jules César</em></strong>] tandis que P. Monteith, de votre bureau, m&#8217;a remercié, quoique bien plus brièvement, pour le livre suivant que je vous ai fait parvenir [voir la section <strong>Réponse </strong>du <strong>Livre numéro 52: <em>Burning Ice</em></strong>].</p>
<p>P.S. 2:  Vous voudrez bien excuser l&#8217;état un peu  abîmé de la version française de <em>Bonheur d&#8217;occasion. </em>Je l&#8217;ai lue récemment en pleine jungle amazonienne du Pérou et l&#8217;humidité s&#8217;en est prise à elle. </p>
<p>P.J.: deux livres de poche dédicacés</p>
<p><strong>R</strong><strong>é</strong><strong>ponse: </strong></p>
<p>à venir&#8230;</p>
]]></content:encoded>
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		<item>
		<title>Livres Numéros 58 et 59: Runaway, d&#8217;Alice Munro, et The Door, de Margaret Atwood, avec Camino, musique d&#8217;Oliver Schroer</title>
		<link>http://www.quelitstephenharper.ca/2009/06/22/livres-numeros-58-et-59-runaway-dalice-munro-et-the-door-de-margaret-atwood-avec-camino-musique-doliver-schroer/</link>
		<comments>http://www.quelitstephenharper.ca/2009/06/22/livres-numeros-58-et-59-runaway-dalice-munro-et-the-door-de-margaret-atwood-avec-camino-musique-doliver-schroer/#comments</comments>
		<pubDate>Mon, 22 Jun 2009 04:03:54 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Uncategorized]]></category>

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		<description><![CDATA[

Dédicace
pour Runaway
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
en hommage à une grande écrivaine canadienne
d&#8217;un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel
pour The Door
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
une autre grande écrivaine canadienne
d&#8217;un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel
pour Camino
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
une belle et envoûtante musique
avec mes meilleurs vœux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><a rel="attachment wp-att-881" href="http://www.quelitstephenharper.ca/2009/06/22/livres-numeros-58-et-59-runaway-dalice-munro-et-the-door-de-margaret-atwood-avec-camino-musique-doliver-schroer/the-door-by-margaret-atwood/"><img class="alignnone size-thumbnail wp-image-881" style="float: right;" title="The Door, de Margaret Atwood" src="http://www.quelitstephenharper.ca/wordpress_french/wp-content/uploads/2009/06/the-door-by-margaret-atwood-150x223.jpg" alt="The Door, de Margaret Atwood" width="150" height="223" /></a><a rel="attachment wp-att-878" href="http://www.quelitstephenharper.ca/2009/06/22/livres-numeros-58-et-59-runaway-dalice-munro-et-the-door-de-margaret-atwood-avec-camino-musique-doliver-schroer/runaway-by-alice-munro-001/"><img class="alignnone size-thumbnail wp-image-878" style="float: right;" title="Runaway, d'Alice Munro" src="http://www.quelitstephenharper.ca/wordpress_french/wp-content/uploads/2009/06/runaway-by-alice-munro-001-150x232.jpg" alt="Runaway, d'Alice Munro" width="150" height="232" /></a><a rel="attachment wp-att-875" href="http://www.quelitstephenharper.ca/2009/06/22/livres-numeros-58-et-59-runaway-dalice-munro-et-the-door-de-margaret-atwood-avec-camino-musique-doliver-schroer/runaway-by-alice-munro/"><img class="alignnone size-thumbnail wp-image-875" style="float: right;" title="Runaway, d'Alice Munro, lu par Kymberly Dakin" src="http://www.quelitstephenharper.ca/wordpress_french/wp-content/uploads/2009/06/runaway-by-alice-munro-150x167.jpg" alt="Runaway, d'Alice Munro, lu par Kymberly Dakin" width="150" height="167" /></a><br />
<img class="alignright size-thumbnail wp-image-829" style="float right;" title="Camino, musique d'Oliver Schroer" src="http://www.quelitstephenharper.ca/wordpress_french/wp-content/uploads/2009/06/camino-music-by-oliver-schroer-150x130.jpg" alt="Camino, musique d'Oliver Schroer" width="150" height="130" /><br />
<strong>Dédicace</strong></p>
<p>pour <em>Runaway</em></p>
<p>À Stephen Harper,<br />
Premier ministre du Canada,<br />
en hommage à une grande écrivaine canadienne<br />
d&#8217;un écrivain canadien,<br />
avec ses meilleurs vœux,<br />
Yann Martel</p>
<p>pour <em>The Door</em></p>
<p>À Stephen Harper,<br />
Premier ministre du Canada,<br />
une autre grande écrivaine canadienne<br />
d&#8217;un écrivain canadien,<br />
avec ses meilleurs vœux,<br />
Yann Martel</p>
<p>pour <em>Camino</em></p>
<p>À Stephen Harper,<br />
Premier ministre du Canada,<br />
une belle et envoûtante musique<br />
avec mes meilleurs vœux,<br />
Yann Martel</p>
<p><strong>Lettre:</strong></p>
<p>Le Très honorable Stephen Harper<br />
Premier ministre du Canada<br />
80, rue Wellington<br />
Ottawa, ON K1A 0A2</p>
<p>Cher Monsieur Harper,</p>
<p>Avez-vous appelé Alice Munro? Je me souviens que quand j&#8217;ai gagné le Prix Booker, j&#8217;ai reçu un appel du Premier ministre Chrétien. Je vivais à Berlin à l&#8217;époque et il était à Ottawa, alors il a fallu organiser l&#8217;appel. L&#8217;un de ses adjoints m&#8217;a appelé; il a noté mon numéro de téléphone et nous avons convenu d&#8217;un moment précis le lendemain. À l&#8217;heure dite, le téléphone a sonné dans mon bureau, j&#8217;ai répondu et c&#8217;était Jean Chrétien. Même si je savais que ça allait être lui, j&#8217;ai quand même ressenti un petit choc. J&#8217;avais le Premier ministre du Canada en ligne! Et il voulait me parler, à moi! Nous avons bavardé quelques minutes. Il m&#8217;a félicité de ma victoire. Je lui ai répondu que j&#8217;étais heureux d&#8217;avoir gagné un troisième Prix Booker pour le Canada. Il m&#8217;a dit qu&#8217;il avait trouvé que c&#8217;était beaucoup de boulot d&#8217;écrire un livre. Il parlait de ses mémoires, <em>Dans la fosse aux lions. </em>En effet, c&#8217;est beaucoup de boulot d&#8217;écrire un livre, ai-je dit, mais l&#8217;effort en vaut la peine. Il était d&#8217;accord. Et nous avons continué sur ce ton pendant quelques minutes, deux étrangers qui se parlent amicalement. Puis il a dit qu&#8217;il fallait qu&#8217;il parte; je me suis empressé de le remercier de son appel, disant que j&#8217;en avais été honoré, et je lui ai souhaité une bonne journée. Il m&#8217;a remercié et m&#8217;a fait le même voeu. J&#8217;ai été touché par le fait qu&#8217;un homme aussi occupé et important ait trouvé un moment pour converser avec moi. Après tout, qu&#8217;avait-il à y gagner? C&#8217;était un appel privé à un Canadien. Au plus, il allait obtenir un vote additionnel. Mais là n&#8217;en était pas la raison. Il était le Premier ministre du Canada, le Premier ministre de <em>tous </em>les Canadiens et Canadiennes, et de toute évidence il pensait que c&#8217;était son devoir de parler à un écrivain canadien qui venait de recevoir un grand honneur, même s&#8217;il n&#8217;avait pas lu le livre pour lequel on honorait l&#8217;auteur.</p>
<p>Et maintenant, on a honoré Alice Munro du Prix Booker International, qu&#8217;on accorde tous les deux ans à un écrivain ou une écrivaine pour une oeuvre de fiction exceptionnelle. Après l&#8217;auteur albanais Ismael Kadaré en 2005, après l&#8217;auteur nigérian Chinua Achebe en 2007, notre Alice Munro à nous a gagné le Prix Booker International 2009. Drôlement propre à des éloges, non?</p>
<p>En hommage à Alice Munro, je vous envoie cette semaine son recueil de nouvelles de 2004, <em>Runaway, </em>à la fois sous forme de livre et sous forme de livre-audio lu par l&#8217;actrice Kymberly Dakin. Il n&#8217;y a pas de raison spéciale pour laquelle j&#8217;ai choisi de vous envoyer le livre-audio. J&#8217;ai simplement vu qu&#8217;il était disponible et puis comme on est en été et compte tenu de tous les déplacements qu&#8217;on fait habituellement en été, j&#8217;ai pensé que ça pourrait être plaisant pour vous de glisser les CD, il y en a 9 en tout, dans le lecteur de CD de votre voiture et vous engager dans les histoires si intimes d&#8217;Alice Munro. Dans la deuxième nouvelle du recueil, <em>Chance</em>, il y a une curieuse coïncidence qui va vous frapper. Le personnage, Juliet, mentionne qu&#8217;elle est allée avec une collègue enseignante voir un &#8220;classique en reprise&#8221;. Et quel est ce film? <em>Hiroshima mon amour</em>, ce film-là même que je vous ai envoyé l&#8217;autre semaine. Quel cas fortuit, non? (Est-ce que le film vous a plu?) Alice Munro est très connue et immensément admirée; je suis donc un peu embarrassé de parler de son oeuvre; mais s&#8217;il se trouve que vous n&#8217;êtes pas familier avec elle, je tiens à dire ceci. Une bonne partie de la fiction—y inclus la mienne—s&#8217;appuie sur l&#8217;extraordinaire, sur des personnages que le lecteur n&#8217;a guère de chances de rencontrer, et des événements qu&#8217;il ne partagera probablement pas. Les histoires de ce type sont comme des voyages à l&#8217;étranger; nous sommes stimulés par ce qu&#8217;on y trouve de différent et d&#8217;exotique. Ce n&#8217;est pas l&#8217;approche qu&#8217;a utilisée Alice Munro. Toutes ses histoires sont au sujet de personnes qui pourraient être nos voisins et ce qui leur arrive pourrait nous être familier. Est-ce que cela rend ces histoires ennuyeuses, sans intérêt, banales? Sous une autre plume, ce serait fort possible. Mais sous celle d&#8217;Alice Munro, ce n&#8217;est pas le cas. À force de détails révélateurs et de franchise psychologique, la vie de ses personnages devient aussi intéressante à nos yeux que notre propre vie nous est intéressante. Ce n&#8217;est pas qu&#8217;elle rend extraordinaire ce qui est ordinaire. Ce n&#8217;est pas le cas. Ce qu&#8217;elle accomplit, c&#8217;est de rendre à l&#8217;ordinaire sa pulsion et sa vibration vitales. Ses histoires sont moins au sujet des grands bouleversements qui peuvent déchirer une vie et plus au sujet des hauts et des bas qui la définissent. En un mot, ses histoires traitent de la texture de la vie. Ce que j&#8217;aime au sujet d&#8217;Alice Munro, c&#8217;est qu&#8217;elle me fait plus aimer mes voisins parce qu&#8217;après avoir lu un recueil de ses nouvelles tous mes voisins ont l&#8217;air de pouvoir devenir ses personnages, et c&#8217;est une qualité attachante chez les gens, qu&#8217;ils semblent aussi riches que la fiction.</p>
<p><em>Runaway</em>, à la fois le livre et le livre-audio, représentent le livre numéro 58. Je pars très prochainement pour cette expédition dont je vous parlais dans la lettre qui a accompagné le livre Numéro 52, <em>Burning Ice: </em>je vais faire du trekking dans les montagnes et les forêts du Pérou pendant trois semaines pour observer les effets des changements climatiques sur l&#8217;environnement tropical. Je ne suis pas trop sûr de pouvoir vous poster un livre depuis l&#8217;Amazonie, et j&#8217;ai donc décidé d&#8217;inclure le livre Numéro 59 dans l&#8217;envoi de cette semaine, une affaire de deux-pour-un que j&#8217;ai pratiquée une fois déjà. Et quel livre pourrait le plus naturellement accompagner un livre d&#8217;Alice Munro qu&#8217;une oeuvre de Margaret Atwood? On met si souvent les deux noms côte à côte, on pourrait croire qu&#8217;il s&#8217;agit de jumelles siamoises. Elles sont assurément les deux écrivaines canadiennes les plus connues sur la scène mondiale, avec Michael Ondaatje. Et puisqu&#8217;on parle de prix, Atwood a gagné le second Booker pour le Canada (tandis que pour Ondaatje, c&#8217;était le premier).</p>
<p>J&#8217;ai choisi pour vous le dernier recueil de poésie d&#8217;Atwood, <em>The Door</em>. Il y a un moment que je ne vous ai pas envoyé de poésie et Atwood est une auteure versatile, aussi douée pour la poésie que pour la fiction. Ce qu&#8217;il y a de formidable au sujet d&#8217;un recueil de poèmes, c&#8217;est les espaces qu&#8217;il peut parcourir en aussi peu de pages. Une maison de poupées retrouvée, la mort d&#8217;un chat qu&#8217;on a beaucoup aimé, des parents qui vieillissent, la vie à l&#8217;époque de l&#8217;Empereur Caligula, la guerre, des photos anciennes, et bien d&#8217;autres sujets—chaque poème est son propre univers et le recueil, dans son ensemble, est une galaxie. Les poèmes de <em>The Door </em>sont écrits sur le ton de la conversation et pourtant ils sont très vifs, et sur le plan émotif, ils vont du monde des sentiments à celui de la politique. Je vous recommande tout particulièrement les poèmes &#8220;Owl and Pussycat, some years later&#8221;, qui est au sujet de la vie d&#8217;écrivain, et le merveilleux poème titre, &#8220;The Door&#8221;<em>, </em>qui traite, eh bien, qui traite de la vie, de toute la vie, de la vie qu&#8217;on vit et de son sens, tout cela vu grâce à la métaphore d&#8217;une porte battante et tout cela en deux pages. Et puis je vous suggère ici, comme pour toute poésie, de lire chaque poème d&#8217;abord en silence, pour en saisir la signification, puis de le lire à voix haute, pour en ressentir le plein effet.</p>
<p>Le fait de vous envoyer des oeuvres de deux écrivains du même pays m&#8217;amène à me demander s&#8217;il existe une telle chose que la littérature nationale. Est-ce qu&#8217;il y a quelque chose d&#8217;essentiellement canadien chez Alice Munro et Margaret Atwood, d&#8217;essentiellement russe chez Tolstoï et Dostoïevski, d&#8217;essentiellement anglais chez Austen et Dickens, et ainsi de suite. Bien évidemment, le cadre et la langue d&#8217;une oeuvre révèlent quelque chose. Une histoire qui se passe en Allemagne écrite en allemand est probablement l&#8217;oeuvre d&#8217;un auteur allemand—mais est-ce que cela en fait une histoire allemande? Si un écrivain canadien met son histoire en scène, disons, en Inde, comme Rohinton Mistry l&#8217;a fait pour <em>L&#8217;équilibre du monde, </em>est-ce que cela fait que son roman en est d&#8217;autant moins canadien, que, disons, un roman qui se passe en Ontario rural? Vous avez laissé entendre que la canadianité de Michael Ignatieff était jusqu&#8217;à un certain point suspecte parce qu&#8217;il avait passé tant d&#8217;années à l&#8217;étranger. Est-ce que cette perte d&#8217;identité nationale s&#8217;applique aussi aux oeuvres de fiction? Je pense que non, ni pour les gens, ni pour les histoires. J&#8217;ai moi aussi vécu bien des années à l&#8217;étranger et je ne me suis jamais senti moins Canadien pour autant. Et je pense qu&#8217;on peut dire la même chose pour une oeuvre de fiction canadienne. Prenons l&#8217;exemple de Josef Škvorecký. Il écrit en tchèque, principalement au sujet de questions tchèques, mais il vit au Canada depuis plus de quarante ans. Est-ce que nous refuserions sa canadianité à Škvorecký? Et si oui, à partir de quels critères? Si c&#8217;est une affaire de langue, quel droit avons-nous sur la langue française et la langue anglaise? Nous les partageons avec de nombreux autres pays. Cette question de littérature nationale est un fascinant bourbier. Si une telle littérature existe, il s&#8217;agit forcément d&#8217;un corpus extrêmement instable et mouvant, très perméable. Et cela amène une autre question: est-ce que le pays détermine la nature du labeur d&#8217;un écrivain ou est-ce que le labeur de l&#8217;écrivain détermine la nature du pays? Je pense qu&#8217;on peut défendre les deux options. Dans certains cas un écrivain—prenons Kafka comme exemple—semble vraiment émaner d&#8217;un pays et d&#8217;une culture. Mais d&#8217;autres—Margaret Atwood et Alice Munro, par exemple—semblent plus universels comme si, dans des circonstances différentes mais avec des personnalités semblables, elles auraient pu venir d&#8217;Angleterre ou de France ou des États-Unis. Qu&#8217;est-ce qu&#8217;on en sait? Bon, je me demande combien de fois je me suis contredit en un seul paragraphe. Qu&#8217;importe. Je me suis posé la question sur la littérature nationale sans disposer d&#8217;aucune réponse toute faite.</p>
<p align="justify">Et finalement, cette semaine, je vous envoie un CD de musique par un violoniste canadien qui s&#8217;appelle Oliver Schroer. Le disque s&#8217;intitule <em>Camino, </em>d&#8217;après le Camino de Santiago de Compostela, auquel une ville du nord ouest de l&#8217;Espagne donne son nom, une ville qui a été un lieu de pèlerinage depuis le Moyen-Âge. Pendant des siècles, les gens ont marché depuis partout en Europe jusqu&#8217;à Santiago. C&#8217;est ce que j&#8217;ai fait en 2001, tout de suite après avoir terminé mon dernier roman. J&#8217;ai marché 1600 kilomètres en cinq semaines. Ce fut une expérience lumineuse. Schroer a lui aussi exploré le chemin de Santiago et ce CD est le résultat de cette exploration. Je vous l&#8217;offre tout simplement parce que la musique en est envoûtante de beauté. C&#8217;est triste que Schroer soit mort de leucémie, juste l&#8217;été dernier. Cela rend sa musique encore plus poignante.</p>
<p align="justify">C&#8217;est tout un paquet que je vous envoie. J&#8217;espère que vous y prendrez plaisir.</p>
<p align="justify">Cordialement vôtre,</p>
<p>Yann Martel</p>
<p>P.J.: deux livres, un livre-audio et un CD, tous dédicacés.</p>
<p><strong>Réponse: </strong></p>
<p>à venir&#8230;</p>
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		<title>Livre Numéro 57: Hiroshima mon amour, un scénario de Marguerite Duras et un film d&#8217;Alain Resnais</title>
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		<pubDate>Mon, 08 Jun 2009 04:03:33 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Uncategorized]]></category>

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		<description><![CDATA[
Dédicace:
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
d&#8217;un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
Pour la première fois, je vous envoie un scénario original accompagné, bien sûr, du film qui en a été tiré. Hiroshima mon amour a été écrit par Marguerite Duras (1914-1996), [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: left;"><img class="alignright size-thumbnail wp-image-518" style="float: right;" title="Hiroshima Mon Amour, de Marguerite Duras" src="http://www.quelitstephenharper.ca/wordpress_french/wp-content/uploads/2009/03/hiroshima-mon-amour-150x236.jpg" alt="Hiroshima Mon Amour, de Marguerite Duras" width="150" height="236" /><img class="alignright size-thumbnail wp-image-817" style="float: right;" title="Hiroshima Mon Amour, un film d'Alain Resnais" src="http://www.quelitstephenharper.ca/wordpress_french/wp-content/uploads/2009/06/hiroshima-mon-amour-150x207.jpg" alt="Hiroshima Mon Amour, un film d'Alain Resnais" width="150" height="207" /></p>
<p><strong>Dé</strong><strong>dicace:</strong></p>
<p>À Stephen Harper,<br />
Premier ministre du Canada,<br />
d&#8217;un écrivain canadien,<br />
avec ses meilleurs vœux,<br />
Yann Martel</p>
<p><strong>Lettre:</strong></p>
<p>Le Très honorable Stephen Harper<br />
Premier ministre du Canada<br />
80, rue Wellington<br />
Ottawa ON K1A 0A2</p>
<p>Cher Monsieur Harper,</p>
<p>Pour la première fois, je vous envoie un scénario original accompagné, bien sûr, du film qui en a été tiré. <em>Hiroshima mon amour </em>a été écrit par Marguerite Duras (1914-1996),<em> </em>qu&#8217;on associe souvent au mouvement littéraire du <em>nouveau roman</em> en France, et dirigé par Alain Resnais (né en 1922), qu&#8217;on lie souvent au mouvement cinématographique de la<em> nouvelle vague. Nouveau roman, nouvelle vague—</em>deux fois l&#8217;adjectif &#8220;nouveau&#8221;. En effet, Duras, Resnais et leurs camarades, dans les années 1950 et 60 exploraient la nouveauté dans leurs tentatives respectives de rompre les conventions du passé afin de mieux répondre aux besoins du présent. Même s&#8217;il date d&#8217;un demi-siècle—le film est de 1959—l&#8217;attrait de la nouveauté de <em>Hiroshima mon amour</em> subsiste toujours.</p>
<p>Vous allez le constater tout de suite. Le film semble posséder toutes les caractéristiques du classique guindé. Il est tourné en noir et blanc, on dirait maintenant du style vestimentaire des personnages qu&#8217;il est d&#8217;époque, les voitures qu&#8217;on y voit sont des antiquités, et tout le reste est à l&#8217;avenant. Mais dès le début le film déjoue les attentes. Le propos, par exemple. Il y a de nos jours tant d&#8217;oeuvres cinématographiques qui ne sont que distraction, c&#8217;est-à-dire qu&#8217;elles divertissent sans stimuler, émoustillant le spectateur sans pour autant le secouer. Rien de tout cela dans <em>Hiroshima mon amour</em>. Déjà, le titre est bien clair à ce sujet. Hiroshima restera toujours le mieux connu pour une chose: avoir été la malheureuse cible dévastée par la première bombe atomique au monde. Et ce premier mot du titre est suivi de <em>mon amour. </em>Mon amour? L&#8217;horrible-mort-instantanée-de-70,000-hommes-femmes-et-enfants-puis-d&#8217;au-moins-100,000-autres-suite-aux-maladies-causées-par-les-radiations <em>mon amour</em>? Il faut en être averti, ce n&#8217;est pas le genre de film qui s&#8217;accompagne de popcorn.</p>
<p>Et le mode narratif est un autre défi. Malgré l&#8217;absence d&#8217;effets spéciaux, l&#8217;oeuvre est loin d&#8217;être un exemple de cinéma réaliste. En apparence, c&#8217;est l&#8217;histoire d&#8217;une actrice française qui tourne un film sur la paix à Hiroshima et qui rencontre un architecte japonais avec qui elle a une brève aventure. Mais cela c&#8217;est comme de dire que <em>Mort à Venise </em>est l&#8217;histoire d&#8217;un vieil homo qui va à Venise et qui meurt. Les détails de l&#8217;intrigue de <em>Hiroshima—</em>tout comme ceux de <em>Mort à Venise—</em>sont secondaires. Ce qui façonne véritablement le film, ce sont les forces de la douleur, du désir, de la mémoire et du temps. Le scénario de Duras et le film de Resnais sont comme un opéra: tout y est émotion. L&#8217;intrigue est donc peu importante, les personnages sont simplement Lui et Elle, la suite des événements est imprévisible. <em>Hiroshima </em>est<em> </em>un film <em>réactif, </em>de la même façon que les émotions sont réactives. L&#8217;oeuvre a donc les qualités des émotions fortes: délibérée, entêtée, incommode, étrangement attirante. À côté d&#8217;elle, les superficialités habituelles du cinéma d&#8217;aujourd&#8217;hui, plein de conventions et de clichés, ont une allure réactionnaire.</p>
<p><em>Hiroshima mon amour </em>est sobre et radical. Il offre une belle expérience cinématographique intelligente et émouvante. J&#8217;espère que vous en relèverez le défi.</p>
<p>Cordialement vôtre,</p>
<p>Yann Martel</p>
<p>P.J.: un livre de poche et un DVD, l&#8217;un et l&#8217;autre dédicacés</p>
<p>P.S.: Et une nouvelle réponse de plus. Même si cette dernière ne mentionne pas le livre dont elle est censée accuser réception. En me fiant à la date, le 22 mai, ce doit être un remerciement pour mon don de <em>The Gift, </em>de Lewis Hyde (voir la section <strong>Réponse </strong>du <strong>Livre numéro 55</strong>). J&#8217;ai l&#8217;impression que L.A. Lavell, un autre de vos responsables de la correspondance, n&#8217;a pas passé un bien long moment en compagnie du livre. M&#8217;écrirez-vous jamais?</p>
<p><strong>R</strong><strong>é</strong><strong>ponse: </strong></p>
<p>à venir&#8230;</p>
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		<title>Livre Numéro 56: L&#8217;Étrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde, de Robert Louis Stevenson</title>
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		<pubDate>Mon, 25 May 2009 04:03:21 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Uncategorized]]></category>

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		<description><![CDATA[Dédicace:
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
bonne chance avec votre Mr Hyde,
d&#8217;un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel
Lettre: 
Cher Monsieur Harper,
Il arrive qu&#8217;une histoire saisisse en une image ce qui jusqu&#8217;alors était resté imprécis. Vous avez sûrement vécu cette expérience vous-même, quand un livre, un article ou un film exprime précisément ce qui vous était venu [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><a rel="attachment wp-att-717" href="http://www.quelitstephenharper.ca/2009/05/25/livre-numero-56-letrange-cas-du-dr-jekyll-et-de-mr-hyde-de-robert-louis-stevenson/jekyll-hyde/"><img class="alignright size-thumbnail wp-image-717" style="float: right;" title="L'Étrange cas du docteur Jekyll et M. Hyde, Robert Louis Stevenson" src="http://www.quelitstephenharper.ca/wordpress_french/wp-content/uploads/2009/05/jekyll-hyde-150x251.jpg" alt="L'Étrange cas du docteur Jekyll et M. Hyde, Robert Louis Stevenson" width="150" height="251" /></a><strong>Dédicace:</strong></p>
<p>À Stephen Harper,<br />
Premier ministre du Canada,<br />
bonne chance avec votre Mr Hyde,<br />
d&#8217;un écrivain canadien,<br />
avec ses meilleurs vœux,<br />
Yann Martel</p>
<p><strong>Lettre: </strong></p>
<p>Cher Monsieur Harper,</p>
<p>Il arrive qu&#8217;une histoire saisisse en une image ce qui jusqu&#8217;alors était resté imprécis. Vous avez sûrement vécu cette expérience vous-même, quand un livre, un article ou un film exprime précisément ce qui vous était venu à l&#8217;esprit, mais en plus flou. Le roman <em>L&#8217;Étrange cas du </em><em>Dr Jekyll et de Mr Hyde </em>de Robert Louis Stevenson est l&#8217;exemple parfait d&#8217;une histoire qui génère cette sorte de clarté. Publié en 1886, le livre  connut un succès immédiat, lu d&#8217;emblée par qui savait lire (dont la Reine Victoria et le Premier ministre Gladstone), et est demeuré depuis lors un classique. On connaît depuis la nuit des temps la distinction morale entre le bien et le mal, et chacun de nous l&#8217;a apprise formellement grâce à l&#8217;éducation reçue de nos parents et de nos maîtres; en sus, notre expérience personnelle nous l&#8217;a intimement inculquée. Mais mon impression est que la plupart d&#8217;entre nous vivons avec le bien et le mal comme si nous prétendions avoir confié au premier la direction de notre vie tandis que nous en aurions expulsé définitivement, et depuis longtemps, le second. En d&#8217;autres mots, nous pensons que nous sommes bons, sans être parfaits, mais plutôt bons, sûrement meilleurs que nos voisins, et nous mettons à contribution les rationalisations nécessaires pour conserver cette perception de nous-mêmes, tandis que nous considérons le mal comme nous étant essentiellement externe. Les autres sont méchants: les criminels, les mauvais flics, les politiciens corrompus, les jeunes fainéants, et ainsi de suite. Nous voyons bien du mal dans le monde, mais pas en nous.</p>
<p>L&#8217;éclat du récit de Stevenson vient de la manière qu&#8217;il a de représenter les forces du bien et celles du mal: il les incarne dans deux personnages entiers, un bon, un méchant, réunis dans le corps d&#8217;un seul homme fourbe. Car je suis sûr que vous savez, même si vous n&#8217;avez pas lu ce court roman auparavant, que le Dr Jekyll et Mr Hyde ne sont pas deux personnes mais une seule. Chacun est l&#8217;incarnation des extrêmes moraux en conflit à l&#8217;intérieur de la même personne, différent non seulement par son caractère mais aussi  par son apparence. Grand et élégant, le Dr Jekyll, dont la réputation est impeccable, est l&#8217;incarnation bonne de cette personne torturée, tandis que l&#8217;incarnation méchante revient à Mr Hyde, rabougri, sans coeur, à la réputation détestable. Mais il y a un dialogue entre eux. C&#8217;est là le génie de l&#8217;histoire. Vivant de la même âme, ils sont tous les deux conscients de l&#8217;existence de l&#8217;autre et sont en perpétuel conflit. Et nous savons qui est destiné à gagner. Si le Dr Jekyll gagnait, si le bon continuait de faire le bien, il y aurait là les éléments pour écrire un sermon inspirant, mais non pour une fascinante intrigue.  Nous avons besoin de Mr Hyde pour faire avancer l&#8217;intrigue—pour un moment seulement, il n&#8217;y a pas lieu de s&#8217;inquiéter—mais aussi pour ressentir le frisson, la spécialité de choix des romans noirs.</p>
<p>Le roman compte dix chapitres. Les huit premiers sont réussis mais conventionnels. D&#8217;étranges et terribles événements ont lieu, la façon de les raconter est partiale et déconcertante, le suspense nous entraîne à poursuivre la lecture—voilà tous les attributs d&#8217;un bon roman d&#8217;horreur. Et puis au chapitre neuf, nous apprenons d&#8217;un personnage secondaire, un docteur ami du Dr Jekyll, que le méchant Mr Hyde, une brute et un meurtrier, n&#8217;est nul autre que le Dr Jekyll métamorphosé. Cette nouvelle aurait stupéfié tout lecteur qui n&#8217;aurait rien su de l&#8217;histoire avant de la lire. Mais la raison pour laquelle <em>L&#8217;Étrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde </em>s&#8217;élève bien au-dessus des histoires d&#8217;horreur habituelles, on la trouve au chapitre dix, le dernier et le plus long, narré par une voix tourmentée, celle du Dr Jekyll lui-même. C&#8217;est dans ce chapitre que repose la grandeur du roman. On se lasserait d&#8217;entendre parler du bien et du mal comme d&#8217;habitude, avec un sourire de contentement de soi et un doigt accusateur. Rien de tout cela ici. Dans le chapitre &#8220;Déclaration complète du Dr Jekyll sur l&#8217;ensemble du cas&#8221;, on voit un homme qui reconnaît ouvertement sa méchanceté et qui discute de ce qu&#8217;il a cherché à en faire. Son intention est de donner corps à son côté mauvais pour que le bon côté soit plus purement bon, à l&#8217;épreuve de l&#8217;appel séduisiant du mal. Mr Hyde est alors créé pour que le Dr Jekyll soit meilleur. Oh, mais quelle tentation que celle du mal! Le Dr Jekyll observe horrifié les actes épouvantables que commet son alter ego. Progressivement, la fascination le consume. Alors qu&#8217;au début il redevient magiquement et facilement le Dr Jekyll, avec le temps, l&#8217;efficacité de la potion qui permet ce passage s&#8217;épuise. Celui qui domine, le Dr Jekyll, commence à perdre du terrain en faveur de Mr Hyde jusqu&#8217;à ce que la nature propre du personnage soit celle de Mr Hyde. Le fait de raconter cette lutte <em>depuis l&#8217;intérieur, </em>avec la voix même du double combattant torturé, offre une lecture saisissante, une lecture qui grossit à un degré monstrueux les conflits que nous traversons, chacun d&#8217;entre nous, si nous sommes moralement lucides. Voilà la raison de l&#8217;attrait permanent de cette histoire. Nous sommes tous des Dr Jekyll et la question morale qui nous est posée, à chacun d&#8217;entre nous, est toujours la même: que vas-tu faire du Mr Hyde qui rôde en toi?</p>
<p>Ma lecture de l&#8217;histoire originale m&#8217;amène à penser que le mal qui tourmente Jekyll est très clairement d&#8217;ordre sexuel, la répression victorienne d&#8217;une pulsion homosexuelle. Voyez vous-même si les indices pointent vers cette même conclusion. Mais l&#8217;histoire, comme pour tout grand roman, peut être lue d&#8217;une manière qui reflète la personnalité de chaque lecteur. Vous, en tant que politicien, par exemple, vous devez ressentir des tensions intérieures entre le bien commun que vous souhaitez mettre en place et le mal que vous devez accomplir pour y arriver. D&#8217;observer ces options opposées revêtues des apparences vivantes et contrastées du Dr Jekyll et de Mr Hyde devrait vous aider dans votre lutte pour incarner un Premier ministre Jekyll.</p>
<p>Une dernière observation: on a rarement vu une histoire aussi bien servie par son titre. Dr Jekyll et Mr Hyde—en anglais, les mots s&#8217;enchaînent si harmonieusement, le contrepoint entre &#8220;Doctor&#8221; et &#8220;Mister&#8221; plaisant à l&#8217;oreille et les deux noms tout à fait inhabituels mais si faciles à retenir. Étrangement, on n&#8217;explique jamais au lecteur comment le nom de Mr Hyde lui est venu. Le Dr Jekyll avale sa potion dans son laboratoire, devient quelqu&#8217;un d&#8217;autre, se plante devant un miroir et &#8220;Je vis pour la première fois l&#8217;apparence d&#8217;Edward Hyde.&#8221; De toute évidence, Stevenson savait que le jeu des noms marchait. On tient la médecine pour une profession qui fait le bien, et pourtant la seconde syllabe du nom du brave docteur rime avec &#8220;kill&#8221;—<em>&#8220;tuer&#8221;.</em> Quant à Mr Hyde, il est ce que Jekyll veut cacher—<em>&#8220;hide&#8221;</em>, en anglais. Tout cela fonctionne tellement bien que quiconque a lu l&#8217;histoire s&#8217;en souvient parfaitement en se remémorant le titre.</p>
<p>Cordialement vôtre,</p>
<p>Yann Martel</p>
<p>P.J.: un livre de poche dédicacé</p>
<p>P.S.: J&#8217;ai reçu une autre réponse de S. Russell, votre agent principal à la correspondance, cette fois-ci pour accuser réception du don de <em>Jules César </em>de Shakespeare. C&#8217;est la deuxième lettre en peu de temps, après un silence de deux ans. Je peux comprendre pour <em>Jules César</em>. Dans la lettre qui accompagnait la pièce, j&#8217;ai parlé de mes préoccupations au sujet des nouvelles directives mises en place pour le Conseil des Recherches en Sciences humaines et le Fonds du Canada pour les Périodiques. Ce sont des questions politiques, cela même dont les responsables de la correspondance du Premier ministre s&#8217;occupent. Mais une réponse à mon cadeau de <em>Le marin rejeté par la mer </em>de Yukio Mishima et <em>Louis Riel </em>de Chester Brown a été une surprise. Quoique je suppose que tout ce qui concerne Riel est politique, encore maintenant, et mérite que vous y répondiez, même indirectement. Recevrai-je un jour une réponse venant directement de vous? Une chose est sûre, c&#8217;est que vous avez l&#8217;embarras du choix quant à un livre sur lequel m&#8217;écrire.</p>
<p><strong>R</strong><strong>é</strong><strong>ponse: </strong><strong> </strong></p>
<p>à venir<strong>… </strong></p>
]]></content:encoded>
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		<title>Livre Numéro 55: The Gift (Le présent), de Lewis Hyde</title>
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		<pubDate>Mon, 11 May 2009 04:03:39 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Uncategorized]]></category>

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		<description><![CDATA[
Dédicace:
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
un présent à partager, comme tous les présents,
d&#8217;un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper   
Premier ministre du Canada  
80, rue Wellington  
Ottawa, ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
L&#8217;une des forces de la non-fiction, c&#8217;est qu&#8216;elle permet de concentrer l&#8217;attention. Tandis que la fiction peut être aussi variée que les sciences [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><a rel="attachment wp-att-512" href="http://www.quelitstephenharper.ca/2009/05/11/livre-numero-55-the-gift-le-present-de-lewis-hyde/the-gift/"><img class="alignright size-thumbnail wp-image-512" style="float: right;" title="Le cadeau, de Lewis Hyde" src="http://www.quelitstephenharper.ca/wordpress_french/wp-content/uploads/2009/03/the-gift-150x229.jpg" alt="Le cadeau, de Lewis Hyde" width="150" height="229" /></a></p>
<p><strong>Dédicace:</strong></p>
<p>À Stephen Harper,<br />
Premier ministre du Canada,<br />
un présent à partager, comme tous les présents,<br />
d&#8217;un écrivain canadien,<br />
avec ses meilleurs vœux,<br />
Yann Martel</p>
<p><strong>Lettre:</strong></p>
<p>Le Très honorable Stephen Harper   <br />
Premier ministre du Canada  <br />
80, rue Wellington  <br />
Ottawa, ON K1A 0A2</p>
<p>Cher Monsieur Harper,</p>
<p>L&#8217;une des forces de la non-fiction, c&#8217;est qu<strong>&#8216;</strong>elle permet de concentrer l&#8217;attention. Tandis que la fiction peut être aussi variée que les sciences humaines, la non-fiction, elle, a plutôt tendance à se spécialiser comme une science pure. Ceux et celles qui écrivent de la fiction entendent souvent leur éditeur leur dire: &#8220;Montre, ne raconte pas.&#8221; La raison en est que la fiction crée des univers peu familiers qui doivent devenir palpables, et non seulement être décrits. La non-fiction, par ailleurs, s&#8217;appuie sur un univers déjà en place, le nôtre, avec sa vraie histoire et ses véritables personnages historiques. Il faut bien sûr que cette histoire et ces personnages prennent vie sur la page; une bonne écriture est toujours essentielle. Mais cet ancrage dans le monde réel libère cependant les écrivains et écrivaines de non-fiction de la lourde tâche d&#8217;inventer totalement des personnages ou des situations et leur donne les coudées franches pour raconter, tout simplement. Ils y gagnent la possibilité d&#8217;explorer en profondeur un seul sujet. Ils y perdent le pouvoir d&#8217;exercer un attrait  plus diversifié. Dans la non-fiction le lecteur doit porter un intérêt bien réel au sujet traité. Par exemple, un essai sur le Japon féodal attirera probablement moins de lecteurs qu&#8217;un roman sur le Japon féodal. C&#8217;est en tout cas ce qui s&#8217;est passé avec le roman de James Clavell, <em>Shogun,</em> et je ne pense pas que ce soit exceptionnel.</p>
<p>La conséquence de la spécialisation est que le monde de la non-fiction est plus morcelé. Un roman ressemble plus à un autre roman qu&#8217;un essai à un autre essai. La preuve en est dans les noms qu&#8217;on donne aux deux genres: nous savons ce qu&#8217;est la fiction et c&#8217;est le nom que nous lui donnons et il y a de la place sous ce vocable pour les oeuvres théâtrales, les poèmes, les romans et les nouvelles du monde entier. Mais qu&#8217;en est-il des livres qui ne sont pas de fiction? Eh bien, nous ne sommes pas sûrs de ce qu&#8217;ils sont, et nous les définissons donc par ce qu&#8217;ils ne sont pas: ils sont de la <em>non</em>-fiction. Cette absence de convention produit, dans le cas d&#8217;un excellent ouvrage de non-fiction, une dose élevée d&#8217;originalité.</p>
<p>Un exemple parfait d&#8217;originalité pour un ouvrage de non-fiction se trouve dans le livre que je vous envoie cette semaine. Dans <em>The Gift (Le présent)</em>, Lewis Hyde étudie la signification et les conséquences d&#8217;un présent, c&#8217;est-à dire d&#8217;un objet ou service qui est offert gratuitement, librement, sans attente de rétribution concrète ou immédiate en retour. S&#8217;appuyant sur ce simple concept, Hyde mentionne tout un groupe de personnes, de lieux et d&#8217;habitudes et forme un tout cohérent de ce qui, dans un roman, serait un total fouillis. Vous verrez par vous-même. Les Puritains en Amérique, le folklore irlandais ou bengali, les insulaires de Trobriand au large de la Nouvelle-Guinée, les Maori de la Nouvelle-Zélande, le potlatch des Premières Nations de la Côte du Pacifique, les Alcooliques Anonymes, des contes sur Bouddha, la Compagnie Ford, le sort de sommes inattendues d&#8217;argent dans un ghetto urbain de Chicago, Martin Luther, Jean Calvin, la vie de Walt Whitman et celle d&#8217;Ezra Pound, pour ne mentionner que quelques-uns des exemples dont je me souviens—tout cela est tissé en un tout à mesure que Hyde présente sa théorie sur les différences entre l&#8217;échange de présents et l&#8217;échange de produits. Les devises qui correspondent à ces commerces sont radicalement différentes. Dans le premier cas, ce sont des sentiments qui sont échangés; dans le deuxième, c&#8217;est de l&#8217;argent. Le premier crée des liens; le second, une distance. Le premier engendre un sens de communauté; le second, un sens d&#8217;indépendance. Le premier amasse un capital qui est statique; le second perd sa valeur s&#8217;il ne circule pas. Ces concepts sont étudiés à la lumière de nombreux exemples anthropologiques et sociologiques dans le livre.</p>
<p>L&#8217;art est au coeur de <em>The Gift. </em>Hyde voit dans chaque aspect de l&#8217;art un don: la créativité est reçue comme un don par l&#8217;artiste, l&#8217;art est façonné comme un présent puis, d&#8217;une façon plutôt inconfortable dans notre système économique actuel, on fait le commerce de l&#8217;oeuvre d&#8217;art comme si c&#8217;était un cadeau. Cela a une résonance tout à fait familière à mes oreilles. Je n&#8217;ai jamais pensé à ma créativité en termes monnayables. J&#8217;écris maintenant comme j&#8217;écrivais au début: gratuitement. Mais l&#8217;artiste doit vivre. Comment donc quantifier la valeur de l&#8217;art qu&#8217;on réalise? Comment mettre en corrélation la valeur propre d&#8217;un poème et sa valeur monétaire? Une fois de plus le mot &#8220;inconfortable&#8221; me revient. Si Hyde privilégie l&#8217;esprit du don par rapport à l&#8217;échange commercial, ce n&#8217;est pas parce qu&#8217;il est un doctrinaire idéaliste. Ce n&#8217;est pas ce qu&#8217;il est. Mais ce qu&#8217;il pense est clair: nous avons oublié l&#8217;esprit du don dans notre société poussée par la consommation et le prix que nous avons à payer pour cela est la dessèchement de nos âmes.</p>
<p><em>The Gift </em>est un revigorant pour notre âme ainsi desséchée. Pour Lewis Hyde, l&#8217;esprit du don va bien plus loin que Noël et les anniversaires. C&#8217;est en fait une philosophie. Et il est difficile de ne pas y adhérer après la lecture de centaines de pages sur les présents qui sont fabriqués et donnés aux quatre coins de la planète. Nous avons peut-être un peu oublié à quel point on se sent bien quand on donne librement, à quel point il est nécessaire que ce qu&#8217;on reçoit soit passé à d&#8217;autres, pour que le présent survive, parcourant comme un poisson les flots humains, toujours vivant tant qu&#8217;il nage. C&#8217;est peut-être pour cela que les choses qui nous sont les plus précieuses sont celles que nous avons reçues. Il s&#8217;agit peut-être là de la manière la plus naturelle d&#8217;échanger. À tout le moins, après avoir lu ce livre vous ne penserez plus de la même façon au mot &#8220;présent&#8221;.   </p>
<p>Un point pour conclure, que je vous communique dans l&#8217;esprit de l&#8217;oeuvre de Hyde. Jusqu&#8217;ici,  je vous ai envoyé plus de cinquante-cinq livres de tous genres, et il y en aura d&#8217;autres, aussi longtemps que vous serez Premier ministre. Je suppose que tous ces livres reposent sur une tablette quelque part dans vos bureaux. Mais ils ne vont pas y rester toujours. Un bon jour, vous allez quitter vos fonctions et emporter avec vous l&#8217;énorme mine de papiers habituellement rassemblée par un Premier ministre. Cette mine sera emballée dans des centaines de boîtes de carton qui se retrouveront aux Archives nationales du Canada où, à un moment donné, elles seront ouvertes et leur contenu sera analysé par des chercheurs. Je serais triste que ce soit le sort réservé aux livres que je vous ai offerts. Les romans et les poèmes et les oeuvres de  théâtre ne sont pas faits pour vivre dans des boîtes de carton. Comme tous les présents, il faut qu&#8217;ils changent de mains. Pourrais-je donc vous suggérer de partager ce que j&#8217;ai partagé avec vous. L&#8217;un à la fois, ou bien tous ensemble, comme vous voulez, donnez ces livres, mais à deux conditions, cependant: premièrement, qu&#8217;ils ne soient pas conservés de façon permanente par chaque récipiendaire, mais plutôt offerts à quelqu&#8217;un d&#8217;autre dans un moment opportun, après avoir été lus. Et deuxièmement, qu&#8217;ils ne soient jamais vendus. Cela garderait en vie l&#8217;esprit de don de notre club du livre.</p>
<p>Cordialement vôtre,</p>
<p>Yann Martel</p>
<p>P.J.: un livre de poche dédicacé</p>
<p>P.S.: Soyez gentil de remercier pour moi S. Russel pour l&#8217;accusé réception qu&#8217;il, ou elle, m&#8217;a envoyé suite à mon dernier envoi de livres, le Mishima et le Chester Brown. [Voir la section <strong>Réponse </strong>des <strong>Livres Numéros 53 et 54</strong>.]</p>
<p><strong>R</strong><strong>é</strong><strong>ponse: </strong><strong> </strong></p>
<p>Le 22 mai, 2009</p>
<p>Monsieur Martel,</p>
<p>Au nom du Très honorable Stephen Harper, j&#8217;ai le plaisir d&#8217;accuser réception de votre récent courrier.</p>
<p>Je vous remercie de partager vos opinions par écrit avec le Premier ministre. Je puis vous assurer que vos commentaires ont été soigneusement notés. Pour obtenir davantage d&#8217;information sur les initiatives du gouvernement, vous voudrez consulter le site Web du Premier ministre, <span style="text-decoration: underline;"><a href="http://www.pm.gc.ca/" target="0">www.pm.gc.ca</a></span>.</p>
<p>Sincèrement vôtre,</p>
<p>L.A. Lavell</p>
<p>Agent principal à la correspondance</p>
]]></content:encoded>
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		</item>
		<item>
		<title>Livres Numéros 53 et 54: Louis Riel, de Chester Brown, et Le marin rejeté par la mer, de Yukio Mishima</title>
		<link>http://www.quelitstephenharper.ca/2009/04/13/livres-numeros-53-et-54-louis-riel-de-chester-brown-et-le-marin-rejete-par-la-mer-de-yukio-mishima/</link>
		<comments>http://www.quelitstephenharper.ca/2009/04/13/livres-numeros-53-et-54-louis-riel-de-chester-brown-et-le-marin-rejete-par-la-mer-de-yukio-mishima/#comments</comments>
		<pubDate>Mon, 13 Apr 2009 04:03:53 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Uncategorized]]></category>

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		<description><![CDATA[
Dédicace:
pour Louis Riel:
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
un roman illustré sur un moment
clé de l&#8217;histoire du Canada,
d&#8217;un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel
pour Le marin rejeté par la mer:
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
un roman qui illustre quelque chose de bien différent,
d&#8217;un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper   
Premier ministre du Canada  
80, [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><img class="alignright size-thumbnail wp-image-147" style="float: right;" title="Le marin rejeté par la mer, de Yukio Mishima" src="http://www.quelitstephenharper.ca/wordpress_french/wp-content/uploads/2008/08/mishima-the-sailor-who-fell-from-grace-with-the-sea1-150x245.jpg" alt="Le marin rejeté par la mer, de Yukio Mishima" width="150" height="245" /><img class="size-thumbnail wp-image-647 alignright" style="float: right;" title="Louis Riel, de Chester Brown" src="http://www.quelitstephenharper.ca/wordpress_french/wp-content/uploads/2009/04/riel-150x215.jpg" alt="Louis Riel, de Chester Brown" width="150" height="215" /></p>
<p><strong>Dédicace:</strong></p>
<p>pour <em>Louis Riel:</em></p>
<p>À Stephen Harper,<br />
Premier ministre du Canada,<br />
un roman illustré sur un moment<br />
clé de l&#8217;histoire du Canada,<br />
d&#8217;un écrivain canadien,<br />
avec ses meilleurs vœux,<br />
Yann Martel</p>
<p>pour <em>Le marin rejeté par la</em> <em>mer:</em></p>
<p>À Stephen Harper,<br />
Premier ministre du Canada,<br />
un roman qui illustre quelque chose de bien différent,<br />
d&#8217;un écrivain canadien,<br />
avec ses meilleurs vœux,<br />
Yann Martel</p>
<p><strong>Lettre:</strong></p>
<p>Le Très honorable Stephen Harper   <br />
Premier ministre du Canada  <br />
80, rue Wellington  <br />
Ottawa, ON K1A 0A2</p>
<p>Cher Monsieur Harper,</p>
<p>Quand j&#8217;ai commencé à vous envoyer des livres, j&#8217;ai dit que ce serait des oeuvres &#8221;&#8216;réputées faire épanouir la quiétude&#8221;. Un livre est un merveilleux outil—en fait, c&#8217;est un outil unique—pour accroître la profondeur de sa réflexion, pour aider à penser et à ressentir. Cela prend beaucoup de temps et un énorme effort pour écrire un bon livre, qu&#8217;il s&#8217;agisse d&#8217;un ouvrage de fiction ou d&#8217;un essai. Ce n&#8217;est pas seulement la recherche préliminaire; ce sont aussi les semaines et les mois de réflexion. Quand on leur demandait combien de temps il leur avait fallu pour écrire un livre, j&#8217;ai entendu des auteurs répondre: &#8216;Toute ma vie.&#8217; Je sais très bien ce qu&#8217;ils voulaient dire par là. Tout leur être avait été occupé à la tâche de l&#8217;écriture de ce livre, et les quelques années employées pour le mettre par écrit n&#8217;avaient été que la pointe du proverbial  iceberg. Ce n&#8217;est donc pas une surprise qu&#8217;un processus aussi long, un peu comme la maturation d&#8217;un bon vin, puisse aboutir à un produit digne d&#8217;une grande considération.</p>
<p>Mais la quiétude que les livres peuvent causer ne veut pas dire qu&#8217;ils soient tranquilles. Quiétude et tranquillité, ce n&#8217;est pas la même chose. Vous avez peut-être remarqué cela il y a quelques semaines, dans <em>Jules César. </em>Il n&#8217;y a guère de paix ni de tranquillité dans cette pièce, et pourtant elle mène quand même à la réflexion, n&#8217;est-ce-pas?   </p>
<p>Cette quiétude née de l&#8217;agitation se poursuit avec les deux livres que je vous envoie cette semaine. Je suis certain que vous connaissez bien la tragique saga de Louis Riel. Les Anglais le détestaient, les Français l&#8217;aimaient. Je ne parle évidemment pas des Anglais et des Français d&#8217;Europe. Je veux dire les peuples de cette nation qui a pris forme au nord des États-Unis. Les Anglais, les Irlandais et les Écossais de l&#8217;Ontario avaient depuis peu commencé à s&#8217;appeler eux-mêmes Canadiens, tandis que les Métis francophones de l&#8217;Établissement de la Rivière Rouge ne s&#8217;identifiaient pas ainsi. Un seul homme en vint à symboliser les tensions et les ressentiments d&#8217;une nouvelle nation. Ce fut un gâchis compliqué dont, encore aujourd&#8217;hui, nous continuons de subir les conséquences. Est-ce que le Parti Québécois aurait été élu en 1976 si Louis Riel et les Métis de la Rivière Rouge avaient été traités plus justement par Ottawa? Ou bien est-ce que cela aurait mené les Ontariens à élire un &#8220;Ontario Party&#8221; qui aurait favorisé l&#8217;union avec les États-Unis? Ce qui est clair—et votre expérience politique personnelle vous l&#8217;a sûrement démontré—c&#8217;est qu&#8217;une fois que préjugé et mauvaise foi sont ancrés dans l&#8217;esprit d&#8217;un peuple, c&#8217;est très difficile d&#8217;amener ce peuple à s&#8217;entendre.</p>
<p><em>Louis Riel</em>, de l&#8217;artiste illustrateur canadien Chester Brown, est un ouvrage sérieux qui raconte une histoire sérieuse d&#8217;une manière évocatrice et réfléchie. Les dessins sont séduisants et le texte est à la fois saisissant et subtil. Louis Riel en sort comme il l&#8217;était probablement: un homme étrange et charismatique, parfois pris d&#8217;une folie religieuse mais aussi authentiquement préoccupé par le sort de son peuple Métis.</p>
<p>Ces épithètes, &#8220;étrange et charismatique&#8221;, pourraient aussi s&#8217;appliquer à l&#8217;écrivain japonais Yukio Mishima (1925-1970). Si Riel était fou de religion, alors Mishima était fou d&#8217;esthétique. Vous savez sans doute comment Mishima est mort. Il est aussi connu pour sa mort que pour ses oeuvres. La vie d&#8217;un auteur ne devrait normalement pas être amalgamée à son oeuvre, mais un auteur en santé qui, à l&#8217;âge de 45 ans, au sommet de sa gloire, se suicide en s&#8217;ouvrant le ventre et en se faisant décapiter—ce qu&#8217;on appelle communément <em>hara-kiri</em>—après avoir envahi une base militaire et exhorté l&#8217;armée de son pays à renverser le gouvernement, un tel auteur ne peut manquer d&#8217;attirer l&#8217;attention pour d&#8217;autres raisons que ses livres. Dans ce cas, la vie et les livres sont indissociables. La fin de Mishima était moins liée à la politique et au retour du Japon à une supposée gloire ancienne qu&#8217;à certaines notions personnelles qu&#8217;il entretenait sur la mort et la beauté. Il en était obsédé, de la mort et de la beauté. Les personnages de son roman <em>Le marin rejeté par la mer</em>—Fusako, la mère, Noboru, son fils et Ryuji, le marin—le démontre. Ils sont rendus d&#8217;une manière exquise. On les perçoit non seulement dans leur réalité physique mais aussi dans leur vie intérieure. Chacun est empreint de beauté à sa façon. Et pourtant leur histoire est marquée par la violence et la mort. Je ne vous en dis pas plus.</p>
<p>Je vous avoue qu&#8217;au début de la vingtaine, quand j&#8217;ai lu <em>Le marin rejeté par la mer</em> pour la première fois, j&#8217;ai détesté l&#8217;oeuvre parce que je l&#8217;aimais. Ce livre, ainsi que <em>Hunger (Faim),</em> de Knut Hamsum, sont les seuls chefs-d&#8217;oeuvre que j&#8217;aie lus avec le souffle haletant de celui qui aurait peut-être pu les écrire lui-même. Ces deux histoires, je les avais en moi, pensais-je, mais un écrivain japonais et un écrivain norvégien y étaient parvenus avant moi.</p>
<p>Je dois vous expliquer la raison pour laquelle je vous envoie deux livres cette semaine. Je pars en vacances et je ne veux pas m&#8217;inquiéter du sort de livres confiés à la poste. Voici donc vos livres pour le mois d&#8217;avril, <em>Louis Riel </em>pour le 13 avril et <em>Le marin rejeté par la mer</em> pour le 27 avril.</p>
<p>Comme ces oeuvres semblent curieuses et sans lien l&#8217;une avec l&#8217;autre. Je doute que Mishima ait jamais entendu parler de Louis Riel et il n&#8217;y a rien dans <em>Louis Riel</em>  qui me fasse croire que Chester Brown soit un admirateur de Mishima. Mais c&#8217;est ce que j&#8217;ai toujours aimé au sujet des livres, comme ils peuvent être si différents les uns des autres et pourtant s&#8217;accommoder parfaitement sur une tablette. L&#8217;espérance de la littérature, l&#8217;espoir de la quiétude, c&#8217;est que la paix que les livres les plus divers peuvent partager côte à côte transformera leurs lecteurs, afin qu&#8217;eux aussi soient capables de vivre côte à côte avec des gens qui sont bien différents d&#8217;eux.</p>
<p>Cordialement vôtre,</p>
<p>Yann Martel</p>
<p>P.J.: un livre cartonné  dédicacé et un livre de poche dédicacé</p>
<p><strong>Réponse:</strong></p>
<p>29 avril, 2009</p>
<p>Monsieur Martel,</p>
<p>Au nom du Très honorable Stephen Harper, j&#8217;ai le plaisir d&#8217;accuser réception de votre courrier auquel vous aviez joint un exemplaire de deux oeuvres, l&#8217;une <em>Le marin rejeté par la mer</em> de Yukio Mishima et l&#8217;autre <em>Louis Riel </em>de Chester Brown.</p>
<p>Le Premier ministre m&#8217;a demandé de vous transmettre ses remerciements pour l&#8217;envoi de ces livres. Soyez assuré que votre geste délicat a été fort apprécié.</p>
<p>Sincèrement vôtre</p>
<p>S. Russell</p>
<p>Agent principal à la correspondance</p>
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		</item>
		<item>
		<title>Livre Numéro 52: Burning Ice: art et changements climatiques, collectif sous la direction de David Buckland et la Fondation Cape Farewell</title>
		<link>http://www.quelitstephenharper.ca/2009/03/30/livre-numero-52-burning-ice-art-et-changements-climatiques-collectif-sous-la-direction-de-david-buckland-et-la-fondation-cape-farewell/</link>
		<comments>http://www.quelitstephenharper.ca/2009/03/30/livre-numero-52-burning-ice-art-et-changements-climatiques-collectif-sous-la-direction-de-david-buckland-et-la-fondation-cape-farewell/#comments</comments>
		<pubDate>Mon, 30 Mar 2009 04:03:46 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Uncategorized]]></category>

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		<description><![CDATA[
Dédicace:
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
Un livre sur un sujet chaud
d&#8217;un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper   
Premier ministre du Canada  
80, rue Wellington  
Ottawa, ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
Je n&#8217;avais jamais entendu parler de Cape Farewell, une organisation non gouvernementale britannique, jusqu&#8217;à ce qu&#8217;un courriel de sa part surgisse dans ma boîte. On [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><a rel="attachment wp-att-540" href="http://www.quelitstephenharper.ca/2009/03/30/livre-numero-52-burning-ice-art-et-changements-climatiques-collectif-sous-la-direction-de-david-buckland-et-la-fondation-cape-farewell/arctic/"><img class="alignright size-thumbnail wp-image-540" style="float: right;" title="Glace brulante--art et changement climatique" src="http://www.quelitstephenharper.ca/wordpress_french/wp-content/uploads/2009/03/arctic-150x135.jpg" alt="Glace brulante--art et changement climatique" width="150" height="135" /></a></p>
<p><strong>Dé</strong><strong>dicace:</strong></p>
<p>À Stephen Harper,<br />
Premier ministre du Canada,<br />
Un livre sur un sujet chaud<br />
d&#8217;un écrivain canadien,<br />
avec ses meilleurs vœux,<br />
Yann Martel</p>
<p><strong>Lettre:</strong></p>
<p>Le Très honorable Stephen Harper   <br />
Premier ministre du Canada  <br />
80, rue Wellington  <br />
Ottawa, ON K1A 0A2</p>
<p>Cher Monsieur Harper,</p>
<p>Je n&#8217;avais jamais entendu parler de Cape Farewell, une organisation non gouvernementale britannique, jusqu&#8217;à ce qu&#8217;un courriel de sa part surgisse dans ma boîte. On m&#8217;invitait, grâce à un financement de la Fondation canadienne Musagetes, à une expédition qu&#8217;on allait organiser au Pérou. Pour me faire connaître l&#8217;organisme et ses objectifs, on offrait de m&#8217;expédier un livre et un DVD. J&#8217;étais curieux d&#8217;en savoir plus et j&#8217;ai accepté. Je n&#8217;avais rien à perdre. Quelques jours plus tard, la publication  et le DVD me sont parvenus par courrier. J&#8217;ai lu le livre, regardé le DVD, j&#8217;ai parcouru le site Internet de la Fondation (<a href="http://www.capefarewell.com/" target="0">www.capefarewell.com</a>) et je me suis hâté d&#8217;accepter l&#8217;invitation.</p>
<p>Bien des gens ont d&#8217;abord été renseignés sur les changements climatiques par l&#8217;intermédiaire d&#8217;<em>Une vérité qui dérange</em>, le documentaire basé sur les tournées d&#8217;Al Gore. La mission de Cape Farewell est d&#8217;aller au-delà de cette première prise de conscience et d&#8217;orchestrer une réponse de nature culturelle aux changements climatiques. À cette fin, la Fondation organise des périples jusqu&#8217;aux frontière des changements climatiques, les points chauds (au sens littéral du mot) où le bouleversement est le plus apparent. Chaque expédition compte également des scientifiques qui poursuivent leur recherche, et cela afin que les artistes puissent observer non seulement le théâtre des changements, mais aussi quelques-uns de ses acteurs. Puis on invite les artistes à réagir et à devenir eux-mêmes des intervenants. Le DVD <em>Art from a Changing Arctic </em>rend compte des trois premières expéditions de Cape Farewell à l&#8217;archipel Svalbard, tandis que <em>Burning Ice </em>reprend certaines réactions des artistes.</p>
<p>C&#8217;est, comme vous le verrez, un livre très varié. On y voit des oeuvres d&#8217;art plastique,  autant photographiques et picturales que sculpturales; il y a des essais, soit scientifiques, rappelant à grands traits les changements climatiques, soit personnels, décrivant les réactions des individus à ces changements. <em>Burning Ice </em>a été publié en 2006 et son message est déjà dépassé. Dans un essai, un scientifique affirme qu&#8217;en 2050 il n&#8217;y aura plus de glace d&#8217;été dans l&#8217;Arctique. Or les scientifiques prédisent maintenant que c&#8217;en sera fait d&#8217;ici à 2013. En trois ans à peine les choses se sont déjà dégradées. On devient facilement pessimiste quand on observe les changements climatiques. &#8220;Face à une telle calamité globale, qu&#8217;est-ce que j&#8217;y peux, moi?&#8221; La grande qualité de <em>Burning Ice, </em>c&#8217;est que le livre montre ce qu&#8217;on peut faire: on peut réagir. Il est bien évident qu&#8217;une toile, une photographie ou un enchaînement de mots ne vont pas sauver la planète. Mais ce sont des choses qui peuvent en venir aux prises avec ce problème. Les changements climatiques sont en eux-mêmes une force impersonnelle, profondément désarmante. La création artistique inspirés par les changements climatiques engagent l&#8217;individu dans sa personne toute entière, conférant tant à l&#8217;artiste qu&#8217;au spectateur un pouvoir d&#8217;intervention. </p>
<p>En feuilletant <em>Burning Ice</em>, en regardant les illustrations, en lisant les essais, j&#8217;ai ressenti un étrange mélange d&#8217;émerveillement et de détresse. Ce qui est déjà un progrès par rapport à la simple détresse. Que l&#8217;art dont Cape Farewell stimule la création, qu&#8217;on le voie dans des livres ou dans des expositions, soit perçu comme une élégie, un adieu à notre planète, ou le commencement d&#8217;un réel retournement dans notre de façon de vivre, on ne le saura que dans les années à venir. Mais une chose est sûre: la réponse que nous donnons aux changements climatiques ne peut pas être simplement politique. Les politiciens se traînent les pieds—et vous parmi eux—à cause du pouvoir du complexe industriel des hydrocarbures. Ce sont les citoyens qui doivent bouger en premier et l&#8217;art est une manière idéale de les amener à le faire. L&#8217;art traite le sujet à un niveau où tout un chacun dans la rue, homme, femme, adolescent ou enfant, peut le faire sien et y réagir. Une fois que les citoyens se seront engagés dans le domaine vital des changements climatiques, les politiciens seront bien obligés de les suivre.    </p>
<p>Pourquoi ne pas prendre un peu d&#8217;avance sur cette vague? J&#8217;espère que vous serez à la fois ému et alarmé par <em>Burning Ice. </em></p>
<p>Cordialement vôtre,</p>
<p>Yann Martel</p>
<p>P.J.: un livre cartonné dédicacé et un DVD</p>
<p><strong>Réponse:</strong></p>
<p>Le 24 juin, 2009</p>
<p>Cher Monsieur Martel,</p>
<p>Au nom du Très Honorable Stephen Harper, je tiens à accuser réception de votre correspondance du 30 mars, par laquelle vous lui faisiez parvenir un exemplaire du livre <em>Burning Ice: Art &amp; Climate Change. </em></p>
<p>Je vous remercie d&#8217;offrir ce matériel au Premier ministre. Votre courtoisie en portant cette information à son attention est grandement appréciée.</p>
<p>Sincèrement vôtre</p>
<p>P. Monteith</p>
<p>Agent responsable de la correspondance.</p>
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		</item>
		<item>
		<title>Livre Numéro 51: Jules César, de William Shakespeare</title>
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		<pubDate>Mon, 16 Mar 2009 04:03:33 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Uncategorized]]></category>

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		<description><![CDATA[
Dédicace:
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
S.O.S (Sauvons l&#8217;Oeuvre de Shakespeare),
d&#8217;un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper   
Premier ministre du Canada  
80, rue Wellington  
Ottawa, ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
C&#8217;était hier les ides de mars. Un bon moment pour Jules César, de William Shakespeare. Il n&#8217;y a rien de religieux chez Shakespeare, rien de sacré à son [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><a rel="attachment wp-att-435" href="http://www.quelitstephenharper.ca/2009/03/16/livre-numero-51-jules-cesar-de-william-shakespeare/caesar/"><img class="alignnone size-thumbnail wp-image-435" style="float: right;" title="Jules Caesar, de William Shakespeare" src="http://www.quelitstephenharper.ca/wordpress_french/wp-content/uploads/2009/03/caesar-150x237.jpg" alt="Jules Caesar, de William Shakespeare" width="150" height="237" /></a></p>
<p><strong>Dé</strong><strong>dicace:</strong></p>
<p>À Stephen Harper,<br />
Premier ministre du Canada,<br />
S.O.S (Sauvons l&#8217;Oeuvre de Shakespeare),<br />
d&#8217;un écrivain canadien,<br />
avec ses meilleurs vœux,<br />
Yann Martel</p>
<p><strong>Lettre:</strong></p>
<p>Le Très honorable Stephen Harper   <br />
Premier ministre du Canada  <br />
80, rue Wellington  <br />
Ottawa, ON K1A 0A2</p>
<p>Cher Monsieur Harper,</p>
<p>C&#8217;était hier les ides de mars. Un bon moment pour <em>Jules César, </em>de William Shakespeare. Il n&#8217;y a rien de religieux chez Shakespeare, rien de sacré à son sujet, mais on peut se perdre et se retrouver soi-même dans son oeuvre tout comme il est possible de le faire dans la Bible. Ce sont deux univers entiers, l&#8217;un laïc, l&#8217;autre religieux, et l&#8217;un et l&#8217;autre ont créé des générations de lecteurs et d&#8217;érudits qui peuvent en citer de nombreux passages tirés d&#8217;un livre ou d&#8217;une pièce. Quiconque se retrouverait sur une île déserte avec un exemplaire de la Bible ou les oeuvres complètes de Shakespeare pourrait s&#8217;en tirer. Muni de ces deux oeuvres, il s&#8217;en tirerait encore mieux.</p>
<p>On trouve tout chez Shakespeare (même des passages ennuyeux dans les pièces historiques). La langue anglaise et la nature de l&#8217;écriture dramatique étaient encore à la forge à l&#8217;époque de Shakespeare, soit entre 1564 et 1616, et son travail à chaud sur l&#8217;enclume continue de marquer jusqu&#8217;à nos jours la langue, le théâtre et notre vision du monde. Voici seulement deux petits exemples: au premier acte, vers la fin de la deuxième scène, Cassius demande à Casca si Cicéron a dit quoi que ce soit au sujet de l&#8217;évanouissement de César. Casca répond oui, Cicéron a fait un commentaire, mais en grec, et il ajoute, pince-sans-rire,&#8221;&#8216;En tout cas c&#8217;était du grec à mes oreilles.&#8221; Plus tard, au troisième acte, à la première scène, César affirme que sa volonté est ferme et qu&#8217;on ne le fait pas facilement changer d&#8217;idée. Il est, dit-il, &#8220;aussi constant que l&#8217;étoile polaire&#8221;. Ce ne sont que deux des expressions dont Shakespeare a doté la langue dans laquelle il oeuvrait. Il a apporté bien davantage, évidemment. Ses pièces, en plus d&#8217;être vivantes et dramatiques, débordent d&#8217;observations perspicaces sur la nature humaine. L&#8217;adjectif &#8220;shakespearien&#8221; a une signification étendue. Si cet homme-là était une source, nous vivons maintenant tous dans son delta.</p>
<p><em>Jules César</em> est une pièce sur la politique, plus spécifiquement sur le pouvoir. Le pouvoir potentiel d&#8217;un individu, le pouvoir de la tradition, le pouvoir des principes, le pouvoir de persuasion, le pouvoir des masses—tous ces pouvoirs s&#8217;entrechoquent dans la pièce, avec des effets mortels. Shakespeare ne prend pas position. Sa pièce est une tragédie, mais ce n&#8217;est pas seulement la tragédie de César. C&#8217;est aussi celle de Brutus et de Cassius, de Portia et de Calpurnia, de Cinna le poète et de Rome elle-même.</p>
<p>Puisque <em>Jules César</em> traite de pouvoir et de politique, aussi bien parler ici de pouvoir et de politique. Permettez-moi de vous communiquer les préoccupations qui me taraudent au sujet de  deux décisions que votre gouvernement a annoncées récemment.</p>
<p>La première concerne le Conseil des Recherches en Sciences humaines (CRSH). Les nouveaux fonds qui seront attribués au Conseil devront apparemment être consacrés exclusivement au secteur des diplômes reliés aux affaires. Ne croyez-vous pas qu&#8217;il y a une certaine contradiction entre les idéaux ultra-libéraux, friants d&#8217;un rôle réduit de l&#8217;État mis de l&#8217;avant par votre parti et le fait de dire à un organisme indépendant comment dépenser ses fonds? Est-ce que vous n&#8217;augmentez pas ainsi la taille du gouvernement, est-ce que vous ne le rendez pas plus envahissant? Mais cet aspect de la chose est marginal. Ce qui est bien plus préoccupant, c&#8217;est que cela dénature le rôle du CRSH. Je n&#8217;ai jamais compris pourquoi des universités publiques, financées par les citoyens, devaient forcément avoir des facultés ou des départements de commerce. Est-ce que faire de l&#8217;argent est vraiment un sujet académique?  N&#8217;allez pas croire que je pense qu&#8217;il y a une honte liée à l&#8217;argent ou au fait d&#8217;en acquérir, mais nous perdons de vue la raison d&#8217;être d&#8217;une université si nous pensons que c&#8217;est un lieu pour fabriquer en série des MBA. Une université est la dépositaire, le creuset de la société, l&#8217;endroit où la société s&#8217;étudie elle-même. C&#8217;est le cerveau d&#8217;une société.  Ce n&#8217;est pas son porte-monnaie. Les entreprises commerciales vont et viennent. Shakespeare, lui, reste. Une université construit des esprits et des âmes. Une entreprise commerciale donne de l&#8217;emploi.  Il ferait mieux vivre dans le monde si plutôt que d&#8217;avoir le monde des affaires qui infiltre les universités il y avait des types comme Shakespeare qui infiltraient le monde des affaires. J&#8217;imagine que ce genre de raisonnement n&#8217;attire guère votre attention. Peut-être ai-je mal compris. Pour paraphraser Antoine quand il parle de Brutus: tu es un homme honorable et tu dois savoir ce que tu fais.</p>
<p>Ma seconde préoccupation touche l&#8217;annonce faite par le Ministre du Patrimoine, James Moore, à l&#8217;effet que le financement offert par le nouveau Fonds du Canada pour les périodiques pourrait limiter son appui aux magazines qui ont un tirage de plus de cinq mille exemplaires. Cela devrait en finir avec à peu près toutes les revues artistiques et littéraires du Canada. &#8220;Une bonne idée&#8221;, pensez-vous. &#8220;Qui a besoin de ces feuilles de chou élitistes?&#8221; Et bien nous en avons tous besoin parce que les bonnes choses commencent petites. Je ne vais vous donner qu&#8217;un exemple, le mien. J&#8217;ai d&#8217;abord été publié par The Malahat Review, édité à Victoria, en Colombie-Britannique. Son appui initial, quand j&#8217;étais dans la vingtaine, m&#8217;a galvanisé. Cela m&#8217;a porté à vouloir écrire de plus en plus, et de mieux en mieux. C&#8217;est parce que j&#8217;ai été publié dans The Malahat Review que j&#8217;ai gagné mon premier prix littéraire, que j&#8217;ai rencontré mon agent littéraire, que des éditeurs de Toronto m&#8217;ont porté attention. The Malahat Review, c&#8217;est là que je suis né en tant qu&#8217;écrivain. Si The Malahat Review disparaît, c&#8217;est la prochaine génération d&#8217;écrivains et d&#8217;écrivaines et de poètes qui disparaît. Mais peut-être ai-je mal compris. Vous êtes un homme honorable et vous devez savoir ce que vous faites.</p>
<p>Transformer le CRSH en agence de financement des MBA et éliminer les magazines artistiques et littéraires, ce sont des décisions qui me sont incompréhensibles. Les sommes en question sont tellement insignifiantes, relativement, et pourtant leur importance est si grande. Est-ce que c&#8217;est vraiment votre intention de transformer le Canada en une société post-lettrée. Déjà, il y a tant de jeunes qui sont post-historiques et post-religieux. Si la lecture et la litérature sont les prochains piliers à disparaître, que restera-t-il de notre identité? Mais peut-être ai-je mal compris. Vous êtes un homme honorable et vous devez savoir ce que vous faites.</p>
<p>Au troisième acte, à la troisième scène de <em>Jules César</em>,<em> </em>vous allez rencontrer Cinna le poète. Il est lynché par la foule qui le confond avec un autre Cinna, conspirateur celui-ci. Ce n&#8217;est pas la façon de faire au Canada. Ici, maintenant, au Canada, c&#8217;est le gouvernement qui attaque Cinna le poète. Mais peut-être ai-je mal compris. Vous êtes un homme honorable et vous devez savoir ce que vous faites.</p>
<p>Cordialement vôtre,</p>
<p>Yann Martel</p>
<p>P.J.: un livre de poche dédicacé</p>
<p><strong>R</strong><strong>é</strong><strong>ponse: </strong></p>
<p><strong>1)</strong></p>
<p>Le 1 mai, 2009</p>
<p>Monsieur Martel,</p>
<p>Au nom du Très honorable Stephen Harper, j&#8217;ai le plaisir d&#8217;accuser réception de votre courrier au sujet du Conseil des Recherches en Sciences humaines et du Fonds du Canada pour les Périodiques. Je veux aussi vous remercier d&#8217;avoir joint à votre envoi <strong>Jules César </strong>de William Shakespeare.</p>
<p>Soyez assuré que vos commentaires recevront la considération appropriée. J&#8217;ai pris la liberté d&#8217;acheminer copie de votre correspondance à l&#8217;Honorable Tony Clement, Ministre de l&#8217;Industrie, et à l&#8217;Honorable James Moore, Ministre du Patrimoine canadien et des Langues officielles, pour les mettre au courant de vos préoccupations.</p>
<p>Je vous remercie à nouveau d&#8217;avoir écrit au Premier ministre.</p>
<p>Sincèrement vôtre,</p>
<p>S. Russell</p>
<p>Agent principal à la correspondance</p>
<p><strong>2)</strong></p>
<p>Le 16 juin, 2009</p>
<p>Cher Monsieur Martel,</p>
<p>Le Bureau du Premier ministre m&#8217;a fait parvenir copie de votre lettre du 5 mai, 2009, au sujet de la décision budgétaire de 2009 d&#8217;accorder l&#8217;augmentation temporaire des Bourses d&#8217;études supérieures du Canada allouées par le Conseil de Recherches en sciences humaines (CRSH) à des étudiants qui poursuivent des études reliées aux affaires. Je m&#8217;excuse du délai à vous répondre.</p>
<p>Le Gouvernement du Canada reconnaît que les personnes de talent, qualifiées et créatives représentent l&#8217;élément critique d&#8217;une économie nationale réussie, et il s&#8217;est engagé à renforcer l&#8217;élément humain de notre stratégie <em>Réaliser le potentiel des sciences et de la technologie au profit du Canada</em>. Non seulement notre gouvernement a-t-il maintenu, mais il a augmenté le niveau d&#8217;appui fédéral aux étudiants diplômés du Canada. Dans le budget de 2007, nous avons augmenté le programme de Bourses d&#8217;études supérieures du Canada pour aider 5,000 étudiants dans tous les domaines d&#8217;études. Parmi les récipiendaires, 2600 reçoivent l&#8217;appui du CRSH, 1600 du Conseil de Recherches en Sciences naturelles et en Génie du Canada (CRSNG) et 800 de l&#8217;Institut canadien pour la Recherche en Santé (ICRS).</p>
<p>Le budget de 2009 a annoncé une augmentation temporaire additionnelle du nombre de bourses d&#8217;études supérieures du Canada qui seront accordées en 2009-2010 et 2010-2011 dans le cadre du Plan d&#8217;Action économique du Canada. Ces fonds additionnels aideront les étudiants à approfondir leurs connaissances en poursuivant leurs études à un moment où le marché du travail s&#8217;affaiblit au Canada. Des 2500 nouvelles bourses disponibles dans le budget 2009, 500 seront accordées par le CRSH à des étudiants qui préparent des diplômes reliés aux affaires.</p>
<p>La Stratégie de sciences et technologie se préoccupe de la nécessité d&#8217;encourager des formations de niveau supérieur dans les affaires au Canada afin d&#8217;améliorer l&#8217;innovation et la santé de notre économie en général. Notre concentration sur les études dans le domaine des affaires fournira un appui additionnel et un encouragement aux étudiants qui poursuivent des études avancées dans un domaine critique pour le succès économique futur du Canada.</p>
<p>Ce gouvernement reconnaît l&#8217;important apport de toutes les sciences sociales et des humanités à une économie et à une société dynamiques. La recherche en sciences sociales et en humanités fait progresser la connaissance et développe la compréhension des groupes et des sociétés. La connaissance et la compréhension contribuent au débat sur des aspects critiques des questions sociales, culturelles, économiques, technologiques et de bien-être. Elles fournissent aussi aux communautés, aux entreprises et aux gouvernements des bases pour une démocratie saine et vibrante. Le CRSH continuera d&#8217;accorder des Bourses d&#8217;études supérieures du Canada dans toute la gamme des sciences sociales et des humanités  dans le cadre du programme actuel. Au cours des trois prochaines années, le CRSH accordera 5700 Bourses d&#8217;études supérieures du Canada, dont 5,200 &#8211; plus de 90 pour cent &#8211; concerneront des champs des sciences sociales et des humanités.</p>
<p>Les bourses additionnelles seront accordées dans le respect du mandat du CRSH d&#8217;appuyer l&#8217;excellence dans la recherche et dans la formation à la recherche dans les sciences sociales et les humanités. Elles feront en sorte que les meilleurs étudiants supérieurs dans les champs reliés aux affaires contribuent à augmenter la prospérité du Canada.</p>
<p>Je vous remercie de votre lettre et je vous prie d&#8217;accepter mes meilleurs voeux.</p>
<p>Sincèrement vôtre</p>
<p>Tony Clement</p>
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		<item>
		<title>Livre Numéro 50: Jane Austen, une vie, de Carol Shields</title>
		<link>http://www.quelitstephenharper.ca/2009/03/02/livre-numero-50-jane-austen-une-vie-de-carol-shields/</link>
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		<pubDate>Mon, 02 Mar 2009 04:03:52 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Uncategorized]]></category>

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		<description><![CDATA[Dédicace:
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
notre cinquantième livre,
d&#8217;un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper   
Premier ministre du Canada  
80, rue Wellington  
Ottawa ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
Le questionnement délicat et pourtant insistant, la légèreté du toucher, la précision de l&#8217;exposé, la fine sensibilité morale, l&#8217;intelligence soutenue—il ne manque finalement plus que l&#8217;ironie de Jane [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><a rel="attachment wp-att-396" href="http://www.quelitstephenharper.ca/?attachment_id=396"></a><img class="alignright size-thumbnail wp-image-151" style="float: right;" title="Jane Austen, de Carol Shields" src="http://www.quelitstephenharper.ca/wordpress_french/wp-content/uploads/2008/08/shields-jane-austen-a-life1-150x210.jpg" alt="Jane Austen, de Carol Shields" width="150" height="210" /><strong>Dé</strong><strong>dicace:</strong></p>
<p>À Stephen Harper,<br />
Premier ministre du Canada,<br />
notre cinquantième livre,<br />
d&#8217;un écrivain canadien,<br />
avec ses meilleurs vœux,<br />
Yann Martel</p>
<p><strong>Lettre:</strong></p>
<p>Le Très honorable Stephen Harper   <br />
Premier ministre du Canada  <br />
80, rue Wellington  <br />
Ottawa ON K1A 0A2</p>
<p>Cher Monsieur Harper,</p>
<p>Le questionnement délicat et pourtant insistant, la légèreté du toucher, la précision de l&#8217;exposé, la fine sensibilité morale, l&#8217;intelligence soutenue—il ne manque finalement plus que l&#8217;ironie de Jane Austen dans cet excellent ouvrage sur sa vie, écrit par Carol Shields; cela est très bien ainsi car l&#8217;emportement ironique n&#8217;a guère sa place dans une biographie qui se veut honnête. Par ailleurs, dénué de toute tentative d&#8217;imitation ou de pastiche, ce livre est tellement fidèle à son sujet, est tellement pris par ce que cela signifie d&#8217;être écrivaine, qu&#8217;on pourrait presque s&#8217;imaginer lire <em>Carol Shields, une vie, </em>de Jane Austen. Et ce n&#8217;est pas que Carol Shields s&#8217;immisce dans le texte de façon inconvenante. Pas du tout. Sauf dans le bref prologue, le pronom &#8220;je&#8221;  pour désigner la biographe n&#8217;apparaît jamais. Ce livre n&#8217;est rien d&#8217;autre que la biographie de Jane Austen. Mais l&#8217;esprit de chacune des deux écrivaines, celui de la romancière anglaise qui a vécu de 1775 à 1817 et celui de la romancière canadienne qui a vécu de 1935 à 2003, ont tellement en commun qu&#8217;il se dégage du livre un sentiment d&#8217;amitié plutôt que d&#8217;analyse.</p>
<p>L&#8217;illusion de complicité est maintenue par le fait qu&#8217;on ne sait pas grand-chose de Jane Austen, même si elle a écrit six romans qui trônent de plein droit dans la bibliothèque de la grande littérature anglaise. Elle a écrit <em>Orgueil et préjugés, Raison et sentiments, Northanger Abbey, Mansfield Park, Emma </em>et<em> Persuasion </em>dans une persistante obscurité rurale. Comme auteure, elle n&#8217;a été publiée que six ans avant sa mort et les quatre romans édités pendant sa vie l&#8217;ont été de manière anonyme, l&#8217;auteure n&#8217;étant identifié que par les mots &#8220;Une Dame&#8221;. Et même quand on a su amplement après sa mort que la Dame en question avait été une certaine Jane Austen, résidente du village de Chawton, dans le Hampshire, la postérité n&#8217;en apprit pas beaucoup plus à son sujet. Jane Austen n&#8217;a jamais rencontré un autre auteur publié, elle n&#8217;a jamais été interviewée par un journaliste et n&#8217;a jamais évolué dans un cercle littéraire au-delà de celui extrêmement restreint des membres de sa famille qui furent ses premiers et ses plus loyaux lecteurs. Ce que ses lettres auraient pu nous apprendre d&#8217;elle n&#8217;est que partiel car bon nombre d&#8217;entre elles furent détruites par sa soeur Cassandra. En d&#8217;autres mots, Jane Austen a vécu entourée de gens qui l&#8217;ont à peine notée, et j&#8217;utilise ce mot littéralement: à part quelques parents et amis, on a écrit bien peu du vivant de Jane Austen qui aurait pu nous aider à nous familiariser avec elle. La biographie d&#8217;une personne aussi insaisissable prendra donc plutôt la forme d&#8217;une quête spirituelle que d&#8217;un alignement de données. Voilà bien à quoi tient l&#8217;excellence de la biographie écrite par Carol Shields. Ce n&#8217;est pas une accumulation de faits. C&#8217;est plutôt une méditation sur l&#8217;existence de Jane Austen en tant qu&#8217;écrivaine—et qui mieux qu&#8217;une romancière qu&#8217;on peut considérer comme sa ré-incarnation moderne pour le faire? Carol Sields cultivait un intérêt comparable pour la perspective féminine et était tout aussi à l&#8217;aise que Jane Austen dans l&#8217;exploration des domaines domestique et intime, en en fouillant les profondeurs jusqu&#8217;à en faire surgir l&#8217;universel.  Le justesse intuitive de sa biographie compense totalement l&#8217;absence de données concrètes.</p>
<p>Le onzième livre que je vous ai envoyé était un roman de Jane Austen, une oeuvre mineure car elle était restée inachevée; si vous vous en souvenez, c&#8217;était <em>Les Watson. </em>Si c&#8217;est le seul roman que vous ayez lu d&#8217;elle, ne craignez pas d&#8217;être laissé en plan par cette biographie. Le titre est <em>Jane Austen, une vie</em>,  d&#8217;ailleurs, et non <em>Jane Austen, ses livres. </em>On y discute bien évidemment de ses oeuvres, mais principalement pour l&#8217;éclairage qu&#8217;elles nous donnent sur leur auteure. Le lecteur n&#8217;a pas à avoir une connaissance approfondie des romans pour apprécier ce que Carol Shields en dit.</p>
<p>Je dois souligner que la lecture de ce livre procure un grand plaisir. Il est d&#8217;une intelligence très engageante, non seulement en nous faisant mieux connaître Jane Austen, mais encore en laissant le lecteur explorer l&#8217;alchimie de l&#8217;écriture. Jane Austen, affranchie de sa vie très restreinte, a composé des romans qui parlent encore aux lecteurs d&#8217;aujourd&#8217;hui, malgré le fait que leur vie, surtout celle des lectrices, ait  immensément changé. Carol Shields, quant à elle, indomptée par le peu de matériel dont elle disposait, a composé une biographie qui s&#8217;adresse à tous, hommes ou femmes, lecteurs assidus d&#8217;Austen ou néophytes. J&#8217;espère que vous allez  prendre plaisir à la lecture de ce livre, le cinquantième que je vous fais parvenir.</p>
<p>Je suis allé à Bath récemment, là où Jane Austen a vécu quelques années. Elle y a été malheureuse, mais c&#8217;est quand même une fort jolie ville. J&#8217;ai pris deux photos pour vous que je joins à cette lettre (<a href="http://www.quelitstephenharper.ca/2009/03/02/livre-numero-50-jane-austen-une-vie-de-carol-shields/photo1/" target="0">première photo</a>, <a href="http://www.quelitstephenharper.ca/2009/03/02/livre-numero-50-jane-austen-une-vie-de-carol-shields/photo2/" target="0">deuxième photo</a>).</p>
<p>Cordialement vôtre,</p>
<p>Yann Martel</p>
<p>P.J.: un livre de poche dédicacé et deux photos</p>
<p><a rel="attachment wp-att-394" href="http://www.quelitstephenharper.ca/?attachment_id=394"></a><strong>Réponse:</strong></p>
<p>à venir&#8230;</p>
]]></content:encoded>
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		</item>
		<item>
		<title>Livre Numéro 49: Le vieil homme et la mer, d&#8217;Ernest Hemingway</title>
		<link>http://www.quelitstephenharper.ca/2009/02/16/livre-numero-49-le-vieil-homme-et-la-mer-dernest-hemingway/</link>
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		<pubDate>Mon, 16 Feb 2009 04:03:08 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Uncategorized]]></category>

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		<description><![CDATA[
Dédicace:
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
d&#8217;un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper   
Premier ministre du Canada  
80, rue Wellington  
Ottawa, ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper, 
Le célèbre Ernest Hemingway. Le vieil homme et la mer est l&#8217;une de ces oeuvres littéraires dont presque tout le monde a entendu parler, même ceux qui ne l&#8217;ont pas lue. [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p style="TEXT-ALIGN: left"><img class="alignright size-thumbnail wp-image-143" style="float: right;" title="Le vieil homme et la mer, de Ernest Hemingway" src="http://www.quelitstephenharper.ca/wordpress_french/wp-content/uploads/2008/08/hemingway-the-old-man-and-the-sea1-150x227.jpg" alt="Le vieil homme et la mer, de Ernest Hemingway" width="150" height="227" /></p>
<p><strong>Dé</strong><strong>dicace:</strong></p>
<p>À Stephen Harper,<br />
Premier ministre du Canada,<br />
d&#8217;un écrivain canadien,<br />
avec ses meilleurs vœux,<br />
Yann Martel</p>
<p><strong>Lettre:</strong></p>
<p>Le Très honorable Stephen Harper   <br />
Premier ministre du Canada  <br />
80, rue Wellington  <br />
Ottawa, ON K1A 0A2</p>
<p>Cher Monsieur Harper, </p>
<p>Le célèbre Ernest Hemingway. <em>Le vieil homme et la mer </em>est l&#8217;une de ces oeuvres littéraires dont presque tout le monde a entendu parler, même ceux qui ne l&#8217;ont pas lue. Malgré sa brièveté—à peine 127 pages bien aérées dans l&#8217;édition que je vous envoie—le roman a exercé une influence durable sur la littérature de langue anglaise, tout comme l&#8217;ensemble de l&#8217;oeuvre de Hemingway. Je dirais que ses nouvelles, rassemblées dans les recueils <em>De nos jours, Hommes sans femmes </em> et <em>Le gagnant ne gagne rien</em>, parmi d&#8217;autres, sont ses plus grandes réussites—et par-dessus toutes, la  nouvelle <em>La grande rivière au coeur double</em>—mais ses romans <em>Le soleil se lève aussi, L&#8217;adieu aux armes</em> et <em>Pour qui sonne le glas </em>sont beaucoup plus lus.</p>
<p>La grandeur de Hemingway ne tient pas tant à ce qu&#8217;il a dit qu&#8217;à la façon dont il l&#8217;a dit. Il a pris la langue anglaise et il l&#8217;a écrite comme elle ne l&#8217;avait jamais été. Si vous comparez Hemingway, né en 1899, à Henry James, mort en 1916, ce chevauchement de dix-sept ans semble incroyable tant leur style est différent. Chez James, on atteint le portrait de la vérité, la vraisemblance, le réalisme, quel que soit le nom qu&#8217;on lui donne, grâce à une abondance baroque de langage. Le style de Hemingway est tout à fait contraire. Il dépouille le langage de tout ornement, accordant à sa prose des adjectifs et des adverbes comme un médecin prudent prescrirait des cachets à un patient hypocondriaque. Le résultat est une prose d&#8217;un laconisme révolutionnaire, marquée d&#8217;une cadence, d&#8217;une vigueur et d&#8217;une simplicité réduite à l&#8217;essentiel qui rappelle un texte beaucoup plus ancien: la Bible.</p>
<p>Cette connexion n&#8217;est pas fortuite. Hemingway connaissait bien le langage et les images bibliques et on peut lire <em>Le vieil homme et la mer </em>comme une allégorie chrétienne, quoique je n&#8217;irais pas jusqu&#8217;à dire qu&#8217;il s&#8217;agit là d&#8217;une oeuvre religieuse, certainement pas autant que le roman que je vous ai envoyé il y a une quinzaine, <em>Gilead. </em>C&#8217;est plutôt que Hemingway se sert du passage du Christ sur terre d&#8217;une manière laïque afin d&#8217;explorer la signification de la souffrance humaine. &#8220;Grace under pressure&#8221; (&#8221;La résilience face à l&#8217;adversité&#8221;)—c&#8217;est la manière habituelle de nommer le cran manifesté par de nombreux personnages chez Hemingway.<em> </em>Une autre façon de le dire, ce serait: obtenir la victoire en passant par la défaite, ce qui serait plus fidèle, je crois, à l&#8217;odyssée de Santiago, le vieil homme du titre, odyssée quasi propre au Christ. Car, en ce qui concerne le Christ, l&#8217;idée capitale de l&#8217;Apôtre Paul—idée dont certains diraient qu&#8217;elle est un don de Dieu—c&#8217;est la possibilité du triomphe, du salut, au sein même de la ruine. C&#8217;est un message, c&#8217;est une croyance, qui transforme complètement l&#8217;expérience humaine. Les échecs professionnels, les désastres familiaux, les accidents, la maladie, la vieillesse—ces expériences humaines qui pourraient être par ailleurs tragiquement finales deviennent plutôt des événements qui sont des seuils vers autre chose.</p>
<p>En pensant à Santiago et à sa confrontation épique avec le grand marlin, je me suis demandé si cette histoire avait une dimension politique quelconque. J&#8217;en suis venu à la conclusion que non. En politique, la victoire est issue de la victoire et la défaite n&#8217;amène que la défaite. Le message du pauvre pêcheur cubain de Hemingway est purement personnel; il s&#8217;adresse à l&#8217;individu en chacun de nous et non pas aux rôles que nous pourrions jouer. Malgré le vaste cadre extérieur, <em>Le vieil homme et la mer </em>est une oeuvre intime de l&#8217;âme. Je vous souhaite donc à vous ce que je nous souhaite à tous: que notre retour de la haute mer soit aussi empreint de dignité que celui de Santiago.</p>
<p>Cordialement vôtre,</p>
<p>Yann Martel</p>
<p>P.J.: un livre de poche dédicacé</p>
<p><strong>Réponse:</strong></p>
<p>à venir&#8230;</p>
]]></content:encoded>
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		</item>
		<item>
		<title>Livre Numéro 48: Gilead, de Marilynne Robinson</title>
		<link>http://www.quelitstephenharper.ca/2009/02/02/livre-numero-48-gilead-de-marilynne-robinson/</link>
		<comments>http://www.quelitstephenharper.ca/2009/02/02/livre-numero-48-gilead-de-marilynne-robinson/#comments</comments>
		<pubDate>Mon, 02 Feb 2009 04:03:16 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Uncategorized]]></category>

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		<description><![CDATA[
Dédicace:
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
un choix d&#8217;Obama, 
d&#8217;un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper   
Premier ministre du Canada  
80, rue Wellington  
Ottawa, ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper, 
Eh bien! Avec un budget comme celui-là, vous pourriez aussi bien être socialiste. C&#8217;est remarquable, tout ce que votre gouvernement a décidé de dépenser. Votre époque en tant [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: left;"><img class="alignright size-thumbnail wp-image-322" style="float:right;" title="Gilead, de Marilynne Robinson" src="http://www.quelitstephenharper.ca/wordpress_french/wp-content/uploads/2009/01/gilaed1-150x240.jpg" alt="Gilead, de Marilynne Robinson" width="150" height="240" /></p>
<p><strong>Dédicace:</strong></p>
<p>À Stephen Harper,<br />
Premier ministre du Canada,<br />
un choix d&#8217;Obama, <br />
d&#8217;un écrivain canadien,<br />
avec ses meilleurs vœux,<br />
Yann Martel</p>
<p><strong>Lettre:</strong></p>
<p>Le Très honorable Stephen Harper   <br />
Premier ministre du Canada  <br />
80, rue Wellington  <br />
Ottawa, ON K1A 0A2</p>
<p>Cher Monsieur Harper, </p>
<p>Eh bien! Avec un budget comme celui-là, vous pourriez aussi bien être socialiste. C&#8217;est remarquable, tout ce que votre gouvernement a décidé de dépenser. Votre époque en tant que Réformiste radical fermement résolu à réduire le gouvernement comme on fait rétrécir un chandail de laine dans de l&#8217;eau chaude doit dater d&#8217;une vie antérieure. Je me demande bien ce que pensent vos amis de la &#8220;National Citizens Coalition&#8221;. (Je m&#8217;interroge par ailleurs sur l&#8217;absence d&#8217;un possessif—<em>Citizen<span style="text-decoration: underline;">s&#8217;</span></em>—dans le nom de cette organisation. J&#8217;ai vérifié sur son site Internet et c&#8217;est ainsi qu&#8217;on l&#8217;épelle. Est-ce que cette Coalition est à ce point affiliée à la libre entreprise et effrayée d&#8217;un engagement social qu&#8217;elle ne puisse inscrire dans son nom l&#8217;inclusion des Citoyens?)</p>
<p>Je crois comprendre que Michael Ignatieff s&#8217;est réjoui d&#8217;entendre des <a href="http://www.theglobeandmail.com/servlet/story/LAC.20090127.THRONE27/TPStory/?query=Ignatieff+Harper+borrowing" target="0">échos de ses propres déclarations </a>dans le récent Discours du Trône (je vous joins l&#8217;article du Globe and Mail). Ne vous en faites pas, vous n&#8217;êtes pas le seul à reprendre ces mêmes idées. Le Président Obama (comme ces mots résonnent bien à mes oreilles), en expliquant la raison pour laquelle il fermait le centre de détention de la Baie de Guantánamo et les prisons secrètes de la CIA à l&#8217;étranger et révoquait d&#8217;autres mesures antiterroristes discutables adoptées par George W. Bush, a utilisé un vocabulaire qui aurait pu être celui de M. Ignatieff. À quel point nos idéaux démocratiques et libéraux doivent se refléter dans nos actions, à quel point nous ne devons pas sacrifier à la légère certains droits au nom d&#8217;un opportunisme sécuritaire excessif, à quel point nous allons triompher sur nos ennemis en gardant la foi dans nos idéaux, et non en les abandonnant, et ainsi de suite—tout cela est dans l&#8217;esprit du 47e livre de notre bibliothèque, <em>The Lesser Evil </em>(Le moindre mal)<em>.</em> De toute évidence, bien des gens partagent les opinions de M. Ignatieff, marquées et nourries comme elles le sont par un courant de pensées qui est de plus en plus largement accepté; vous avez donc bien raison de vous y ouvrir.</p>
<p>À propos du Président Obama, c&#8217;est à cause de lui que je vous envoie le roman <em>Gilead</em>, de la romancière américaine Marilynne Robinson. C&#8217;est l&#8217;un de ses romans favoris. C&#8217;est ce que j&#8217;ai découvert dans <a href="http://www.nytimes.com/2009/01/19/books/19read.html?partner=permalink&amp;exprod=permalink" target="0">un article du New York Times</a>, que je joins aussi à cette lettre. Il se trouve que Barack Obama est un lecteur, un grand lecteur. Et les livres qu&#8217;il a lus et qu&#8217;il a aimés ne sont pas simplement des ouvrages pratiques que celui qui s&#8217;intéresse à la gouvernance aurait naturellement choisis. Non, il apprécie aussi la poésie, la fiction, la philosophie: la Bible, les tragédies de Shakespeare, Melville, Toni Morrison, Doris Lessing, les poètes Elizabeth Alexander et Derek Walcott, les philosophes Reinhold Nieburh et saint Augustin, et bien d&#8217;autres. Ils ont façonné son éloquence, sa pensée, son être même. C&#8217;est un homme né des mots, bâti par les mots et il a impressionné le monde entier.</p>
<p>Je vous recommanderais ardemment de lire <em>Gilead </em>avant de rencontrer le Président Obama le 19 février. En effet, quand deux personnes se réunissent pour la première fois, il n&#8217;y a rien comme de parler d&#8217;un livre que tous les deux ont lu pour créer une ambiance conviviale et une espèce d&#8217;intimité, pour donner le sentiment de connaître l&#8217;autre sous un angle restreint, certes, mais important. Après tout, partager l&#8217;amour d&#8217;un livre laisse supposer une émotion commune, une reconnaissance mutuelle du monde qui s&#8217;y reflète. Tout cela, bien sûr, en supposant que vous aimiez ce livre.</p>
<p>Ça ne devrait pas être difficile. Il y a bien des choses à aimer dans <em>Gilead</em>. C&#8217;est un roman lent et honnête, imprégné d&#8217;émerveillement et d&#8217;étonnement (ces deux mots, <em>wonder </em>et <em>amazement</em>, apparaissent souvent dans le livre), et curieusement religieux, presque pieux. Il n&#8217;y a pas de chapitres, seulement des notes séparées par des espaces, comme s&#8217;il s&#8217;agissait d&#8217;un journal intime. La narration est décontractée et sporadique, donnant l&#8217;impression qu&#8217;elle est improvisée, spontanée, mais c&#8217;est en fait une structure romanesque précise, qui gagne en force à mesure qu&#8217;elle avance. Il n&#8217;y a pas d&#8217;ironie banale, l&#8217;auteure ne cherche pas à séduire en utilisant un humour facile. Au contraire, le ton est sobre, sans heurts, intelligent. C&#8217;est John Ames qui raconte l&#8217;histoire, un prédicateur âgé qui souffre d&#8217;une maladie cardiaque qui va sans doute le tuer bientôt. Il a un jeune fils de sept ans, qui lui est venu tard, issu d&#8217;un mariage à l&#8217;automne de sa vie à une femme bien plus jeune, très aimée. Il veut que le fils connaisse quelque chose de son père, du père de son père, et du père du père de son père—chacun d&#8217;entre eux portant le nom de John Ames, chacun d&#8217;entre eux prédicateur—alors il écrit une longue lettre que son fils lira quand il en aura l&#8217;âge. En apparence, le style est simple, une narration claire et poétique où on parle beaucoup de Dieu et du peuple de Dieu et de la signification de la vie, et en y ajoutant quelques références au baseball. Un livre très américain, donc, un roman comme Ralph Waldo Emerson en aurait écrit si Emerson avait écrit de la fiction. <em>Gilead</em> est une oeuvre élégante, pleine de grâce qui possède le rayonnement propre à ce qui est profond. C&#8217;est un roman qui se veut une église, paisible, meublée avec parcimonie, à la lumière blanche, empreinte de Présence et ancrée dans l&#8217;essentiel. Si un roman doit vous donner un sentiment de quiétude, c&#8217;est bien celui-ci.</p>
<p>J&#8217;espère qu&#8217;il vous plaira. Sinon, souvenez-vous quand même que c&#8217;est l&#8217;une des clés qui vous donnerait accès à l&#8217;esprit de l&#8217;actuel Président des États-Unis.</p>
<p>Cordialement vôtre,</p>
<p>Yann Martel</p>
<p>P.J.: un livre de poche dédicacé et deux coupures de presse</p>
<p><strong>Réponse:</strong></p>
<p>à venir&#8230;</p>
]]></content:encoded>
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		</item>
		<item>
		<title>Livre Numéro 47: The Lesser Evil: Political Ethics in an Age of Terror (Le moindre mal: la morale politique à l&#8217;âge de la terreur), de Michael Ignatieff</title>
		<link>http://www.quelitstephenharper.ca/2009/01/19/livre-numero-47-the-lesser-evil-political-ethics-in-an-age-of-terror-le-moindre-mal-la-morale-politique-a-lage-de-la-terreur-de-michael-ignatieff/</link>
		<comments>http://www.quelitstephenharper.ca/2009/01/19/livre-numero-47-the-lesser-evil-political-ethics-in-an-age-of-terror-le-moindre-mal-la-morale-politique-a-lage-de-la-terreur-de-michael-ignatieff/#comments</comments>
		<pubDate>Mon, 19 Jan 2009 04:08:19 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Uncategorized]]></category>

		<guid isPermaLink="false">http://www.quelitstephenharper.ca/?p=274</guid>
		<description><![CDATA[Dédicace:
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
un livre pour un leader d&#8217;un leader,
d&#8217;un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper   
Premier ministre du Canada  
80, rue Wellington  
Ottawa, ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
Bon, on retourne au boulot. Et vous, et moi. Je suis en train de réécrire mon prochain livre, pour la troisième et dernière fois, [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p style="TEXT-ALIGN: left"><strong>Dédicace:</strong></p>
<p style="TEXT-ALIGN: left"><strong><img class="alignright size-thumbnail wp-image-275" style="float: right;" title="Le Moindre Mal, de Michael Ignatieff" src="http://www.quelitstephenharper.ca/wordpress_french/wp-content/uploads/2009/01/scan-150x209.jpg" alt="Le Moindre Mal, de Michael Ignatieff" width="150" height="209" /></strong>À Stephen Harper,<br />
Premier ministre du Canada,<br />
un livre pour un leader d&#8217;un leader,<br />
d&#8217;un écrivain canadien,<br />
avec ses meilleurs vœux,<br />
Yann Martel</p>
<p><strong>Lettre:</strong></p>
<p>Le Très honorable Stephen Harper   <br />
Premier ministre du Canada  <br />
80, rue Wellington  <br />
Ottawa, ON K1A 0A2</p>
<p>Cher Monsieur Harper,</p>
<p>Bon, on retourne au boulot. Et vous, et moi. Je suis en train de réécrire mon prochain livre, pour la troisième et dernière fois, je l&#8217;espère, et il y a une nouvelle session de la Chambre des Communes qui commence prochainement. Nous aurons tous les deux un hiver occupé.</p>
<p>Vous avez dit, me semble-t&#8217;il, lors d&#8217;une entrevue récente que vous n&#8217;aviez pas beaucoup lu les oeuvres de Michael Ignatieff. Manifestement, cette lecture s&#8217;impose maintenant à vous, n&#8217;est-ce pas? Après tout, vous allez lui faire face tous les jours à la Chambre des Communes cette année—il pourrait même prendre votre emploi—il serait donc avantageux pour vous d&#8217;en venir à mieux connaître sa pensée. Je dois dire que cet homme a un curriculum  impressionnant: des diplômes des universités de Toronto, d&#8217;Oxford et de Harvard; des postes d&#8217;enseignant à Cambridge, aux Hautes Études à Paris, et aussi à Harvard; une carrière à la télévision et en journalisme; seize livres dont il est l&#8217;auteur (dont trois romans)—je ne peux trouver aucun autre aspirant au poste de Premier ministre du Canada qui ait eu une trajectoire comparable. Il y a eu certes des Premiers ministres qui avaient une formation de haut niveau ou qui ont écrit des livres, mais aucun dans cette mesure. Est-ce que cela signifie qu&#8217;il a l&#8217;étoffe d&#8217;un Premier ministre hors pair? Bien sûr que non. Le leadership ne peut être simplement ramené à des qualifications universitaires ou à des livres sur une tablette. La personnalité, la vision, l&#8217;instinct, l&#8217;entregent, les connaissances pratiques, la ténacité, la résilience, les dons oratoires, le charisme, la chance—il y a bien des éléments qui font de quelqu&#8217;un un leader politique, en plus de la matière grise.</p>
<p>Cela dit, une grande intelligence ne peut pas nuire, surtout si elle a été mise à contribution de manières pratiques, comme c&#8217;est le cas pour M. Ignatieff. Il n&#8217;a guère habité la proverbiale tour d&#8217;ivoire pendant les années qui ont précédé son élection au Parlement. Son intérêt pour les droits de la personne et la démocratie est véritable, et non théorique. Il s&#8217;est rendu dans de nombreuses régions de conflit sur cette planète afin de chercher une réponse à la question essentielle: quelle est la meilleure manière de se gérer pour une société? Si jamais M. Ignatieff emménage au 24 Promenade Sussex, les Canadiens et Canadiennes vont sûrement y gagner en objectifs de politique publique qui soient judicieux et éclairés. Réussira-t-il à atteindre ces buts? Va-t&#8217;il savoir quand écouter, quand accepter un compromis, quand agir de façon décisive? De nombreux politiciens sont arrivés au pouvoir avec des idées établies sur la manière de corriger les choses, et ont constaté que la réalité était soit plus complexe, soit plus réfractaire au changement qu&#8217;ils ne s&#8217;y attendaient. Nous verrons bien dans les prochains mois comment Michael Ignatieff s&#8217;en tirera.</p>
<p>Entre-temps, afin de faciliter des points de repère non seulement pour traiter avec le nouveau Leader de la loyale opposition de Sa Majesté, mais aussi pour établir des politiques, je vous envoie <em>The Lesser Evil: Political Ethics in an Age of Terror </em>(non encore traduit en français), un livre assez récent de votre collègue parlementaire, publié en 2004. L&#8217;illustration de couverture semble terne. On l&#8217;a choisie pour une bonne raison: c&#8217;est la photographie d&#8217;un escalier à Auschwitz. Il y a des gens qui ont monté et descendu ces marches et qui étaient entre les griffes d&#8217;une moralité politique terriblement erronée. Comme je l&#8217;ai dit, il n&#8217;y a rien d&#8217;abstrait dans les préoccupations de M. Ignatieff. Il observe des dilemmes politiques de la vie réelle et cherche à trouver d&#8217;où est venue l&#8217;erreur et comment cette erreur peut être corrigée.</p>
<p><em>The Lesser Evil </em>est une étude sur les démocraties libérales et le terrorisme. De quelle façon un peuple qui valorise hautement la liberté et la dignité humaine traite-t-il ceux qui commettent des actes de violence insensée contre lui? Quel est l&#8217;équilibre approprié entre les exigences concomitantes, voire rivales, des droits et de la sécurité? Qu&#8217;est-ce qu&#8217;une société démocratique peut se permettre de faire tout en continuant de s&#8217;appeler démocratique? Voici quelques-unes des questions auxquelles M. Ignatieff tente de répondre. Il observe des nations aussi distinctes que la Russie, le Royaume-Uni, les États-Unis, l&#8217;Allemagne, l&#8217;Italie, l&#8217;Espagne, le Sri Lanka, le Chili, l&#8217;Argentine, Israël et la Palestine non seulement dans leur forme actuelle, mais aussi historiquement, pour voir comment ces pays ont traité les assauts des terroristes. Il fait aussi des références littéraires, à Dostoïevski et à Conrad, à Euripide et à Homère. Tout du long, l&#8217;approche est ouverte, équilibrée et critique, l&#8217;analyse est rigoureuse et pénétrante, les conclusions sont sages. Finalement, et ce n&#8217;est pas la moindre des qualités de l&#8217;ouvrage, le style est agréable. M. Ignatieff a une belle plume. La phrase que j&#8217;ai préférée dans le livre se trouve à la page 121: &#8220;Les états libéraux ne peuvent être protégés par des herbivores.&#8221;</p>
<p>M. Ignatieff est un défenseur à la fois passionné et nuancé des démocraties libérales et il considère qu&#8217;en général les outils dont elles disposent déjà suffiront en temps de menaces terroristes. En fait, il argumente qu&#8217;une réaction excessive à une menace peut à la longue causer plus de tort à une démocratie libérale que la menace elle-même. Le &#8220;Patriot Act&#8221; aux États-Unis et la loi C-36 au Canada sont deux exemples que donne M. Ignatieff de tentatives bien intentionnées mais superflues et peu judicieuses de faire face au terrorisme. Quand les recours disponibles ne suffisent pas, il reconnaît que les choix qui restent aux démocraties libérales sont difficiles. Dans le cas d&#8217;une société qui porte haut la valeur de la liberté et de la dignité humaine et qui fait face à une menace contre son existence, il affirme qu&#8217;elle doit aller au-delà d&#8217;un perfectionnisme moral ou d&#8217;une application utilitariste absolue pour s&#8217;engager—avec circonspection, conscience et vigilance—sur le sentier du moindre mal, en d&#8217;autres mots commettre certaines transgressions justifiables afin de sauver l&#8217;ensemble de la société. C&#8217;est là une position qui cherche à réconcilier le <em>réalisme </em>nécessaire pour combattre le terrorisme et <em>l&#8217;idéalisme </em>de nos valeurs démocratiques. Tracer son chemin en terrain aussi miné, accepter de discuter des détails et de parler de la torture et des actions militaires préventives, pour ne citer que deux exemples, exige un esprit solide, pénétrant et courageux. Je suis heureux de dire que M. Ignatieff possède un tel esprit.</p>
<p>Cordialement vôtre,</p>
<p>Yann Martel</p>
<p>P.J.: un livre dédicacé</p>
<p><strong>R</strong><strong>é</strong><strong>ponse:</strong></p>
<p>à venir&#8230;</p>
]]></content:encoded>
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		</item>
		<item>
		<title>Livre Numéro 46: Blackbird Singing, poèmes et textes de chansons 1965-1999, de Paul McCartney</title>
		<link>http://www.quelitstephenharper.ca/2009/01/05/livre-numero-46-blackbird-singing-poemes-et-textes-de-chansons-1965-1999-de-paul-mccartney/</link>
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		<pubDate>Mon, 05 Jan 2009 04:13:11 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Uncategorized]]></category>

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		<description><![CDATA[
Dédicace:
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
Hey Jude
d&#8217;un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper   
Premier ministre du Canada  
80, rue Wellington  
Ottawa, ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
Noël m&#8217;a pris par surprise, cet hiver. C&#8217;était tout à coup le 25 décembre et j&#8217;ai réalisé que j&#8217;avais commis cette fréquente erreur qui gruge la vie: j&#8217;avais oublié [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p style="TEXT-ALIGN: left"><img class="alignright size-thumbnail wp-image-245" style="float: right;" title="Blackbird Singing, poèmes et textes de chansons 1962-1999, de Paul McCartney" src="http://www.quelitstephenharper.ca/wordpress_french/wp-content/uploads/2009/01/mccartney-150x227.jpg" alt="Blackbird Singing, poèmes et textes de chansons 1962-1999, de Paul McCartney" width="150" height="227" /></p>
<p><strong>Dé</strong><strong>dicace:</strong></p>
<p>À Stephen Harper,<br />
Premier ministre du Canada,<br />
Hey Jude<br />
d&#8217;un écrivain canadien,<br />
avec ses meilleurs vœux,<br />
Yann Martel</p>
<p><strong>Lettre:</strong></p>
<p>Le Très honorable Stephen Harper   <br />
Premier ministre du Canada  <br />
80, rue Wellington  <br />
Ottawa, ON K1A 0A2</p>
<p>Cher Monsieur Harper,</p>
<p>Noël m&#8217;a pris par surprise, cet hiver. C&#8217;était tout à coup le 25 décembre et j&#8217;ai réalisé que j&#8217;avais commis cette fréquente erreur qui gruge la vie: j&#8217;avais oublié de noter le passage du temps. Cette défaillance était visible dans le dernier livre que je vous ai envoyé. Quoique original et plein d&#8217;imagination, <em>Fictions</em> de Borges ne correspondait pas à l&#8217;originalité et à l&#8217;imagination des livres que je vous avais fait parvenir l&#8217;an dernier pour Noël (parlant du passage du temps, ça me fait penser qu&#8217;on en est à notre second Noël, vous et moi). Il s&#8217;agissait, vous vous en souviendrez, de trois livres pour enfants: <em>Les Frères Coeur-de-Lion, Imagine un jour </em>et <em>Les mystères de Harris Burdick</em>. Ils correspondaient bien à une saison des Fêtes. Votre famille et vous, avez-vous pris plaisir à les lire? Vous avez souri, vous avez ri, en les lisant? Cette semaine, je vous envoie un livre qui, je l&#8217;espère, saura vraiment vous faire plaisir, que vous allez développer, pour ainsi dire, et auquel vous allez réagir avec surprise et joie. En d&#8217;autres mots, un vrai livre de Noël.</p>
<p>Je crois comprendre que vous êtes un fan des Beatles.  Voici donc un choix de poèmes et de textes de chansons par Paul McCartney. Les chansons qu&#8217;il a écrites en tant que Beatle m&#8217;ont sauté aux yeux. Il m&#8217;a paru impossible de lire The Fool on the Hill ou Eleanor Rigby ou Lady Madonna ou Maxwell&#8217;s Silver Hammer ou Lovely Rita ou Rocky Racoon ou When I&#8217;m Sixty-Four, parmi d&#8217;autres, avec la voix calme et égale de la prose habituelle. Je chantais plutôt dans ma tête, interrompant ma lecture pour laisser les musiciens jouer leur partie. Je ne connais pas bien la carrière ultérieure de McCartney avec The Wings, ou comme artiste solo, alors ces chansons postérieures restaient pour moi plus tranquilles sur la page, tout comme les poèmes. En général, j&#8217;ai pu distinguer les paroles de chansons des poèmes parce que celles-là étaient plus répétitives et qu&#8217;on aurait dit qu&#8217;il leur manquait quelque chose pour atteindre l&#8217;autonomie littéraire.  Et c&#8217;est en consultant la table des matières que je constatais qu&#8217;il s&#8217;agissait, le plus souvent, de paroles écrites pour une chanson des Wings.</p>
<p>Les paroles d&#8217;une chanson, je m&#8217;en suis rendu compte, sont inséparables de leur mélodie. La mélodie offre le <em>support</em>, coupant court à l&#8217;incrédulité et au cynisme ou permettant de s&#8217;ouvrir à ce qui est défendu, tandis que les paroles fournissent le <em>contenu,</em> nous invitant à comparer notre propre expérience de la vie avec ce que raconte la chanson ou, mieux encore, nous conviant à chanter à l&#8217;unisson. La possibilité d&#8217;écouter une chanson en en comprenant les paroles et de l&#8217;accompagner en chantant est essentielle pour qu&#8217;elle plaise, car comprendre et chanter engagent une participation directe et personnelle de l&#8217;auditeur. Cette participation, soit l&#8217;occasion d&#8217;entremêler étroitement sa propre vie, ses propres rêves avec une chanson, explique la raison pour laquelle une oeuvre aussi courte—la plupart des chansons des Beatles de la première époque durent moins de deux minutes—peut marquer une personne aussi profondément et aussi rapidement. C&#8217;est là l&#8217;illusion captivante d&#8217;une grande chanson: elle s&#8217;adresse à chacun de nous individuellement, avec une voix qui nous attire, et nous écoutons donc avec attention, immédiatement happés par un monde de rêve. Qui n&#8217;a pas été ému jusqu&#8217;au fond du coeur par une chanson, écoutée les yeux fermés et le corps tremblant d&#8217;émotion? Dans cet état, nous laissons apparaître des sentiments que nous serions trop timides pour décrire de vive voix—un désir cru et puissant, par exemple—ou qui vont loin en nous mais sont trop ordinaires pour que nous en parlions: solitude, désir ardent, peine de coeur.</p>
<p>Une bonne chanson, c&#8217;est un tour de magie difficile à réussir. Les musiciens classiques lèvent le nez sur les mélodies sans sophistication de la musique populaire, tandis que les poètes plus littéraires méprisent la banalité des paroles de chansons, mais il y a une bonne dose d&#8217;envie dans ces ressentiments. Quel violoniste, quel poète n&#8217;aimerait pas voir devant lui ou devant elle un stade plein d&#8217;auditeurs envoutés?  Quoi qu&#8217;il en soit, Paul McCartney, grâce à des paroles attachantes et des mélodies fascinantes, au sein de l&#8217;incroyable énergie créatrice propre aux Beatles, aidé d&#8217;une façon magistrale par le producteur George Martin, a réussi ce tour de magie avec un tel succès que toutes les générations depuis le milieu des années soixante sont tombées amoureuses de ses chansons. Mais ça, vous le savez déjà.</p>
<p>Cordialement vôtre,</p>
<p>Yann Martel</p>
<p>P.J.: un livre cartonné dédicacé</p>
<p><strong>Réponse:</strong></p>
<p>à venir&#8230;</p>
]]></content:encoded>
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		</item>
		<item>
		<title>Livre Numéro 45: Fictions, de Jorge Luis Borges</title>
		<link>http://www.quelitstephenharper.ca/2008/12/22/livre-numero-45-fictions-de-jorge-luis-borges/</link>
		<comments>http://www.quelitstephenharper.ca/2008/12/22/livre-numero-45-fictions-de-jorge-luis-borges/#comments</comments>
		<pubDate>Mon, 22 Dec 2008 08:12:07 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Uncategorized]]></category>

		<guid isPermaLink="false">http://www.quelitstephenharper.ca/?p=243</guid>
		<description><![CDATA[Dédicace:
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
un livre que vous allez peut-être aimer, ou pas,
d&#8217;un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa, ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
Il y a environ vingt ans, j&#8217;ai lu pour la première fois Fictions, le recueil de nouvelles de l&#8217;auteur argentin Jorge Luis [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><strong>Dédicace:</strong><a href="http://www.quelitstephenharper.ca/wordpress_french/wp-content/uploads/2008/12/cover45.jpg"><img class="alignright size-thumbnail wp-image-244" style="float: right;" title="cover45" src="http://www.quelitstephenharper.ca/wordpress_french/wp-content/uploads/2008/12/cover45-150x232.jpg" alt="" width="150" height="232" /></a></p>
<p>À Stephen Harper,<br />
Premier ministre du Canada,<br />
un livre que vous allez peut-être aimer, ou pas,<br />
d&#8217;un écrivain canadien,<br />
avec ses meilleurs vœux,<br />
Yann Martel</p>
<p><strong>Lettre:</strong></p>
<p>Le Très honorable Stephen Harper<br />
Premier ministre du Canada<br />
80, rue Wellington<br />
Ottawa, ON K1A 0A2</p>
<p>Cher Monsieur Harper,</p>
<p>Il y a environ vingt ans, j&#8217;ai lu pour la première fois <em>Fictions, </em>le recueil de nouvelles de l&#8217;auteur argentin Jorge Luis Borges (1899-1986), et je me souviens de ne l&#8217;avoir pas beaucoup aimé. Mais Borges est un auteur très célèbre, originaire d&#8217;un continent à riche tradition littéraire. Mon absence d&#8217;appréciation tenait sans doute à un manque chez moi, à mon immaturité. Vingt ans plus tard, j&#8217;allais sûrement reconnaître son génie et me joindre aux légions de lecteurs qui tiennent Borges pour une des grandes plumes du 20e siècle.</p>
<p>Eh bien, ce changement d&#8217;opinion n&#8217;a pas eu lieu. En relisant <em>Fictions,</em> j&#8217;ai été aussi peu impressionné que je me souviens de l&#8217;avoir été il y a deux décennies.</p>
<p>Ces histoires sont des jeux intellectuels, des formes littéraires du jeu d&#8217;échec. Elles commencent bien simplement, comme si un pion avançait, dirait-on, à partir de prémisses fantaisistes—souvent des univers alternatifs ou des livres fictifs—qui sont ensuite développées de manière rigoureuse et organique par Borges jusqu&#8217;à ce qu&#8217;elles atteignent un maximum de complexité qui aurait plu à Bobby Fischer. En fait, la comparaison avec les échecs n&#8217;est pas tout à fait correcte. Les pièces d&#8217;échec, tout en se déplaçant très librement, ont des rôles déterminés, établis par une coutume séculaire. Les pions bougent juste d&#8217;une manière, tout comme les tours et les cavaliers et les reines. Chez Borges, les pièces sont jouées n&#8217;importe comment, les tours se déplacent en diagonale, les pions latéralement, et ainsi de suite. Le résultat donne des histoires surprenantes et pleines d&#8217;invention, mais dont les idées ne peuvent être prises au sérieux parce que l&#8217;auteur lui-même ne les prend pas au sérieux, lui qui joue de manière aléatoire avec elles, comme si les idées n&#8217;étaient pas importantes. De là l&#8217;érudition éblouissante mais trompeuse de <em>Fictions</em>. Permettez-moi de vous donner un court exemple, pris au hasard. À la page 68 de la nouvelle <em>La Bibliothèque de Babel</em> , qui parle d&#8217;un univers dessiné comme une immense et infinie bibliothèque, on peut lire le passage suivant au sujet d&#8217;un certain livre de cette bibliothèque:</p>
<p style="PADDING-LEFT: 60px">Il montra ce qu&#8217;il avait trouvé à un déchiffreur ambulant, qui lui dit que ces lignes avaient été écrites en portugais; d&#8217;autres dirent que c&#8217;était en yiddish. En l&#8217;espace d&#8217;un siècle, des experts avaient fini par déterminer que la langue utilisée était en fait du lituanien-samoyèdes dialectal du guarani, avec des désinences et des inflexions d&#8217;arabe classique.</p>
<p>Du lituanien-samoyèdes dialectal du guarani, avec des désinences et des inflexions d&#8217;arabe classique? Intellectuellement, c&#8217;est d&#8217;un comique un peu adolescent. Il y a un plaisir de l&#8217;esprit à constater la juxtaposition de ces diverses langues d&#8217;une manière aussi inattendue. Mentalement, on parcourt la carte du monde. Mais c&#8217;est aussi un non-sens linguistique. Le samoyèdes et le lituanien appartiennent à des familles linguistiques distinctes—le premier est de l&#8217;Oural, le second est baltique—il est donc très improbable qu&#8217;ils se mélangent jamais pour former un dialecte, et encore moins un dialecte du guarani, qui est une langue indigène de l&#8217;Amérique du sud. Quant aux désinences d&#8217;arabe classique, ils impliquent encore un autre passage impossible des frontières culturelles et historiques. Voyez-vous à quel point cette approche, si elle est poursuivie sans fin, finit par ridiculiser les idées? Si on mélange ainsi les idées juste pour l&#8217;esbroufe et l&#8217;humour, alors finalement elles en deviennent elles-mêmes réduites à l&#8217;esbroufe et l&#8217;humour. Et c&#8217;est bien ce que fait Borges sans cesse, ligne après ligne, page après page. Son livre est plein de charabia savant qui est ironique, magique, absurde. L&#8217;un des jeux qu&#8217;implique <em>Fictions</em>, c&#8217;est: saisissez-vous l&#8217;allusion ? Si vous la saisissez, vous vous sentez intelligent, si vous ne la saisissez pas, ce n&#8217;est pas grave, c&#8217;est probablement forgé de toutes pièces, car une large part de l&#8217;érudition du livre est pure invention. La seule nouvelle que j&#8217;aie trouvée véritablement engageante intellectuellement, c&#8217;est-à-dire qui présentait un point de vue propre à faire réfléchir sérieusement, était <em>Trois versions de Judas, </em>où on commente le caractère et les implications théologiques du personnage de Judas. Cette nouvelle m&#8217;a fait m&#8217;arrêter pour réfléchir. Au-delà du coup d&#8217;éclat, là, j&#8217;ai trouvé une certaine profondeur.</p>
<p>On décrit souvent Borges comme un écrivain pour les écrivains. Cela est censé vouloir dire que les écrivains trouvent chez lui les meilleures qualités du métier. Je ne suis pas sûr d&#8217;être d&#8217;accord. D&#8217;après moi, un grand livre fait croître l&#8217;engagement du lecteur face au monde. On pourrait croire qu&#8217;on se détourne du monde en lisant un livre, mais seulement pour mieux voir le monde quand on a fini de le lire. Les livres alors enrichissent l&#8217;acuité visuelle. Or plus je lisais Borges, plus le monde se rétrécissait et s&#8217;éloignait.</p>
<p>Il y a une chose que j&#8217;ai remarquée cette fois-ci et qui ne m&#8217;est pas apparue la première fois, et c&#8217;est le nombre extraordinaire de noms masculins dont est parsemée la narration, la plupart d&#8217;entre eux des écrivains. Le monde romanesque de Borges est pour ainsi dire exclusivement masculin. C&#8217;est tout juste si les femmes y existent. Les seules femmes écrivaines mentionnées dans <em>Fictions</em> sont Dorothy Sayers, Agatha Christie et Gertrude Stein, ces deux dernières citées dans <em>Examen de l&#8217;oeuvre d&#8217;Herbert Quain </em>et ce n&#8217;est que pour avancer un argument négatif. Dans <em>Pierre Ménard, auteur du Quichotte</em>, il y a une Baronesse de Bacourt et une Madame Henri Bachelier (notez comme le nom de Mme Bachelier est complètement masqué par celui de son mari). Il y en a peut-être quelques autres que j&#8217;ai ratées au passage. Autrement, le lecteur rencontre des amis masculins et des écrivains masculins et des personnages masculins par douzaines. Ce n&#8217;est pas rien qu&#8217;une statistique féministe. Cela laisse plutôt supposer la relation de Borges avec le monde. L&#8217;absence de femmes dans ses nouvelles correspond à l&#8217;absence de toute relation intime. Ce n&#8217;est que dans la dernière nouvelle, <em>Le Sud</em>, qu&#8217;il y a un peu de chaleur, une authentique douleur qu&#8217;on peut ressentir entre les personnages. Il y a chez Borges un échec à s&#8217;engager dans les complexités de la vie, les complexités de la vie matrimoniale ou parentale, ou même, dans n&#8217;importe quel autre engagement émotif. Celui que nous avons devant nous est un mâle solitaire qui vit totalement dans sa tête, quelqu&#8217;un qui a refusé de se joindre à la masse et s&#8217;est plutôt caché dans ses livres et a élaboré des fantaisies les unes après les autres. Et donc ma conclusion cette fois-ci, tout comme ma déduction initiale déconcertée, reste: c&#8217;est du travail juvénile, ça.</p>
<p>Pourquoi donc vous envoyer un livre que je n&#8217;aime pas? Pour une bonne raison: parce qu&#8217;il faut avoir des lectures étendues, y inclus de livres qu&#8217;on n&#8217;aime pas. On évite ainsi les possibles écueils de l&#8217;autodidacte qui risque de déterminer ses lectures afin de conforter ses propres limites, se trouvant ainsi à les accroître. L&#8217;avantage d&#8217;un apprentissage structuré dans les divers établissements d&#8217;éducation disponibles à chacun à tout âge de la vie, est qu&#8217;il faut frotter son intelligence à des systèmes d&#8217;idées qui se sont développés au cours des siècles. On confronte ainsi son propre esprit à de nouvelles idées insoupçonnées.</p>
<p>Ce qui revient à dire qu&#8217;on apprend et qu&#8217;on est formé autant par les livres qu&#8217;on a aimé que par ceux qu&#8217;on n&#8217;a pas aimé.</p>
<p>Et il se peut également, bien sûr, que vous adoriez Borges. Vous pourriez trouver que ses histoires sont magnifiques, profondes, originales et divertissantes. Vous pourriez penser que je devrais le relire une fois de plus dans vingt ans. Peut-être alors serais-je prêt à apprécier pleinement Borges.</p>
<p>Pour l&#8217;instant, je vous souhaite, ainsi qu&#8217;à votre famille, un très joyeux Noël</p>
<p>Cordialement vôtre,</p>
<p>Yann Martel</p>
<p>P.J.: un livre de poche dédicacé</p>
<p><strong>Réponse:</strong></p>
<p>à venir&#8230;</p>
]]></content:encoded>
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		</item>
		<item>
		<title>Livre Numéro 44: La terre chinoise, de Pearl S. Buck</title>
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		<pubDate>Mon, 08 Dec 2008 04:03:50 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Uncategorized]]></category>

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		<description><![CDATA[
Dédicace:
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
un roman sur la bonne fortune et sa perte,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa, ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
L&#8217;un des aspects curieux de la vie et de l&#8217;œuvre de Pearl Buck est la rapidité avec laquelle elle a atteint la [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p style="TEXT-ALIGN: left"><img class="alignright size-thumbnail wp-image-139" style="float: right;" title="La terre chinoise, de Pearl Buck" src="http://www.quelitstephenharper.ca/wordpress_french/wp-content/uploads/2008/08/buck-the-good-earth1-150x253.jpg" alt="" width="150" height="253" /></p>
<p><strong>Dédicace:</strong></p>
<p>À Stephen Harper,<br />
Premier ministre du Canada,<br />
un roman sur la bonne fortune et sa perte,<br />
d’un écrivain canadien,<br />
avec ses meilleurs vœux,<br />
Yann Martel</p>
<p><strong>Lettre:</strong></p>
<p>Le Très honorable Stephen Harper<br />
Premier ministre du Canada<br />
80, rue Wellington<br />
Ottawa, ON K1A 0A2</p>
<p>Cher Monsieur Harper,</p>
<p>L&#8217;un des aspects curieux de la vie et de l&#8217;œuvre de Pearl Buck est la rapidité avec laquelle elle a atteint la gloire, puis est passée à une relative obscurité. Son premier livre a été publié en 1930. Huit ans plus tard, à l&#8217;âge remarquablement précoce de 46 ans, elle reçut le Prix Nobel de Littérature, seulement la troisième personne de citoyenneté américaine ainsi honorée, et ce, principalement sur la base des trois romans qui forment la trilogie <em>La terre chinoise: La terre chinoise </em>(1931), roman pour lequel on lui attribua le prix Pulitzer, <em>Les fils de Wang Lung </em>(1932), et <em>La famille dispersée </em>(1935). C&#8217;est <em>La terre chinoise </em>que je vous offre aujourd&#8217;hui.</p>
<p>Et pourtant, malgré ce départ fulgurant, même si elle continua de produire de nombreux livres et par ailleurs défendit plusieurs bonnes causes, Buck disparut de l&#8217;avant-scène littéraire, pour ainsi dire, tant et si bien qu&#8217;au moment de sa mort, en 1973, elle avait presque été oubliée. Les raisons de cela, je crois, sont plutôt faciles à identifier. Elle écrivit trop de livres—plus de quatre-vingt—et tout en étant une écrivaine de qualité, elle n&#8217;était guère innovatrice. Elle n&#8217;a pas renouvelé le roman ni son langage comme l&#8217;ont fait Faulkner et Hemingway, d&#8217;autres Américains qui continuent à ce jour d&#8217;être beaucoup lus et étudiés. Et puis on ne peut donner à ses livres, au moins à ceux que je connais, le qualificatif d&#8217;<em>universels </em>qui vaut à certains auteurs l&#8217;immortalité littéraire. Non, les livres qui ont fait sa renommée étaient de couleur typiquement locale, on pourrait même dire enracinés. Pearl Buck a été l&#8217;un des premiers écrivains à donner vie aux yeux des lecteurs occidentaux à ce pays-civilisation qu&#8217;est la Chine. C&#8217;était un pays qu&#8217;elle connaissait bien puisqu&#8217;elle y avait passé une bonne partie de sa vie en tant que fille de missionaires chrétiens et puis elle-même en tant que missionnaire et enseignante. Malgré les difficultés qu&#8217;elle y subit parfois, la Chine était un pays qu&#8217;elle aimait. Elle en voyait les habitants tout simplement comme des individus qui lui étaient familiers, et elle les observait avec une grande sympathie; elle se mêlait à eux et, éventuellement, elle écrivit à leur sujet. C&#8217;était une écrivaine qui édifiait un pont et bien des gens ont souhaité franchir ce pont qu&#8217;elle avait construit.</p>
<p>Vous allez comprendre pourquoi en lisant <em>La terre chinoise. </em>Dès la première ligne—&#8221;C&#8217;était le jour du mariage de Wang Lung&#8221;—vous vous glissez dans la peau d&#8217;un paysan chinois de l&#8217;époque antérieure aux Communistes et vous commencez à vivre sa vie telle qu&#8217;il la voit et telle qu&#8217;il la ressent. C&#8217;est une histoire dure, affligée par la pauvreté et la famine, et qui est encore plus pénible pour les femmes, mais elle est aussi totalement prenante. <em>La terre chinoise </em>est le type de roman auquel vous aurez hâte de revenir chaque fois que votre lecture aura été interrompue. Après l&#8217;avoir lu, vous aurez le sentiment de savoir ce que cela pourrait vouloir dire d&#8217;avoir été chinois à un certain moment dans une certaine région de la Chine. Voilà bien l&#8217;aspect révolu des œuvres de Buck. La Chine a radicalement changé depuis que <em>La terre chinoise </em>a été publié. Ce qui était nouveau et révélateur alors est maintenant suranné et dépassé. De nos jours, le principal intérêt de l&#8217;œuvre de Buck tient à la puissance de ses histoires plutôt qu&#8217;à leur pérennité.</p>
<p><em>La terre chinoise </em>demeure cependant une excellente introduction à la Chine de naguère et une parabole convaincante sur la fragilité de la bonne fortune, la perte possible de ce qu&#8217;on a gagné, la destruction facile de ce qu&#8217;on a construit. Vous n&#8217;allez pas manquer de remarquer cela, pris comme vous l&#8217;êtes au cœur d&#8217;une tempête politique. Le sort d&#8217;un homme politique est terriblement incertain. Pearl Buck est une habituée de toutes les librairies de livres d&#8217;occasion. On continue de la lire beaucoup. Son nom rappelle de beaux souvenirs. Tandis que des hommes politiques, quand ils partent, quand ils quittent la scène, en résistant parfois bruyamment, partent véritablement, ils disparaissent. Et bientôt les gens se creusent la tête pour essayer de se souvenir quand, exactement, ils ont été au pouvoir et ce qu&#8217;ils ont accompli.</p>
<p>Cordialement vôtre,</p>
<p>Yann Martel</p>
<p>P.J.: un livre de poche dédicacé</p>
<p><strong>Réponse:</strong></p>
<p>à venir&#8230;</p>
]]></content:encoded>
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		</item>
		<item>
		<title>Livre Numéro 43: The Uncommon Reader, de Alan Bennett</title>
		<link>http://www.quelitstephenharper.ca/2008/11/24/livre-numero-43-the-uncommon-reader-de-alan-bennett/</link>
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		<pubDate>Mon, 24 Nov 2008 04:03:45 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Uncategorized]]></category>

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		<description><![CDATA[Dédicace:
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
un court roman sur une salutaire accoutumance
d&#8217;un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa, ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
Je ne peux penser à une meilleure introduction à la république des lettres que le court roman d&#8217;Alan Bennett, The Uncommon Reader. Un jour, [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><a href="http://www.quelitstephenharper.ca/wordpress_french/wp-content/uploads/2008/10/the-uncommon-reader-by-alan-bennett.jpg"><img class="alignright size-thumbnail wp-image-235" style="float: right;" title="The Uncommon Reader, de Alan Bennett" src="http://www.quelitstephenharper.ca/wordpress_french/wp-content/uploads/2008/10/the-uncommon-reader-by-alan-bennett-150x239.jpg" alt="" width="150" height="239" /></a><strong>Dédicace:</strong></p>
<p>À Stephen Harper,<br />
Premier ministre du Canada,<br />
un court roman sur une salutaire accoutumance<br />
d&#8217;un écrivain canadien,<br />
avec ses meilleurs vœux,<br />
Yann Martel</p>
<p><strong>Lettre:</strong></p>
<p>Le Très honorable Stephen Harper<br />
Premier ministre du Canada<br />
80, rue Wellington<br />
Ottawa, ON K1A 0A2</p>
<p>Cher Monsieur Harper,</p>
<p>Je ne peux penser à une meilleure introduction à la république des lettres que le court roman d&#8217;Alan Bennett, <em>The Uncommon Reader</em><em>. </em>Un jour, au bout du jardin du Palais, stationné près des poubelles des cuisines, son attention attirée là par ses corgis, la Reine découvre le bibliobus de la Ville de Westminster. Elle y entre juste pour s&#8217;excuser des aboiements des chiens et, une fois à l&#8217;intérieur, poussée par un sens du devoir plutôt que par un véritable intérêt, elle emprunte un livre. Ce geste fort simple marque le début de la chute de Sa Majesté, pour ainsi dire. L&#8217;ironie de cette histoire est légère comme de la barbe à papa, l&#8217;humour attirant comme une friandise, les personnages croquants comme des croustilles, mais au coeur de tout cela, il y a quelque chose de très nutritif à digérer: l&#8217;effet que des livres peuvent avoir sur une vie.</p>
<p>En terminant celui-ci, vous allez penser que vous connaissez mieux Sa Majesté, vous allez vous sentir plus proche d&#8217;elle, vous allez bien l&#8217;aimer. Cela viendra en partie du talent qu&#8217;a Bennett pour  donner vie à son personnage royal. Mais cela tient aussi à la nature des livres. Dans la république des lettres, tous les lecteurs sont égaux. Contrairement aux autres commerces de détail, les librairies ne se classent pas vraiment par catégories, depuis le luxe jusqu&#8217;au bas de gamme. Une librairie est une librairie. Quelques-unes se spécialisent, mais cette mesure de restriction ne concerne que le type de livres—disons les langues modernes, ou l&#8217;art—et non les classes de lecteurs. Tout un chacun est bienvenu dans une librairie et tout le monde s&#8217;y côtoie, les riches et les pauvres, les plus instruits et les autodidactes, les vieux et les jeunes, les aventureux et les conformistes, et bien d&#8217;autres encore. On pourrait même y tomber sur la Reine.</p>
<p>Avant que je n&#8217;oublie, l&#8217;une de nos propres très grandes écrivaines, Alice Munro, fait une brève apparition à la page 67 de <em>The Uncommon Reader</em>.</p>
<p>Puisque je vous parle de librairies, j&#8217;ai pensé joindre à cet envoi quelques photos de certaines que j&#8217;ai visitées dernièrement.</p>
<p style="text-align: center;"><a href="http://www.quelitstephenharper.ca/wordpress_french/wp-content/uploads/2008/11/an-independent-bookstore.jpg"><img class="size-medium wp-image-238" title="Une librairie independante" src="http://www.quelitstephenharper.ca/wordpress_french/wp-content/uploads/2008/11/an-independent-bookstore-300x225.jpg" alt="" width="300" height="225" /></a></p>
<p>La librairie Bookseller Crow on the Hill se trouve à Crystal Palace, un quartier du sud de Londres, où je séjourne de ce temps-ci. Je suis debout à côté de John, le sympathique propriétaire, et je tiens justement dans mes mains le livre qui vous appartient maintenant, et que j&#8217;ai acheté chez John. Les deux photos suivantes, je les ai prises à l&#8217;intérieur de Bookseller Crow. Ce n&#8217;est pas un endroit très spacieux quant au nombre de mètres carrés, mais placez vous devant n&#8217;importe quelle étagère—Nouveautés, Fiction. Histoire, Philosophie, Poésie, Voyage—et l&#8217;espace mental représenté est aussi vaste que l&#8217;univers.</p>
<p style="text-align: center;"><a href="http://www.quelitstephenharper.ca/wordpress_french/wp-content/uploads/2008/11/interior-of-an-independent-bookstore.jpg"><img class="size-medium wp-image-239" title="L\'interieur d\'une librairie independante" src="http://www.quelitstephenharper.ca/wordpress_french/wp-content/uploads/2008/11/interior-of-an-independent-bookstore-300x225.jpg" alt="" width="300" height="225" /></a></p>
<p style="text-align: center;"><a href="http://www.quelitstephenharper.ca/wordpress_french/wp-content/uploads/2008/11/the-latest-crop-of-books.jpg"><img class="size-medium wp-image-240" title="La derniere fournee de livres" src="http://www.quelitstephenharper.ca/wordpress_french/wp-content/uploads/2008/11/the-latest-crop-of-books-300x225.jpg" alt="" width="300" height="225" /></a></p>
<p>La quatrième photo est d&#8217;une petite et vénérable librairie de livres d&#8217;occasion sur la rue Milton, à Montréal; elle s&#8217;appelle The Word. Elle est fréquentée depuis des générations par des étudiants. J&#8217;y suis entré pour acheter un roman de l&#8217;écrivaine anglaise Ivy Compton-Burnett, que Bennett mentionne dans son livre et que je n&#8217;avais jamais lue. J&#8217;ai trouvé <em>A Family and a Fortune</em>, publié en 1939. Ça m&#8217;a coûté $3.95.</p>
<p style="text-align: center;"><a href="http://www.quelitstephenharper.ca/wordpress_french/wp-content/uploads/2008/11/the-word.jpg"><img class="size-medium wp-image-241" title="The Word" src="http://www.quelitstephenharper.ca/wordpress_french/wp-content/uploads/2008/11/the-word-300x225.jpg" alt="" width="300" height="225" /></a></p>
<p>La dernière photo est de la Librairie du Square, une librairie francophone à Montréal. C&#8217;est mon père qui a fait placer le poster rouge que vous voyez dans la porte de verre.  Ce poster annonce un événement organisé par le PEN-Club québécois, Amnistie Internationale et l&#8217;UNEQ et qui a à voir avec la liberté d&#8217;expression et les écrivains emprisonnés.</p>
<p style="text-align: center;"><a href="http://www.quelitstephenharper.ca/wordpress_french/wp-content/uploads/2008/11/la-libririe-du-square.jpg"><img class="size-medium wp-image-242" title="La Librairie du Square" src="http://www.quelitstephenharper.ca/wordpress_french/wp-content/uploads/2008/11/la-libririe-du-square-300x225.jpg" alt="" width="300" height="225" /></a></p>
<p>Les librairies indépendantes sont une espèce qui tend à disparaître, surtout en Amérique du Nord. Ceux qui souffrent le plus de cette disparition ne sont pas nécessairement les lecteurs, mais les voisinages. Après tout, une grande succursale de Chapters ou Indigo ou Barnes &amp; Noble offrent plus de livres qu&#8217;un lecteur pourra jamais en lire au cours de sa vie. Mais les succursales de grandes chaînes sont habituellement moins nombreuses et ne sont souvent pas accessibles à pied. Le libraire Bookseller Crow, par ailleurs, se trouve dans une allée de petits magasins qui incluent une boutique de vêtements, un café, une animalerie spécialisée dans les poissons, un marchand de chaussures, un agent d&#8217;immeubles, un coiffeur, un marchand de journaux, une pâtisserie, un bureau de paris, un certain nombre de restaurants, etc. The Word et La Librairie du Square se trouvent sur des rues où des  milliers de gens marchent chaque jour. Chaque fois qu&#8217;un libraire indépendant disparaît, il est possible que des détenteurs de parts soient plus riches quelque part dans le monde, mais un voisinage s&#8217;en trouve forcément appauvri.</p>
<p>Je m&#8217;excuse d&#8217;écrire une lettre aussi débordante, mais il y a une dernière chose que je voudrais mentionner. Il y a quelques semaines, le 20 octobre exactement, j&#8217;ai lu <a href="http://www.nytimes.com/2008/10/20/world/americas/20burro.html?_r=1&amp;scp=1&amp;sq=biblioburro&amp;st=cse" target="0">un article dans le New York Times </a>sur un homme en Colombie qui depuis une dizaine d&#8217;années se déplace à travers son coin de pays déchiré par la guerre avec deux ânes—appelés Alfa et Beto—chargés de livres. Il s&#8217;arrête dans chaque village isolé pour faire la lecture aux enfants et pour prêter des livres. Il a commencé son Biblioburro, comme il l&#8217;appelle, quand &#8220;il a remarqué le pouvoir de transformation qu&#8217;avait la lecture sur ses élèves, qui étaient nés en des temps de conflits encore pires que ceux qu&#8217;il avait connus enfant.&#8221; Dix ans plus tard. Luis Soriano dit de son initiative: &#8220;Ceci a commencé comme une nécessité; puis c&#8217;est devenu une obligation; et ensuite, une habitude. Maintenant, c&#8217;est une institution.&#8221;</p>
<p>Le bibliobus de la Ville de Westminster et le Biblioburro, la librairie Bookseller Crow on the Hill et la Librairie du Square—la richesse de l&#8217;esprit que ces institutions offrent fait de nous tous de joyeux êtres égaux, depuis les monarques jusqu&#8217;aux pauvres petits enfants de paysans.</p>
<p>Cordialement vôtre,</p>
<p>Yann Martel</p>
<p>P.J.: un livre de poche dédicacé, cinq photographies et la reproduction d&#8217;un article du New York Times.</p>
<p><strong>Réponse:</strong></p>
<p>à venir&#8230;</p>
]]></content:encoded>
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		</item>
		<item>
		<title>Livre Numéro 42: Gilgamesh, une version anglaise de Derrek Hines</title>
		<link>http://www.quelitstephenharper.ca/2008/11/10/livre-numero-42-gilgamesh-une-version-anglaise-de-derrek-hines/</link>
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		<pubDate>Mon, 10 Nov 2008 04:03:38 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Uncategorized]]></category>

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		<description><![CDATA[
Dédicace:
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
encore une fois, mais moderne,
d&#8217;un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa, ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
Gilgamesh, une fois de plus. Mais un Gilgamesh très différent. La version que je vous ai envoyée il y a deux semaines prenait des libertés, mais [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><a href="http://www.quelitstephenharper.ca/wordpress_french/wp-content/uploads/2008/10/gilgamesh-in-a-version-by-derrek-hines.jpg"><img class="alignright size-thumbnail wp-image-236" style="float: right;" title="Gilgamesh, une version anglaise de Derrek Hines" src="http://www.quelitstephenharper.ca/wordpress_french/wp-content/uploads/2008/10/gilgamesh-in-a-version-by-derrek-hines-150x231.jpg" alt="" width="150" height="231" /></a></p>
<p><strong>Dédicace:</strong></p>
<p>À Stephen Harper,<br />
Premier ministre du Canada,<br />
encore une fois, mais moderne,<br />
d&#8217;un écrivain canadien,<br />
avec ses meilleurs vœux,<br />
Yann Martel</p>
<p><strong>Lettre:</strong></p>
<p>Le Très honorable Stephen Harper<br />
Premier ministre du Canada<br />
80, rue Wellington<br />
Ottawa, ON K1A 0A2</p>
<p>Cher Monsieur Harper,</p>
<p><em>Gilgamesh, </em>une fois de plus. Mais un <em>Gilgamesh</em> très différent. La version que je vous ai envoyée il y a deux semaines prenait des libertés, mais c&#8217;était afin de mieux servir le classique original sumérien. On a l&#8217;impression que Stephen Mitchell avait pris les tablettes d&#8217;argile brisées, réajusté les morceaux et habilement rempli les fissures qui en rendaient la lecture difficile. Celui qui nous guidait dans ce parcours haletant à travers cinq mille ans vers les berges de l&#8217;Euphrate restait discret et anonyme. Nous n&#8217;avions aucun sentiment quant à Mitchell lui-même; en fait, il ne nous venait même pas à l&#8217;esprit de nous renseigner à son sujet.</p>
<p>Le <em>Gilgamesh </em>interprété par le poète canadien Derrek Hines nous fait voyager dans le temps en sens contraire. C&#8217;est la Mésopotamie qui est extirpée et traînée jusqu&#8217;au jour d&#8217;aujourd&#8217;hui, débarrassée de sa poussière archéologique. Tout dans cette version est une question de liberté et les tablettes d&#8217;argile en ont été repoussées. Prenez les premiers vers. Chez Mitchell, c&#8217;était:</p>
<p>Dépassant tous les rois, en puissance et en taille<br />
supérieure à tous les autres, terrible, superbe<br />
homme tel un taureau sauvage, leader invaincu,<br />
héros sur les champs de bataille, aimé de ses soldats—<br />
appelé <em>forteresse, protecteur du peuple,</em><br />
<em>marée déchaînée balayant toutes les défenses</em>—<br />
aux deux tiers divin, au tiers humain&#8230;</p>
<p>Alors que chez Hines:</p>
<p>Voici Gilgamesh, le roi d&#8217;Uruk:<br />
deux tiers divin, un fils à maman,<br />
un égo de zeppelin, la bite en marteau-pilon,<br />
et solide comme le chrome, d&#8217;une arrogance de gibet.</p>
<p>Vous voyez ce que je veux dire? On n&#8217;a pas intérêt à lire les deux versions dans le désordre. Chez Mitchell, on sent la perspective, l&#8217;étendue, le côté intemporel d&#8217;une épopée antique. Chez Hines, on peut se demander où est rendue l&#8217;épopée. Où vont toutes ces dérives? Eh bien, c&#8217;est justement cela, son affaire: les dérives en sont l&#8217;essentiel. Vous vous souvenez de la colère d&#8217;Ishtar quand Gilgamesh la rejette, qu&#8217;elle va trouver son père, le dieu Anu, afin d&#8217;emprunter le Taureau du Ciel pour le lancer contre  Uruk? Voici ce que Hines fait de ce passage; c&#8217;est Ishtar qui parle:</p>
<p>&#8216;Je vais avoir le Taureau du Ciel sinon je vais fendre l&#8217;Enfer,<br />
et libérer les non-morts pour qu&#8217;ils coulent le givre dans les vivants.&#8217;</p>
<p>Et puis soudain, comme on change de registre au théâtre,<br />
une moue: &#8216;Mon cher Anu,<br />
tu sais comme je suis insultée;<br />
je veux, <em>je veux</em> le Taureau du Ciel<br />
pour venger mon honneur.&#8217;</p>
<p>Elle lève son pied parfait pour trépigner<br />
et les dalles du Ciel s&#8217;entrechoquent<br />
comme un cube de Rubik pour accueillir ce pied.&#8217;</p>
<p>C&#8217;est <em>Gilgamesh</em> qui rencontre Naomi Campbell. En plus du cube de Rubik, il y a un grand nombre de références qui ne sont en rien mésopotamiennes: explosions atomiques, Bruegel, immeubles de New York, scanographies, horizons des événements, trains express, Marlene Dietrich, masques à oxygène, paparazzi, comptes bancaires suisses, rayons-X, le Magicien d&#8217;Oz, et quoi encore. Cette allégresse dans l&#8217;anachronisme témoigne bien de l&#8217;approche tout à fait distincte empruntée par Hines.</p>
<p>Toute chose est perçue et comprise par un esprit, celui dont nous disposons. Ce qui est hors du temps, ce qui est transcendant, l&#8217;égo évanescent—tout cela est bien vrai, mais ce n&#8217;est pas ce que nous vivons comme expérience. Gilgamesh ne les ressentait pas, pas plus que nous. Nous ne sommes pas tous un. Nous ne sommes qu&#8217;un, chacun pour soi. Vous, moi, lui, elle, multiplié par six milliards. Chacun de nous dispose d&#8217;une étincelle de mortalité. Ce n&#8217;est que lorsque toutes ces étincelles sont rassemblées qu&#8217;on semble saisir le faisceau de lumière qui traverse le temps. La version de <em>Gilgamesh </em>composée par Mitchell joue avec cette luminosité. Il renouvelle l&#8217;épopée, mais cela fonctionne parce que nous savons qu&#8217;elle est ancienne. Hines ne veut rien savoir de cet héritage historique. Lui, il est un moderne; son étincelle ici et maintenant va renouveler brillamment cet éclairage qui date de cinquante siècles. Chez Hines, vous trouvez la singularité du poète vivant qui s&#8217;exprime de son plein droit, attirant l&#8217;attention sur lui-même, disant: &#8220;C&#8217;est moi, c&#8217;est notre langage, c&#8217;est notre condition: ça vous dit quoi?&#8221;</p>
<p>Moi, ça me dit que c&#8217;est très bien. C&#8217;est certainement plus difficile à lire que la version de Michell. Il arrive que la concision poétique exige qu&#8217;on travaille à la déballer. Et puis dans la strophe suivante, une image étonnante brille de sens. C&#8217;est la raison pour laquelle je vous recommande de lire la version de Hines plus d&#8217;une fois. Elle ne fait que soixante pages, et le texte est largement espacé, en plus. Plus vous vous familiariserez avec le texte, plus le sens en sera évident, et vous aurez bientôt aménagé toute une pièce splendidement meublée dans votre esprit. C&#8217;est un texte riche, stimulant, avec quelques vers qui sont d&#8217;une incroyable force. Voyez ce passage, partie de la complainte de  Gilgamesh à la mort d&#8217;Enkidu:</p>
<p>Il s&#8217;éloigne peu à peu, le mort complaisant,<br />
brisant la convergence commune<br />
des points de fuite<br />
et nous luttons pour dessiner à nouveau l&#8217;image.</p>
<p>Un dernier exemple. Gilgamesh, dans un moment d&#8217;inattention, perd l&#8217;herbe de la vie éternelle. Il revient vers Uruk pour y mourir. Et voici ce qu&#8217;il dit:</p>
<p>Nous sommes faits, nous sommes brisés par miracle<br />
nous regardons mais nous ne savons pas voir—comme<br />
si nous avions cédé notre instinct à notre pensée<br />
nous rendant aveugles à la réalité du monde,<br />
porte du coeur vers l&#8217;éternité.</p>
<p>Voilà bien une vérité très ancienne et, ici, entièrement moderne.</p>
<p>Cordialement vôtre,</p>
<p>Yann Martel</p>
<p>P.J.: un livre de poche dédicacé</p>
<p><strong>R</strong><strong>é</strong><strong>ponse:</strong></p>
<p>à venir&#8230;</p>
]]></content:encoded>
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		</item>
		<item>
		<title>Livre Numéro 41: Gilgamesh, une version anglaise de Stephen Mitchell</title>
		<link>http://www.quelitstephenharper.ca/2008/10/27/livre-numero-41-gilgamesh-une-version-anglaise-de-stephen-mitchell/</link>
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		<pubDate>Mon, 27 Oct 2008 04:03:24 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Uncategorized]]></category>

		<guid isPermaLink="false">http://www.quelitstephenharper.ca/?p=232</guid>
		<description><![CDATA[Dédicace:
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
la plus ancienne histoire au monde, pour célébrer votre deuxième minorité,
d&#8217;un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa, ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
Félicitations pour votre victoire électorale. Vous devez être satisfait de votre minorité accrue. Le fait que votre mandat de premier [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><a href="http://www.quelitstephenharper.ca/wordpress_french/wp-content/uploads/2008/10/gilgamesh.jpg"><img class="alignright size-thumbnail wp-image-237" style="float: right;" title="Gilgamesh, une version anglaise de Stephen Mitchell" src="http://www.quelitstephenharper.ca/wordpress_french/wp-content/uploads/2008/10/gilgamesh-150x228.jpg" alt="" width="150" height="228" /></a><strong>Dédicace:</strong></p>
<p>À Stephen Harper,<br />
Premier ministre du Canada,<br />
la plus ancienne histoire au monde, pour célébrer votre deuxième minorité,<br />
d&#8217;un écrivain canadien,<br />
avec ses meilleurs vœux,<br />
Yann Martel</p>
<p><strong>Lettre:</strong></p>
<p>Le Très honorable Stephen Harper<br />
Premier ministre du Canada<br />
80, rue Wellington<br />
Ottawa, ON K1A 0A2</p>
<p>Cher Monsieur Harper,</p>
<p>Félicitations pour votre victoire électorale. Vous devez être satisfait de votre minorité accrue. Le fait que votre mandat de premier ministre se poursuive signifie, entre autres choses, que notre club du livre a survécu. Nous pouvons maintenant continuer calmement à discuter des livres. Puisque nous avons plus de temps, pourquoi ne pas revenir dans le temps. Pourquoi ne pas retourner là où les débats sur les livres ont probablement commencé, sur les rives de l&#8217;Euphrate. Ce qui est perçu comme la version standard de l&#8217;épopée de<em> Gilgamesh </em>a été mise par écrit en cunéiforme entre les années 1300 et 100 av. J.-C. sur douze tablettes d&#8217;argile, en Babylonien, un dialecte de la langue akkadienne. Mais il y a des fragments écrits en sumérien au sujet du triste roi d&#8217;Uruk qui datent d&#8217;environ 2000 ans av. J.-C. Quant au Gilgamesh historique, eh bien il est mort vers 2750 av. J.-C., soit il y a cinq mille ans, à deux siècles près.</p>
<p><em>Gilgamesh</em> date donc d&#8217;avant Homère et d&#8217;avant la Bible. C&#8217;est le terreau d&#8217;où sont venus ces textes plus tardifs, ce qui explique pourquoi quelques éléments de l&#8217;épopée vous paraîtront familiers. Avant le Déluge, il y eut le Grand Déluge dans <em>Gilgamesh. </em>Avant l&#8217;Arche de Noé, il y eut le bateau qu&#8217;Utnapishtim construisit, rempli d&#8217;animaux. Dans <em>Gilgamesh, </em>il y a une odyssée avant <em>L&#8217;Odyssée </em>et il y a quelqu&#8217;un qui conquit l&#8217;immortalité avant que Jésus de Nazareth ne le fit. Le thème d&#8217;une épouvantable inondation se retrouve aussi dans l&#8217;histoire hindoue de Matsya le poisson, premier avatar de Vishnu, et le thème de la peur vous rappellera peut-être la<em> Bhagavad-Gita,</em> que je vous ai envoyée il y a près d&#8217;un an et demi. Vous vous souvenez de la peur de Arjuna avant la bataille? Elle ressemble à la peur de Gilgamesh face à la mort. L&#8217;aspect inexorable du sort pourrait évoquer en vous la pensée grecque classique, tout comme l&#8217;irascibilité des dieux sumériens s&#8217;apparente à celle des dieux grecs. <em>Gilgamesh</em> est la mère de toutes les histoires. En tant qu&#8217;animaux littéraires, nous commençons tous par <em>Gilgamesh. </em></p>
<p>Vous pourriez en conclure que lire cette épopée sera comme de contempler une vitrine pleine de petites roches sculptées dans un musée d&#8217;archéologie. Ce n&#8217;est pas ça du tout, je vous le promets, surtout pas dans la version de <em>Gilgamesh</em> que je vous envoie, réalisée par le traducteur américain Stephen Mitchell. Il s&#8217;est débarrassé de lourdeurs académiques et d&#8217;une pénible fidélité aux divers fragments (quoique si vous y tenez, il y a une bonne introduction et de nombreuses notes). Mitchell a voulu être fidèle à l&#8217;esprit de l&#8217;original, se préoccupant davantage des besoins du lecteur en anglais que de la sensibilité des archéologues.</p>
<p>Le résultat est formidable. La prose est simple, vigoureuse et majestueuse, l&#8217;action est palpitante. Je vous encourage à lire cette épopée à voix haute. Vous verrez que c&#8217;est agréable. Ce n&#8217;est pas un style qui rebute à l&#8217;oral et il n&#8217;y a pas d&#8217;embûches pour l&#8217;esprit. Comme pour un tambour qu&#8217;on bat, la cadence des mots et la répétition de certains passages vous séduiront complètement.</p>
<p>L&#8217;esprit peut être immortel, survivant pour toujours grâce aux idées. Une idée peut sauter d&#8217;un esprit à un autre, traversant des générations, se maintenant toujours un pas devant la mort. L&#8217;esprit de Platon, par exemple, est encore en nous, même s&#8217;il est mort il y a longtemps. Mais le coeur? Le coeur est inexorablement mortel. Tous les coeurs meurent. Du coeur de Platon, de sa part d&#8217;expériences vécues, nous ne savons rien. <em>Gilgamesh</em> est l&#8217;histoire du coeur d&#8217;un homme et de sa brutale cassure face à la mort. La puissance émotive immédiate est palpable. Gilgamesh, le roi d&#8217;Uruk, la ville aux grandes murailles, ne vous paraîtra pas étranger parce que cette voix lésée qui plaide directement dans votre oreille ne date pas d&#8217;il y a quatre mille ans—c&#8217;est la pulsion de votre propre coeur périssable. Notre seul espoir est de vivre de façon aussi authentique que Gilgamesh et de trouver un ami aussi aimant et loyal qu&#8217;Enkidu.</p>
<p>Il y a quelques superbes passages. Cherchez: &#8220;Une rafale de vent passa,&#8221; et &#8220;Une fine pluie tomba sur les montagnes.&#8221; Ces mots brillent dans leur contexte. Et puis il y a un serpent qui joue un mauvais tour à Gilgamesh. Cela aussi vous reviendra, par le chemin de la Bible. Pourtant, ce serpent n&#8217;offre rien, il saisit. Mais le résultat est le même: le malheureux Gilgamesh doit accepter son sort de mortel.</p>
<p>Cordialement vôtre,</p>
<p>Yann Martel</p>
<p>P.J.: un livre de poche dédicacé</p>
<p><strong>R</strong><strong>é</strong><strong>ponse:</strong></p>
<p>à venir&#8230;</p>
]]></content:encoded>
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		</item>
		<item>
		<title>Livre Numéro 40: L&#8217;orange mécanique, de Anthony Burgess</title>
		<link>http://www.quelitstephenharper.ca/2008/10/13/livre-numero-40-lorange-mecanique-de-anthony-burgess/</link>
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		<pubDate>Mon, 13 Oct 2008 04:03:28 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Uncategorized]]></category>

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		<description><![CDATA[Dédicace:
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
&#8220;Bon, alors ce sera quoi, hein?&#8221;
d&#8217;un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel
Lettre: 
Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington 
Ottawa, ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
Je vous présente Alex. Il est le cauchemar à la fois des citoyens et des gouvernements, ceux-là parce qu&#8217;ils ont peur de lui et [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><a href="http://www.quelitstephenharper.ca/wordpress_french/wp-content/uploads/2008/09/a-clockwork-orange-by-anthony-burgess.jpg"><img class="alignright size-thumbnail wp-image-220" style="float: right;" title="Orange mecanique, de Anthony Burgess" src="http://www.quelitstephenharper.ca/wordpress_french/wp-content/uploads/2008/09/a-clockwork-orange-by-anthony-burgess-150x226.jpg" alt="" width="150" height="226" /></a><strong>Dédicace:</strong></p>
<p>À Stephen Harper,<br />
Premier ministre du Canada,<br />
&#8220;Bon, alors ce sera quoi, hein?&#8221;<br />
d&#8217;un écrivain canadien,<br />
avec ses meilleurs vœux,<br />
Yann Martel</p>
<p><strong>Lettre: </strong></p>
<p>Le Très honorable Stephen Harper<br />
Premier ministre du Canada<br />
80, rue Wellington <br />
Ottawa, ON K1A 0A2</p>
<p>Cher Monsieur Harper,</p>
<p>Je vous présente Alex. Il est le cauchemar à la fois des citoyens et des gouvernements, ceux-là parce qu&#8217;ils ont peur de lui et ces derniers parce qu&#8217;ils ne savent quoi faire de lui. Alex, voyez-vous, est &#8220;a-lex&#8221;, un &#8220;a&#8221; privatif et puis le mot &#8220;loi&#8221; en latin; il est en dehors de la loi. Ses amis et lui agressent les gens, ils cambriolent les magasins et ils envahissent les résidences, exerçant envers tous et chacun une terrible violence et s&#8217;adonnant régulièrement à des viols collectifs. Et quand on pense qu&#8217;il n&#8217;a que quinze ans. Quand on l&#8217;arrête, il pourrit dans un établissement pour jeunes contrevenants pendant un certain temps, jusqu&#8217;à ce qu&#8217;on le libère—et alors, qu&#8217;est-ce qui arrive? Eh bien, pourquoi s&#8217;arrêter quand on s&#8217;amuse autant? Il revient à son plaisir de &#8220;l&#8217;ultra-violence&#8221;. Bienvenue dans l&#8217;univers de <em>L&#8217;orange mécanique, </em>un court et brillant roman de l&#8217;auteur anglais Anthony Burgess (1917-1993), publié en 1962.</p>
<p>&#8220;Bon, alors ça sera quoi, hein?&#8221; Cette question plutôt menaçante est posée au début de chacune des trois sections du roman. Elle est posée non seulement à l&#8217;un ou l&#8217;autre des personnages de l&#8217;histoire; elle nous est posée à nous. Qu&#8217;est-ce que ce sera donc pour Alex, hein? Que devons-nous faire de lui? L&#8217;orange mécanique, malgré la grande violence qui y apparaît, de fait à cause de cette violence même, est un ouvrage qui se soucie de la morale.</p>
<p>Quand Alex est attrapé après sa dernière crise de destruction sauvage, les autorités essaient une nouvelle méthode. Elles essaient le conditionnement psychologique. Si on peut conditionner un chien pour qu&#8217;il salive en entendant le tintement d&#8217;une cloche, pourquoi ne serait-il pas possible de conditionner un adolescent à rejeter la violence? Alex est soumis à la méthode Ludovico, dans laquelle on lui donne des injections qui le rendent horriblement nauséeux au moment où on lui montre des films extrêmement violents. Il apprend ainsi, littéralement, à tomber malade devant la violence. Malheureusement, à cause de la trame sonore de certaines bobines des films qu&#8217;on le force à regarder, Alex subit accidentellement un conditionnement de dégoût en écoutant la musique classique. Cela peine énormément notre Alex, parce que malgré ses tendances brutales, il est un amoureux de la musique (cela semble historiquement familier, n&#8217;est-ce pas?).</p>
<p>Ce n&#8217;est qu&#8217;un détail, pense le Ministre de l&#8217;Intérieur. Notre problème principal est résolu. Maintenant, quand notre garçon voit de la violence, quand la simple pensée de la violence l&#8217;effleure, il tombe désespérément malade, il saisit son estomac et il a des haut-le-coeur. S&#8217;il s&#8217;affaisse aussi quand il entend du Beethoven, tant pis. Ce n&#8217;est qu&#8217;un peu de dommage collatéral.</p>
<p>Mais si le bien est privilégié non par un choix libre mais comme un mécanisme d&#8217;auto-défense contre la nausée, est-ce que c&#8217;est un bien moralement valide? &#8220;Est-ce que l&#8217;homme qui choisit le mal peut être en quelque façon meilleur que celui auquel le bien est imposé?&#8221; demande le chapelain de la prison à un certain moment. La réponse de Burgess est sans équivoque: il choisit l&#8217;option libre du bien. Et la raison pour laquelle cette réponse est la bonne se trouve dans les mots-clé du roman, prononcés par Alex, comme par hasard, au milieu d&#8217;une longue phrase:</p>
<p style="padding-left: 60px;">Je me questionnais encore au sujet de toute cette affaire et je me demandais si je ne devais pas refuser d&#8217;être attaché à cette chaise le lendemain et commencer une vraie scène de dratse contre eux tous, car enfin j&#8217;avais des droits, quand un autre chelloveck est venu me voir.</p>
<p><em>J&#8217;avais des droits. </em>En effet, Alex a des droits; nous en avons tous. Ignorer ces droits, et l&#8217;essentiel est perdu: &#8220;Quand un homme ne peut plus choisir, il cesse d&#8217;être un homme.&#8221;</p>
<p>Un groupe d&#8217;intellectuels opposés au gouvernement décide d&#8217;utiliser Alex. Ils l&#8217;enferment dans une pièce et dans une pièce à côté ils diffusent de la musique classique à très fort volume. Alex utilise la seule sortie qu&#8217;on lui a laissée, une fenêtre ouverte. La pièce est dans un immeuble de plusieurs étages. Alex saute vers le trottoir—et directement dans le coeur de citoyens indignés du lavage de cerveau auquel il a été soumis. On s&#8217;approche alors d&#8217;une élection et le Gouvernement est inquiet quant à ses propres chances. À l&#8217;hôpital où il se remet de ses graves blessures, le traitement auquel est soumis Alex est rapidement inversé; il en est très heureux. Dans la dernière scène de l&#8217;avant-dernier chapitre du roman, on le retrouve, étendu, écoutant avec un plaisir renouvelé la Neuvième de Beethoven. &#8220;J&#8217;ai bien été guéri,&#8221; dit-il.</p>
<p>Cette phrase, si c&#8217;était la dernière du livre, serait férocement ironique. C&#8217;est bien que les oreilles du jeune homme aient été restaurées, mais il en va de même de sa boussole morale. Elle peut l&#8217;amener à nouveau, par sa fragile et tremblante aiguille, aussi librement vers le bien que vers le mal. Serai-ce à dire que nous, les citoyens, nous devons à nouveau trembler? Ne pas s&#8217;en faire, dit Burgess dans le dernier chapitre du roman, le chapitre 21. Le calvaire d&#8217;Alex a grugé plus de deux années de sa vie. Il a maintenant 18 ans et il a plus de maturité. Les joies du viol et du pillage ont perdu de leur intérêt. Alex a plutôt envie de se trouver une gentille petite amie, de s&#8217;installer et de fonder une famille. Le roman se termine avec un Alex plus doux, plus serein qui se languit d&#8217;une compagne.</p>
<p>J&#8217;appellerais cela une conclusion faible. Burgess témoigne avec succès en faveur de l&#8217;impératif de la liberté au niveau de l&#8217;individu lorsqu&#8217;il effectue un choix moral. Mais que pouvons-nous faire au niveau de la société? De quels choix dispose la société face à des citoyens qui sont &#8220;a-lex&#8221;? Chacun d&#8217;entre nous doit disposer de la liberté pour être pleinement soi-même, certes, mais comment la société doit-elle établir l&#8217;équilibre entre la liberté de l&#8217;individu et la sécurité du groupe? Burgess évite cette question difficile en faisant qu&#8217;Alex découvre soudainement les joies paisibles de la vie de famille. À un problème social, Burgess ne donne qu&#8217;une solution individuelle imprévisible. Et si Alex avait décidé de reprendre sa vie de violence?</p>
<p>L&#8217;édition américaine de <em>L&#8217;orange mécanique </em>a d&#8217;abord été publiée sans le dernier chapitre. Cette amputation éditoriale, à laquelle Burgess s&#8217;objectait, fait fi de la construction du roman. Néanmoins, l&#8217;affirmation incertaine d&#8217;Alex qu&#8217;il est guéri, à la fin du chapitre 20, est, d&#8217;après moi, une fin plus fidèle aux éléments qui précédaient. C&#8217;est cette version tronquée que Stanley Kubrick a utilisée pour réaliser son fameux film. Lui aussi préférait évidemment une conclusion qui ne donnait pas aussi facilement dans l&#8217;optimisme.</p>
<p>Ce que j&#8217;ai dit jusqu&#8217;ici pourra vous faire croire que <em>L&#8217;orange mécanique </em>est une œuvre mollement pieuse qu&#8217;on peut ramener à quelques platitudes morales. Ce n&#8217;est pas le cas. De la même façon qu&#8217;on ne peut réduire une partie de hockey à son score final, on ne peut réduire une œuvre d&#8217;art à son résumé. Ce qui rend <em>L&#8217;orange mécanique </em>incompressible, c&#8217;est sa langue. Alex et ses amis parlent un langage tout à fait particulier. En voici un exemple, choisi au hasard:</p>
<p style="padding-left: 60px;">Je n&#8217;ai pas tout à fait kopaté à quoi il voulait en venir en govoritant au sujet des calculs, car se sentir mieux après s&#8217;être senti bolnoï, c&#8217;est de tes propres affaires et n&#8217;a rien à voir avec les calculs, Il s&#8217;assit, tout beau et droug, sur le bord du lit&#8230;</p>
<p>Un mélange de langue populaire anglaise et de mots dérivés du russe, prononcés en cadences qui semblent parfois bibliques, parfois élizabéthaines, c&#8217;est cette langue, Nadsat, qui fait de <em>L&#8217;orange mécanique </em>un ouvrage qui aura toujours sa place en litérature. C&#8217;est le jus dans l&#8217;orange. Le contexte rend clairs la plupart des mots de Nadsat, et la confusion occasionnelle n&#8217;est pas déplaisante, mais je joins un lexique Nadsat pour votre commodité de lecture (<a href="http://www.whatisstephenharperreading.ca/wordpress/wp-content/uploads/2008/10/app-cra.jpg" target="0">App-Cra</a>, <a href="http://www.whatisstephenharperreading.ca/wordpress/wp-content/uploads/2008/10/cre-gra.jpg" target="0">Cre-Gra</a>, <a href="http://www.whatisstephenharperreading.ca/wordpress/wp-content/uploads/2008/10/gra-lom.jpg" target="0">Gra-Lom</a>, <a href="http://www.whatisstephenharperreading.ca/wordpress/wp-content/uploads/2008/10/lov-ooz.jpg" target="0">Lov-Ooz</a>, <a href="http://www.whatisstephenharperreading.ca/wordpress/wp-content/uploads/2008/10/ora-raz.jpg" target="0">Ora-Raz</a>, <a href="http://www.whatisstephenharperreading.ca/wordpress/wp-content/uploads/2008/10/roo-snu.jpg" target="0">Roo-Snu</a>, <a href="http://www.whatisstephenharperreading.ca/wordpress/wp-content/uploads/2008/10/sob-yec.jpg" target="0">Sob-Yec</a>, <a href="http://www.whatisstephenharperreading.ca/wordpress/wp-content/uploads/2008/10/zam-zvo.jpg" target="0">Zam-Zvo</a>).</p>
<p>Les Canadiens et les Canadiennes vont voter demain. C&#8217;est pour une bonne raison que Je vous offre <em>L&#8217;orange mécanique </em>la veille. Il y a un élément dans le roman qui est à la fois inquiétant et familier. Le gouvernement là où vit Alex est démocratiquement élu, et pourtant il a recours à des politiques qui sapent les fondations de la démocratie. On a vu ce genre de politiques depuis huit ans aux États-Unis, un pays poussé à la banqueroute morale par son président actuel. Vous prétendez avoir une réponse quant à ce qu&#8217;il faut faire d&#8217;Alex. Les experts ne partagent pas votre avis, et les cours et la population, sûrement celle du Québec, aussi résistent, mais vous pensez vous y connaître mieux que tout le monde.</p>
<p>Êtes-vous bien sûr, M. Harper, que vous ne nous reserver pas de nouvelles méthodes Ludovico?</p>
<p>Cordialement vôtre,</p>
<p>Yann Martel</p>
<p>P.S.: Avez-vous vu l&#8217;adaptation de Kubrick, un classique? C&#8217;est l&#8217;un de ces rares cas où le film est aussi bon que le livre. Je vais tenter de trouver une copie DVD. Quand je l&#8217;aurai, je vous l&#8217;enverrai.</p>
<p>P.J.: un livre de poche dédicacé et un lexique Nadsat</p>
<p><strong>Réponse:</strong></p>
<p>à venir&#8230;</p>
]]></content:encoded>
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		</item>
		<item>
		<title>Livre Numéro 39: Mister Pip, de Lloyd Jones</title>
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		<pubDate>Mon, 29 Sep 2008 04:03:53 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Uncategorized]]></category>

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		<description><![CDATA[Dédicace:
Premier ministre du Canada,
Les mots vous emportent.
Meilleurs voeux,
Lloyd Jones
21 septembre
Brisbane, Australie
Acheminé par
un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
Les campagnes électorales doivent être épuisantes, surtout pour le chef d&#8217;un parti. Vous travaillez et vous voyagez constamment, vous parlez avec des gens matin, [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: left;"><strong style="font-weight: bold;">Dédicace:<a href="http://www.quelitstephenharper.ca/wordpress_french/wp-content/uploads/2008/09/yann-color-book-cover.jpg"><img class="alignright size-thumbnail wp-image-148" style="float: right;" src="http://www.quelitstephenharper.ca/wordpress_french/wp-content/uploads/2008/09/yann-color-book-cover.jpg" alt="" width="150" height="247" /></a><a href="http://www.quelitstephenharper.ca/wordpress_french/wp-content/uploads/2008/09/great-expectations-by-charles-dickens.jpg"><img class="alignright size-thumbnail wp-image-148" style="float: right;" src="http://www.quelitstephenharper.ca/wordpress_french/wp-content/uploads/2008/09/great-expectations-by-charles-dickens.jpg" alt="" width="150" height="247" /></a></strong></p>
<p>Premier ministre du Canada,<br />
Les mots vous emportent.<br />
Meilleurs voeux,<br />
Lloyd Jones<br />
21 septembre<br />
Brisbane, Australie</p>
<p>Acheminé par<br />
un écrivain canadien,<br />
avec ses meilleurs vœux,<br />
Yann Martel</p>
<p><strong>Lettre:</strong></p>
<p>Le Très honorable Stephen Harper<br />
Premier ministre du Canada<br />
80, rue Wellington<br />
Ottawa ON K1A 0A2</p>
<p>Cher Monsieur Harper,</p>
<p>Les campagnes électorales doivent être épuisantes, surtout pour le chef d&#8217;un parti. Vous travaillez et vous voyagez constamment, vous parlez avec des gens matin, midi et soir, vous devez toujours être sur vos gardes, et tout cela est très personnel. J&#8217;imagine que le pire, dans tout ça, c&#8217;est l&#8217;absence totale d&#8217;intimité. Tout moment où vous voudriez être seul doit être sacrifié aux impératifs de la vie publique.</p>
<p>Une excellente manière de se retrouver seul, c&#8217;est de lire un livre. Je crois que la lecture est une expérience aussi satisfaisante parce qu&#8217;elle offre à la fois un dialogue entre son esprit et une source de mots venue de l&#8217;extérieur, et en même temps, il s&#8217;agit d&#8217;une expérience totalement privée. Quand on lit, on n&#8217;a pas à être sur ses gardes. On peut être tout à fait soi-même. Même mieux, on est entièrement libre. On peut lire vite ou lentement, on peut  relire un passage ou passer par dessus, on peut même refermer le livre et en prendre un autre—c&#8217;est son propre choix. Et cette liberté va même plus loin: ce qu&#8217;on ressent en lisant est aussi totalement propre à chacun. On  peut être absorbé par ce qu&#8217;on lit, ou bien on peut se laisser distraire. On peut être un lecteur réceptif, ou bien un lecteur qui rouspète. Je le répète, la liberté est absolue.  À quel autre moment a-t-on ce sentiment? N&#8217;est-ce pas un fait que dans la plupart des autres activités, personnelles ou sociales, nous sommes encadrés par des règles et des conventions, par les intrusions et par les attentes des autres?</p>
<p>La lecture est l&#8217;une des meilleures façons d&#8217;arriver à cet état essentiel pour la personne qui pense, cet état dont je vous ai parlé dès le début de nos échanges, la quiétude. Tout le vacarme et la confusion du monde extérieur disparaissent, sont bloqués quand on lit, et on devient paisible. En d&#8217;autres mots, on entre en dialogue avec soi-même, on se pose des questions, on trouve des réponses, on juge et apprécie les faits et les émotions.  Voilà pourquoi la lecture est une source de tant de force, c&#8217;est parce qu&#8217;en nous libérant elle nous permet de revenir à l&#8217;essentiel, elle permet aux yeux de l&#8217;esprit de se voir dans le miroir et de faire l&#8217;état des lieux.</p>
<p>Quel meilleur livre pour en témoigner que <em>Mister Pip, </em>de l&#8217;auteur Néo-zélandais Lloyd Jones. Votre esprit va voyager au loin, grâce  à ce roman. Premièrement, l&#8217;histoire se passe sur une île du Pacifique, Bougainville, une partie de la Papouasie-Nouvelle-Guinée. Mais elle se déroule aussi, d&#8217;une certaine manière, dans l&#8217;Angleterre victorienne. Il y a comme un appel au calme dans cela, vous ne trouvez pas? Qui n&#8217;a pas rêvé de passer un certain temps dans une île du Pacifique, entouré de mer bleue et de végétation tropicale? Et qui n&#8217;aime pas visiter l&#8217;Europe?</p>
<p><em>Mister Pip </em>est un roman sur un roman. Le nom de Pip vous est peut-être familier. C&#8217;est le nom du personnage principal du roman de Charles Dickens <em>Great Expectations</em>—<em>Les grandes espérances.</em> Il ne s&#8217;agit pas là d&#8217;une coïncidence. <em>Les grandes espérances</em> est pour ainsi dire un personnage dans le roman de Lloyd Jones. C&#8217;est en tout cas le catalyseur de l&#8217;essentiel de son action.</p>
<p>Sur l&#8217;île de Bougainville, un homme blanc, M. Watts, vit dans un village habité par des noirs qui l&#8217;acceptent parce qu&#8217;il est marié avec l&#8217;une des leurs, Grace, qui est devenue folle mais dont M. Watts s&#8217;occupe avec amour. Une rébellion mène à la fermeture de la mine locale et provoque l&#8217;évacuation de tous les blancs qui y travaillent. M. Watts, lui, reste. Lui et les villageois sont coupés du reste du monde par un blocus. M. Watts accepte de devenir le maître d&#8217;école. Mais il ne sait pas grand-chose. La chimie, c&#8217;est un mot pour lui, et l&#8217;Histoire n&#8217;est guère qu&#8217;une liste de noms fameux. Mais il y a  une chose       qu&#8217;il connait et qu&#8217;il aime, cependant, et c&#8217;est le grand roman de Charles Dickens. Il le lit aux enfants. Ils sont enchantés. Ils adorent Pip. Mais leurs parents, et plus encore les troupes gouvernementales qui débarquent régulièrement au village pour terroriser les habitants, sont méfiants de ce Monsieur Pip. Où se cache-t-il? Ils insistent: il faut qu&#8217;il se montre, sinon&#8230;</p>
<p>Le roman de Lloyd Jones traite du fait que la littérature peut créer un nouvel univers. Il dit que le monde peut être lu comme un roman, et un roman comme le monde. Si cela semble mièvre, je vous avertis qu&#8217;il y a de la méchanceté et de la violence dans <em>Mister Pip, </em>et pas un peu.</p>
<p>Est-ce que la violence diminue l&#8217;impact de l&#8217;élément fabuleux? Est-ce que la &#8220;réalité&#8221; surgit et fait disparaître la &#8220;fiction&#8221;. Pas du tout. Vous verrez.  L&#8217;argument du roman est que l&#8217;imagination, qu&#8217;elle soit religieuse ou artistique, est ce qui rend le monde supportable.</p>
<p>Je vous envoie aussi <em>Les grandes espérances.</em> Ce n&#8217;est pas nécessaire de l&#8217;avoir lu pour comprendre <em>Mister Pip,</em> mais c&#8217;est un chef-d&#8217;oeuvre tellement agréable que j&#8217;ai pensé le joindre à mon envoi pour y ajouter un agrément de plus.</p>
<p>En outre, j&#8217;ai eu le plaisir de rencontrer Lloyd Jones la semaine dernière au Festival littéraire de Brisbane. Il a eu la gentilles d&#8217;accepter de vous <a href="http://www.quelitstephenharper.ca/wordpress_french/wp-content/uploads/2008/09/yann-bw.jpg" target="_self">dédicacer</a> cet exemplaire de son roman.</p>
<p>Je souhaite que vous tiriez plaisir de <em>Mister Pip</em> et de <em>Les grandes espérances. </em>Mieux encore, j&#8217;espère que vous en tirerez de la quiétude.</p>
<p>Cordialement vôtre,</p>
<p>Yann Martel</p>
<p>P.J.: deux livres dédicacés.</p>
<p><strong>Réponse:</strong></p>
<p><strong></strong>à venir&#8230;</p>
]]></content:encoded>
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		<item>
		<title>Livre Numéro 38: Anthem (Hymne), de Ayn Rand</title>
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		<pubDate>Mon, 15 Sep 2008 07:03:32 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Uncategorized]]></category>

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		<description><![CDATA[Dédicace:
À Stephen Harper, 
Premier ministre du Canada, 
Ayn Rand voulait que nous soyons égoïstes,
mais la démocratie nous demande d&#8217;être généreux.
D’un écrivain canadien, 
avec ses meilleurs vœux, 
Yann Martel
Lettre: 
Le Très honorable Stephen Harper 
Premier ministre du Canada 
80, rue Wellington
Ottawa, ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
Vous avez décidé qu&#8217;il y aurait des élections. Ça me semble donc une bonne idée de vous faire parvenir [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: left;"><strong style="font-weight: bold;">Dédicace:<a href="http://www.quelitstephenharper.ca/wordpress_french/wp-content/uploads/2008/08/rand-anthem1.jpg"><img class="alignright size-thumbnail wp-image-148" style="float: right;" title="Anthem (Hymne), de Ayn Rand" src="http://www.quelitstephenharper.ca/wordpress_french/wp-content/uploads/2008/08/rand-anthem1-150x247.jpg" alt="" width="150" height="247" /></a></strong></p>
<p style="text-align: left;">À Stephen Harper, <br />
Premier ministre du Canada, <br />
Ayn Rand voulait que nous soyons égoïstes,<br />
mais la démocratie nous demande d&#8217;être généreux.<br />
D’un écrivain canadien, <br />
avec ses meilleurs vœux, <br />
Yann Martel</p>
<p style="text-align: left;"><strong style="font-weight: bold;">Lettre:</strong> </p>
<p style="text-align: left;">Le Très honorable Stephen Harper <br />
Premier ministre du Canada <br />
80, rue Wellington<br />
Ottawa, ON K1A 0A2</p>
<p style="text-align: left;">Cher Monsieur Harper,</p>
<p style="text-align: left;">Vous avez décidé qu&#8217;il y aurait des élections. Ça me semble donc une bonne idée de vous faire parvenir Ayn (pensez au mot allemand pour le numéro un) Rand, dont les livres sont éminemment politiques. C&#8217;est très facile de ne pas aimer Ayn Rand, non seulement l&#8217;écrivaine, mais même la personne qui écrit. Un bon nombre de lecteurs et d&#8217;intellectuels la détestent en effet, intensément.  Pourtant, plus d&#8217;un quart de siècle après sa mort (elle a vécu de 1905 à 1982), Ayn Rand continue d&#8217;avoir des fidèles obstinés qui lui vouent un culte, pour ainsi dire, et ses livres continuent de se vendre en grands nombres. De toute évidence, il y a quelque chose d&#8217;attirant et de repoussant dans son écriture. Son court roman <em style="font-style: italic;">Anthem (Hymne),</em> qui ne fait que 123 pages, est une oeuvre qu&#8217;il est approprié de discuter dans un contexte électoral. Vous allez voir dans les paragraphes qui suivent que je compte parmi ceux qui n&#8217;aiment pas Ayn Rand. </p>
<p style="text-align: left;"><em style="font-style: italic;">Hymne</em> a d&#8217;abord été publié en 1938; c&#8217;est une contre-utopie au coeur utopique, un portrait du futur ou plus rien ne va bien mais où on montre au lecteur comment on peut arranger les choses. Le roman commence bien. Le langage est simple, le style est d&#8217;une élégance discrète, le rythme est engageant. Toute l&#8217;histoire est racontée du point de vue du personnage principal dont le nom est Égalité 7-2521. (Ayn Rand donne à ses personnages des noms qui indiquent clairement les notions, les idéaux qu&#8217;elle a l&#8217;intention de discréditer.) Égalité 7-2521 ne vit pas à une belle époque. Il ne jouit pas de véritables libertés. Il n&#8217;a pas choisi de vivre là où il vit, ni de faire ce qu&#8217;il fait pour vivre. Il n&#8217;a pas de famille, ni de véritables amis. En cela, il est semblable à tous les hommes qu&#8217;il connait, enfermé dans une vie de conformité absolue qui est socialement utile mais réductrice. Le lecteur accepte ces prémisses sans hésiter grâce à une habile astuce linguistique de la part de Ayn Rand: l&#8217;absence totale de pronoms de la première personne du singulier. Égalité 7-2521 ne parle pas en tant que &#8220;je&#8221; et de ce qu&#8217;il possède il ne dit jamais &#8220;mien&#8221; ou &#8220;à moi&#8221;. Des concepts aussi individualistes sont bannis de sa société et il est un &#8220;nous&#8221; comme tout le monde, et tous sont au service de la collectivité. Comme le dit Égalité 7-2521:</p>
<p style="text-align: left; padding-left: 60px;">Nous cherchons à être comme tous nos frères humains, car tous les humains doivent être semblables. Au fronton du Palais du Conseil Mondial, il y a des mots taillés dans le marbre, que nous nous répétons à nous-mêmes quand le péché nous tente:</p>
<p style="text-align: left; padding-left: 90px;">&#8220;Nous sommes un en tous et tous en un. <br />
Il n&#8217;y a pas d&#8217;hommes mais plutôt seulement un grand NOUS, <br />
Un, indivisible et pour toujours.&#8221;</p>
<p style="text-align: left;">Union 5-3992 et International 4-8818, deux balayeurs de rues confrères, réussissent à supporter une pareille conformité, mais:</p>
<p style="text-align: left; padding-left: 60px;">Il existe Fraternité 2-5503, un gentil garçon aux yeux sages et doux, qui pleure soudainement, sans raison, au milieu du jour ou de la nuit, et leur corps frémit de sanglots inexplicables. Il existe Solidarité 9-6347, qui sont un jeune brillant, qui n&#8217;ont peur de rien pendant la journée, mais ils crient dans leur sommeil, et ils crient: &#8220;À l&#8217;aide! À l&#8217;aide! À l&#8217;aide&#8221; dans la nuit, avec une voix qui glace les os&#8230;  </p>
<p style="text-align: left;">Quant à Fraternité 9-3452, Démocratie 4-6998, Unanimité 7-3304, International 1-5537, Solidarité 8-1164, Alliance 6-7349, Similarité 5-0306, et surtout Collectif 0-0009 (ils sont un vilain personnage), ils sont les premiers défenseurs du système répressif, et ils vont entrer en conflit avec Égalité 7-2521, qui subit une pulsion irrésistible vers une pensée autonome et la poursuite de ses idées, qu&#8217;importe où elles le mèneront.</p>
<p style="text-align: left;">Il y a des femmes. Elles vivent séparées. Une seule fois par année, pour une seule nuit pendant le &#8220;Temps de l&#8217;Accouplement&#8221;, les hommes et les femmes se réunissent, en couples désignés par le &#8220;Conseil eugénique&#8221;.  Ce n&#8217;est pas à cette occasion, mais plus tôt, aux limites de la Ville un jour de travail, qu&#8217;Égalité 7-2521 a rencontré Liberté 5-3000. Il devient amoureux d&#8217;elle, commettant ainsi la &#8220;grande Transgression de la Préférence&#8221;. Il l&#8217;appelle—ils les appellent—&#8221;La Dorée&#8221;. </p>
<p style="text-align: left;">Cet amour qu&#8217;il ressent, lié à sa pensée indépendante, force éventuellement Égalité 7-2521 à fuir la Ville vers la Forêt Inexplorée. La Dorée l&#8217;y rejoint. Loin de mourir dans la forêt comme il l&#8217;avait prévu, ils éprouvent une quiétude pastorale après leur oppressante vie urbaine. Mieux encore, ils tombent sur une maison abandonnée dans des montagnes au-delà de la forêt et ils trouvent le bonheur. Ils le trouvent grâce à des livres abandonnés dans la maison, vestiges des temps anciens d&#8217;avant la &#8220;Grande Renaissance&#8221;. Égalité 7-2521 commence à lire et prend connaissance d&#8217;un mot, d&#8217;un concept, d&#8217;une philosophie qui exprime tous les désirs intellectuels confus mais ardents qu&#8217;il avait connus, le mot &#8220;je&#8221;. </p>
<p style="text-align: left;">C&#8217;est avec cette découverte—elle arrive à la page 108 dans l&#8217;édition que je vous envoie, quinze pages avant la fin du livre, au tout début du chapitre 11, celui qui commence par les mots &#8220;Je suis. Je pense. Je veux.&#8221;—c&#8217;est alors que <em style="font-style: italic;">Hymne</em> se gâte sérieusement. Le point essentiel de la fiction de Ayn Rand, comme vous l&#8217;aurez sûrement noté, c&#8217;est une critique du collectivisme, le plus affreusement représenté par les horreurs du communisme sous Staline en Russie, le pays où Rand est née (elle est devenue citoyenne américaine en 1931). Et là le lecteur, en tout cas le lecteur que je suis, l&#8217;accompagne. Les dictatures sanguinaires sont répugnantes aux yeux de tout être humain sain d&#8217;esprit. Mais Ayn Rand commet deux erreurs dans son allégorie de la vie en Union Soviétique. Premièrement, elle ne voit que le pire du collectivisme, le rejetant en bloc, le bon avec le mauvais. Pour elle, le Goulag et la médecine socialisée, par exemple, sont des aspects d&#8217;un seul et même mal. Deuxièmement, après avoir rejeté Staline et son système condamnable, elle poursuit sa course jusqu&#8217;à un autre extrême libertaire absurde. Rand postulait que l&#8217;humanité serait plus heureuse si nous vivions tous comme des individus en autarcie, n&#8217;étant redevables à personne, sans liens, sans entraves, libres, libres, libres. La vertu de l&#8217;égoïsme, c&#8217;est de cela que parle Ayn Rand. C&#8217;est même le titre de l&#8217;un de ses livres. On ne s&#8217;étonne donc pas que Rand attire surtout deux groupes fort distincts de lecteurs: les adolescents qui sont en plein développement de leur individualité, et les capitalistes américains de droite portés à faire et à conserver trop d&#8217;argent.</p>
<p style="text-align: left;">Revenons-en au roman. Égalité 7-2521, à la page 108, s&#8217;est libéré grâce au mot &#8220;je&#8221;. Et suit une orgie de &#8220;je-isme&#8221;, de moi, moi, moi, mien, mien, mien: </p>
<p style="text-align: left; padding-left: 60px;">Mes mains&#8230; Mon esprit&#8230; Mon ciel&#8230; Ma forêt&#8230; Cette terre qui m&#8217;appartient&#8230;</p>
<p style="text-align: left;">On sent qu&#8217;il y a un problème quand quelqu&#8217;un revendique la propriété du ciel. Autant Égalité 7-2521 était séduisant quand il était opprimé, autant une fois libre il devient agaçant, prétentieux, repoussant. Alors que son étrange discours dans la Ville—nous ceci, nous cela—paraissait noble et incantatoire, à l&#8217;inverse son discours libre dans les montagnes est terne et pompeux. Le héros combattant que nous voulions acclamer est devenu un autre mâle satisfait de lui-même et dominateur qui pense tout savoir. Nous sommes sympathiques à sa cause, mais maintenant nous frémissons devant ses solutions:</p>
<p style="text-align: left; padding-left: 60px;">Je voulais connaître le sens des choses. Je suis le sens&#8230; Quelle que soit la route que j&#8217;emprunte, l&#8217;étoile qui me guide est en moi; l&#8217;étoile et l&#8217;aimant qui pointent vers le chemin. Ils ne pointent que dans une direction. Ils pointent vers moi&#8230; Je ne dois rien à mes frères, je ne suis pas leur créancier. Je ne demande à personne de vivre pour moi et je ne vis pas non plus pour les autres. &#8230; Et je vois maintenant le visage de dieu, et j&#8217;élève ce dieu au-dessus de la terre, ce dieu que les hommes cherchent depuis qu&#8217;ils existent, ce dieu qui leur accordera joie, paix et fierté.</p>
<p style="text-align: left; padding-left: 60px;">Ce dieu, ce mot unique:</p>
<p style="text-align: left; padding-left: 60px;">&#8220;Je.&#8221;</p>
<p style="text-align: left;">Vous êtes un homme religieux, M. Harper. Vous savez que l&#8217;essence de chaque religion, de chaque dieu, est précisément le contraire de ce sur quoi Ayn Rand pérore: Dieu est une affaire d&#8217;abandon du soi, et non de son exultation. Mais c&#8217;est un point marginal, mineur. Le principal problème de cet excès libertaire de Rand, son culte hyper-nietzschéen de l&#8217;individu héroïque debout au faîte d&#8217;une montagne, c&#8217;est que non seulement il rend la société impraticable, mais aussi les simples relations entre les individus. Un exemple saute aux yeux dans le roman même de Rand. Égalité 7-2521, maintenant ivre de son unicité, est las de son propre nom. Il dit à la Dorée:</p>
<p style="text-align: left; padding-left: 60px;">J&#8217;ai lu des livres au sujet d&#8217;un homme qui vécut il y a des milliers d&#8217;années, et de tous les noms dans ces oeuvres, c&#8217;est le sien que je veux porter. Il déroba la lumière des dieux et il la transmit aux hommes, et il apprit aux hommes à être des dieux. Et il souffrit à cause de ses gestes comme doivent souffrir tous ceux qui portent la lumière. Son nom était Prométhée. </p>
<p style="text-align: left;">Prométhée, le type sympa qu&#8217;on connaissait auparavant sous le nom de Égalité 7-2521, poursuit:</p>
<p style="text-align: left; padding-left: 60px;">Et j&#8217;ai lu aussi au sujet d&#8217;une déesse qui était la mère de la terre et de tous les dieux. Son nom était Gaïa. Que ce soit ton nom, la Dorée, puisque tu seras la mère d&#8217;une nouvelle sorte de dieux.</p>
<p style="text-align: left;">Et si la Dorée avait plutôt aimé s&#8217;appeler Lynette ou Bobbie-Jean? Qui est ce Prométhée pour lui dire quel doit être son nom? Et puis si elle n&#8217;avait pas envie d&#8217;être la mère d&#8217;un troupeau d&#8217;enfants criards? Et si un enfant était assez, et que ce soit une fille si possible, ça suffira, merci? </p>
<p style="text-align: left;">Mais autant Liberté 5-3000 semblait têtue dans la Ville, autant elle devient passive et soumise en tant que Gaïa, obéissant aux ordres, car rien ni personne ne doit faire obstacle au Surhomme romantique de Ayn Rand, surtout pas sa femme.</p>
<p style="text-align: left;">Et que compte faire Prométhée de sa liberté toute neuve? Il va envahir la Ville pour y chercher &#8220;des amis bien choisis&#8221; et conquérir le monde!</p>
<p style="text-align: left; padding-left: 60px;">Ici, sur cette montagne, moi, mes fils, et mes amis bien choisis allons construire notre terre et notre fort.  &#8230;et le jour viendra où je briserai toutes les chaînes de la terre, et raserai les villes des esclaves, et ma maison deviendra la capitale d&#8217;un monde où chaque homme sera libre de vivre pour lui-même. </p>
<p style="text-align: left;">Eh bien, qu&#8217;est-ce qu&#8217;il veut? Veut-il être libre et sans entrave ou bien créer une capitale effervescente?</p>
<p style="text-align: left;">La roman se termine sur un triomphalisme tonitruant, comme suit:</p>
<p style="text-align: left; padding-left: 60px;">Et ici, au-dessus du portail de mon fort, je vais tailler dans la pierre le mot qui sera mon phare et mon oriflamme. &#8230; Le mot qui ne peut jamais mourir sur cette terre, car il en est le coeur et le sens et la gloire.</p>
<p style="text-align: left; padding-left: 60px;">Le mot sacré:</p>
<p style="text-align: left; padding-left: 60px;">EGO</p>
<p style="text-align: left;">Voilà tout à fait le genre de voisin que nous souhaitons avoir, le mufle bruyant et dominateur à la pauvre épouse effacée, qui a fait sculpter le mot EGO au-dessus de sa porte. </p>
<p style="text-align: left;">Voilà le paradoxe et l&#8217;échec de la vision d&#8217;Ayn Rand. Sa réponse aux excès du collectivisme est un égoïsme excessif et simpliste. Le défi le plus réaliste dans la vie est celui d&#8217;être soi-même parmi les autres, de combler ses besoins à soi tout en tenant compte des demandes de sa propre communauté. Ce n&#8217;est pas facile. La vie, et non seulement la politique, est l&#8217;art du compromis.</p>
<p style="text-align: left;">Ces tiraillements entre les besoins de l&#8217;individu et ceux de la collectivité sont au coeur d&#8217;une élection. Si chaque électeur vote strictement selon son intérêt personnel, alors la collectivité, la nation, sera déchirée par les dissensions et les divisions et pourrait éclater. Mais si le Nous collectif est suralimenté, alors les éléments qui le composent sont affamés. Chaque homme ou femme politique, et vous au premier chef, M. Harper, doit établir un équilibre entre l&#8217;intérêt personnel et ce qui est bon pour la nation. Si vous divisez trop pour conquérir, si vous cédez trop peu, alors le pays en souffrira, tout comme votre place dans l&#8217;histoire. Autant les électeurs que les politiciens ont besoin d&#8217;un homme d&#8217;État éclairé. Mais cela est une affaire risquée, n&#8217;est-ce-pas, d&#8217;offrir un meilleur avenir à des électeurs préoccupés par le moment présent? Le meilleur est exigé de nous tous. Je ne peux qu&#8217;espérer que nous l&#8217;atteindrons. </p>
<p style="text-align: left;">Comme nous avons une élection en cours, permettez-moi de vous faire un appel personnel. Ne craignez rien, ça ne coûtera rien.  Je ne vais pas récriminer en ce qui touche le financement des arts et le rôle central que joue l&#8217;art dans nos vies ou même, de façon encore plus intéressée, au sujet de la rentabilité des industries culturelles au Canada (quelle était la somme mentionnée récemment, 47 milliards de dollars en 2007 seulement, plus que les profits des industries minières? Et ce n&#8217;est pas que je trouve valide cet argument. Ce qui est essentiel est naturellement existentiellement profitable. L&#8217;individu privé d&#8217;art est pauvre, quelle que soit la fortune dont il ou elle dispose.) Non, je veux simplement vous donner gratuitement un idée, la suivante:</p>
<p style="text-align: left;">Et si on mettait en place une liste de lectures pour les Premiers ministres potentiels du Canada, pour s&#8217;assurer qu&#8217;ils ou elles aient une imagination assez profonde pour être au gouvernail du pays? Après tout, nous nous attendons à ce qu&#8217;un Premier ministre ait une assez bonne connaissance de l&#8217;histoire et de la géographie du Canada, qu&#8217;il sache des choses pertinentes en économie et en administration publique, en affaires courantes et en affaires étrangères; un ou une Premier ministre doit rendre compte de ses biens personnels, alors pourquoi ne pas aussi rendre compte des acquis qui forment son imagination?</p>
<p style="text-align: left;">Car c&#8217;est bien de cela qu&#8217;il s&#8217;est agi, n&#8217;est-ce pas, dans notre duo littéraire? Si vous n&#8217;avez lu, maintenant ou dans le passé, aucun des livres que je vous ai recommandés, ou des livres qui leur ressemblent, si vous n&#8217;avez pas lu <em style="font-style: italic;">La mort d&#8217;Ivan Illich</em> ou un quelconque autre roman russe, si vous n&#8217;avez pas lu <em style="font-style: italic;">Mademoiselle Julie </em>ou une autre pièce scandinave, si vous n&#8217;avez pas lu <em style="font-style: italic;">Bonjour Tristesse</em> ou un autre roman français, si vous n&#8217;avez pas lu <em style="font-style: italic;">En attendant Godot</em>  ou <em style="font-style: italic;">La promenade au phare</em> ou une autre pièce ou roman expérimental, si vous n&#8217;avez pas lu <em style="font-style: italic;">Artistes et modèles</em> ou d&#8217;autres oeuvres érotiques, si vous n&#8217;avez pas lu les <em style="font-style: italic;">Pensées</em> de Marc Aurèle ou <em style="font-style: italic;">Pouvoirs de l&#8217;imagination</em> ou d&#8217;autres essais philosophiques, si vous n&#8217;avez pas lu <em style="font-style: italic;">Under Milk Wood</em>  ou une autre oeuvre de prose poétique, si vous n&#8217;avez pas lu<em style="font-style: italic;"> Leurs yeux observaient Dieu</em> ou bien <em style="font-style: italic;">Los Boys</em> ou un autre roman américain, si vous n&#8217;avez pas lu<em style="font-style: italic;"> Le violoncelliste de Sarajevo</em> ou <em style="font-style: italic;">L&#8217;île veut dire Minago</em> ou <em style="font-style: italic;">The Dragonfly of Chicoutimi</em> ou une autre oeuvre canadienne—de quoi est donc fait votre esprit? Avec quels matériaux se sont construits vos rêves pour notre pays? Quelle est la couleur, quel est le tracé, quelle est la rime ou la raison de votre imagination? Ce n&#8217;est pas le genre de question qu&#8217;on est habituellement autorisé à poser, mais une fois que quelqu&#8217;un détient un pouvoir qui m&#8217;affecte, alors oui, j&#8217;ai le droit de m&#8217;enquérir de votre imagination, parce que vos rêves pourraient devenir mes cauchemars. </p>
<p style="text-align: left;">La Liste des Lectures du Premier Ministre pourrait être gérée par le Président de la Chambre des Communes, une personnalité impartiale, et il pourrait peut-être profiter des recommandations non seulement des membres du Parlement, mais aussi de tous les citoyens et citoyennes du pays. Ce serait une liste difficile à établir, c&#8217;est sûr. Comment présenter de façon concise tout ce que le mot a accompli ici et à l&#8217;étranger, en anglais et en français et en d&#8217;autres langues? La Liste des Lectures du Premier Ministre ne devrait pas être trop longue: nous ne voulons pas que vous passiez tout votre mandat assis à lire des romans. Et il faudrait régulièrement la mettre à jour, naturellement, selon les époques et les goûts. Comment mettre en application cette liste serait un autre défi. Est-ce que ce serait une liste de lecture annuelle, ou une liste établie au début d&#8217;un mandat? Et comment s&#8217;assurer que les livres soient bien lus par le PM plutôt que d&#8217;en assigner la lecture à un membre du personnel avec la mission d&#8217;en faire un résumé pour lui? Aurait-il à passer un examen, écrire un essai, faire face à un comité, répondre à des questions pendant une période des questions consacrée spécifiquement à ce sujet?</p>
<p style="text-align: left;">&#8220;Je n&#8217;ai pas de temps à consacrer à ces bêtises,&#8221;  c&#8217;est peut-être ce que vous avez envie de crier. Comme je vous l&#8217;ai dit lors de ma toute première lettre, il y a un espace tout à côté de chaque lit où un livre peut être posé et attendre. Et je vous le demande une fois de plus: de quoi est fait votre esprit?</p>
<p style="text-align: left;">Alors est-ce que ce serait une idée, d&#8217;établir une Liste des Lectures du Premier Ministre? Quelle est votre position sur cette question vitale? </p>
<p style="text-align: left;">J&#8217;attends votre réponse.</p>
<p style="text-align: left;">Cordialement vôtre,</p>
<p style="text-align: left;">Yann Martel </p>
<p style="text-align: left;">P.J.: un livre de poche dédicacé. </p>
<p style="text-align: left;"><strong style="font-weight: bold;">Réponse: </strong></p>
<p style="text-align: left;">à venir&#8230; </p>
]]></content:encoded>
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		</item>
		<item>
		<title>Livre Numéro 37: Une modeste proposition, de Jonathan Swift</title>
		<link>http://www.quelitstephenharper.ca/2008/09/01/livre-numero-37-une-modeste-proposition-de-jonathan-swift/</link>
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		<pubDate>Mon, 01 Sep 2008 07:03:58 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Uncategorized]]></category>

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		<description><![CDATA[Dédicace:
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
cette espèce de livre de cuisine,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa, ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
Alors, davantage de réductions dans les appuis aux arts. Dans ma dernière lettre, je n&#8217;ai mentionné que le programme PromArt,  n&#8217;étant pas encore au courant [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><a href="http://www.quelitstephenharper.ca/wordpress_french/wp-content/uploads/2008/08/swift-a-modest-proposal1.jpg"><img class="alignnone size-thumbnail wp-image-153 alignright" style="float: right;" title="Une modeste proposition, de Jonathan Swift" src="http://www.quelitstephenharper.ca/wordpress_french/wp-content/uploads/2008/08/swift-a-modest-proposal1-150x231.jpg" alt="" width="150" height="231" /></a><strong>Dédicace:</strong></p>
<p>À Stephen Harper,<br />
Premier ministre du Canada,<br />
cette espèce de livre de cuisine,<br />
d’un écrivain canadien,<br />
avec ses meilleurs vœux,<br />
Yann Martel</p>
<p><strong>Lettre:</strong></p>
<p>Le Très honorable Stephen Harper<br />
Premier ministre du Canada<br />
80, rue Wellington<br />
Ottawa, ON K1A 0A2</p>
<p>Cher Monsieur Harper,</p>
<p>Alors, davantage de réductions dans les appuis aux arts. Dans ma dernière lettre, je n&#8217;ai mentionné que le programme PromArt,  n&#8217;étant pas encore au courant des autres coupures. Près de $45 millions en tout. Cela va se faire sentir lourdement, cela va faire mal, cela va tuer. Il y aura moins d&#8217;art, certes; mais il y aura plus de quoi, d&#8217;après vous? Qu&#8217;obtient-on pour $45 millions qui ait une plus grande valeur que l&#8217;expression culturelle d&#8217;un peuple, que la perception qu&#8217;a un peuple de lui-même?</p>
<p>Cette occasion impose un livre particulier. La manière que nous avons de nous administrer—les gens que nous élisons et les lois qu&#8217;ils promulguent—se reflète dans l&#8217;art. La politique, c&#8217;est aussi la culture. <em>Une modeste proposition, </em>de l&#8217;écrivain irlandais Jonathan Swift (1667-1745) est un bon exemple d&#8217;une réflexion artistique sur la politique. C’est un morceau de satire admirable par sa férocité humoristique et par sa brièveté. De tout juste huit pages, c&#8217;est l&#8217;oeuvre la plus courte que je vous aie jamais envoyée.</p>
<p>Le paragraphe clé, celui qui énonce la modeste proposition que Swift suggère comme solution à la pauvreté de l&#8217;Irlande, est le suivant:</p>
<p style="padding-left: 60px;">Un Américain très avisé que je connais à Londres m&#8217;a assuré qu&#8217;un jeune enfant en bonne santé et bien nourri constitue à l&#8217;âge d&#8217;un an un mets délicieux, nutritif et sain, qu&#8217;il soit apprêté en daube, rôti à la broche ou cuit au four ou au pot, et j&#8217;ai tout lieu de croire qu&#8217;il s&#8217;accommode aussi bien en fricassée ou en ragoût.</p>
<p>La question est simple et pertinente, Monsieur Harper: préparez-vous un ragoût?</p>
<p>Cordialement vôtre,</p>
<p>Yann Martel</p>
<p>P.J.: un livre de poche dédicacé</p>
<p><strong>Réponse:</strong></p>
<p>à venir&#8230;</p>
]]></content:encoded>
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		</item>
		<item>
		<title>Livre Numéro 36: Mon mal vient de plus loin, de Flannery O&#8217;Connor</title>
		<link>http://www.quelitstephenharper.ca/2008/08/18/livre-36-mon-mal-vient-de-plus-loin-de-flannery-oconnor/</link>
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		<pubDate>Mon, 18 Aug 2008 07:01:06 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Uncategorized]]></category>

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		<description><![CDATA[Dédicace:
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa, ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
L&#8217;objet que vous avez maintenant entre les mains est l&#8217;exemple idéal du livre usagé. La couverture révèle son âge, tant par son style que par son état. Un chiffre indiquant [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><img class="alignnone size-full wp-image-9" style="float:right" title="cover36" src="http://www.quelitstephenharper.ca/wordpress_french/wp-content/uploads/2008/08/oconnor-cover-for-everything-that-rises-must-converge.jpg" alt="" width="140" height="214" /><strong>Dédicace:</strong></p>
<p>À Stephen Harper,<br />
Premier ministre du Canada,<br />
d’un écrivain canadien,<br />
avec ses meilleurs vœux,<br />
Yann Martel</p>
<p><strong>Lettre:</strong></p>
<p>Le Très honorable Stephen Harper<br />
Premier ministre du Canada<br />
80, rue Wellington<br />
Ottawa, ON K1A 0A2</p>
<p>Cher Monsieur Harper,</p>
<p>L&#8217;objet que vous avez maintenant entre les mains est l&#8217;exemple idéal du livre usagé. La couverture révèle son âge, tant par son style que par son état. Un chiffre indiquant un prix a été écrit directement sur cette couverture: 4.50. Au dos, une bande de ruban adhésif a été collée pour empêcher cette même couverture de tomber. Et il y a au bas un trait noir de crayon-feutre, pour bien indiquer que c&#8217;est un livre d&#8217;occasion. Les pages intérieures ont été jaunies par l&#8217;âge tout au long des rebords. Et vous remarquerez une marque jaune du côté gauche des premières pages: on dirait que le livre a déjà été mouillé et que la ligne de démarcation de l&#8217;eau en est restée. Sans aucun doute, ce livre manifeste un âge vénérable. Cette édition qui vous appartient désormais, la première impression en livre de poche, a été publiée il y a quarante et un ans, en 1967. J&#8217;avais quatre ans alors, vous en aviez neuf. Pas mauvais pour un jeu d&#8217;éléments fragiles: un papier de piètre qualité et un mince carton.</p>
<p>Ce livre a duré aussi longtemps pour deux raisons: c&#8217;est un bon livre, et il a donc été bien traité. Peu coûteux, c&#8217;est par sa propre valeur aux yeux de tous ceux qui en ont été propriétaires qu&#8217;il a brillé et qu&#8217;ils en ont donc bien pris soin. Comme je vous l&#8217;ai mentionné dans une lettre antérieure, le livre usagé est économiquement étrange: malgré qu&#8217;il soit vieux et qu&#8217;il ne soit pas rare, il ne se déprécie pas avec le temps. Bien au contraire, en fait: si vous prenez bon soin de ce livre, dans quelques années, parce qu&#8217;il s&#8217;agit d&#8217;une première impression en édition de poche, sa valeur aura crû.</p>
<p>Cette richesse qui en rien ne diminue tient bien sûr à la valeur innée du livre de poche, tous ces petits signes noirs. Ils résident dans le livre comme l&#8217;âme réside dans un corps. Les livres, comme les gens, ne peuvent pas être réduits au coût des matériaux qui les composent. Les livres, comme les gens, deviennent uniques et précieux une fois qu&#8217;on les connaît.</p>
<p>Cette gloire culturelle, celle du livre de poche usagé, est parfaitement représentée ici par Flannery O&#8217;Connor. Ni nouvelle ni âgée, mais plutôt durable, elle représente le genre de trésor éclatant qu&#8217;on découvre chez un libraire de vieux. Imaginez donc: pour 4.50$, j&#8217;ai obtenu pour vous son recueil de nouvelles <em>Mon mal vient de plus loin</em>—<em>Everything That Rises Must Converge</em>. La différence ici entre le prix et la valeur est aberrante tant elle est grande. Ce que cela signifie, en fait, c&#8217;est que l&#8217;objet que vous avez entre les mains est d&#8217;une telle valeur que ce serait ridicule de tenter de lui donner un prix, alors dans ce cas-ci, pour souligner l&#8217;absurdité de la chose, on chargera 4.50$.</p>
<p>Flannery O&#8217;Connor était américaine. Elle est née en 1925 en Georgie et elle y est morte de lupus en 1964. Elle n&#8217;avait que 39 ans. Elle était très religieuse, plus précisément profondément catholique, mais sa foi ne constituait pas des oeillères pour elle. C&#8217;était plutôt qu&#8217;elle imprégnait le monde de la grâce de Dieu et lui rendait évidente le fossé entre ce qui est sacré et ce qui est humain. D&#8217;après moi, ce sur quoi O&#8217;Connor écrivait, sans relâche, c&#8217;était sur la Chute. Ses histoires parlent de la perte du Paradis, du prix qu&#8217;il faut payer quand on écoute le serpent et qu&#8217;on tend la main vers les pommes. Ce sont des histoires morales, mais elles n&#8217;ont rien de réducteur. Grâce à une belle écriture, à un humour noir très fin, à des personnages riches et à une narration fascinante, ces histoires filtrent la vie sans en rien la diminuer.</p>
<p>De là leur effet. Chaque histoire donne l&#8217;impression et a le poids d&#8217;un court roman. Et cela, sans recours littéraires plats, je vous en assure. Vous le verrez bien. Commencez par n&#8217;importe laquelle et un personnage va vite jaillir de la page pour vous prendre par le bras et vous emporter. Ces histoires sont captivantes. Après chacune d&#8217;entre elles, vous aurez l&#8217;impression d&#8217;avoir vécu plus longtemps, que vous avez une meilleure expérience de la vie, que vous êtes plus sage. Ce sont des histoires sombres. Dans chacune d&#8217;entre elles, ou bien un fils déteste sa mère ou une mère se désespère de ses lamentables fils, ou bien c&#8217;est un grand-père ou un père qui est désespéré. Et le résultat, en plus d&#8217;être éminemment divertissant, est invariablement tragique. De là la sagesse qui en ressort. C&#8217;est pour ainsi dire une équation mathématique: lecteur + histoire de pure folie = lecteur plus sage.</p>
<p>Je vous recommande tout particulièrement les nouvelles  “Greenleaf”, “A View of the Woods” et “The Lame Shall Enter First”.</p>
<p>Il y a maintenant un autre sujet que je voudrais soulever auprès de vous. L&#8217;annulation du programme PromArt a été annoncée récemment. Ce programme, administré par le Ministère des Affaires étrangères aide à défrayer en partie le coût des voyages d&#8217;artistes et de groupes culturels canadiens qui se rendent à l&#8217;étranger pour y promouvoir leur travail.  Les subventions accordées à des individus sont modestes, souvent de 750$ à 1500$. Le budget de tout le programme est d&#8217;à peine 4,7 millions de dollars. C&#8217;est à peu près 14 sous par année par Canadien ou Canadienne. Pour cette somme si petite, le Canada présente ses qualités les meilleures et les plus solides aux nations du monde. Je veux vous rappeler ce que vous n&#8217;ignorez sûrement pas: un pays ne peut être réduit aux  entreprises  commerciales qui y sont installées. Les entreprises apparaissent et disparaissent, selon leur propre logique commerciale. Personne, et surtout pas les détenteurs d&#8217;action, n&#8217;a de sentiment patriotique profond de fidélité à une entreprise. L&#8217;actionnaire votera en faveur de ce qui lui rapportera le plus grand bénéfice. Alors que les Canadiens et Canadiennes peuvent se sentir fiers d&#8217;intervenants globaux comme Bombardier ou Alcan et bien d&#8217;autres entreprises, nous ne devons par leur attacher notre identité. Le Canada est un peuple, pas un négoce. Nous brillons grâce à nos réalisations artistiques, et non à nos richesses mercantiles. Ce qui veut dire que de couper un programme international de promotion des arts est de choisir l&#8217;anonymat culturel de notre pays. Cela veut dire que les étrangers ne sauront rien du Canada; ils n&#8217;auront donc pas d&#8217;affection à son endroit.</p>
<p>Le programme PromArt est une partie vitale de notre politique étrangère. Je vous demande expressément de reconsidérer votre décision de l&#8217;éliminer. La valeur ajoutée que donne ce modeste programme est, comment dirais-je, exactement comme la valeur ajoutée que vous offre un livre de poche.</p>
<p>Cordialement vôtre,</p>
<p>Yann Martel</p>
<p>P.J.: un livre de poche dédicacé.</p>
<p><strong>Réponse: </strong></p>
<p>à venir&#8230;</p>
]]></content:encoded>
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		</item>
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		<title>Livre numéro 35: Under Milk Wood, de Dylan Thomas</title>
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		<pubDate>Wed, 06 Aug 2008 03:23:47 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Uncategorized]]></category>

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		<description><![CDATA[Dédicace:
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs voeux,
Yann Martel

Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
Votre tout dernier livre sera en retard cette semaine. J&#8217;en suis navré. Ce n&#8217;est pas le fait de la longue fin de semaine. Comme la plupart des travailleurs autonomes, je [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><img style="float: right" src="http://www.whatisstephenharperreading.ca/images/cover35.jpg" alt="" /><a href="http://www.quelitstephenharper.ca/wordpress_french/wp-content/uploads/2008/08/dylan_thomas-under_milk_wood_cd_cover.jpg"><img class="alignright size-thumbnail wp-image-133" style="float: right;" title="dylan_thomas-under_milk_wood_cd_cover" src="http://www.quelitstephenharper.ca/wordpress_french/wp-content/uploads/2008/08/dylan_thomas-under_milk_wood_cd_cover-150x136.jpg" alt="" width="150" height="136" /></a><strong>Dédicace:</strong></p>
<p>À Stephen Harper,<br />
Premier ministre du Canada,<br />
d’un écrivain canadien,<br />
avec ses meilleurs voeux,<br />
Yann Martel<br />
<strong><br />
Lettre:</strong></p>
<p>Le Très honorable Stephen Harper<br />
Premier ministre du Canada<br />
80, rue Wellington<br />
Ottawa ON K1A 0A2</p>
<p><span><span>Cher Monsieur Harper,</span></span></p>
<p><span>Votre tout dernier livre sera en retard cette semaine. J&#8217;en suis navré. Ce n&#8217;est pas le fait de la longue fin de semaine. Comme la plupart des travailleurs autonomes, je suis bien d&#8217;accord pour travailler les week-ends et les jours de fête puisque si je ne fais pas le boulot, personne ne le fera à ma place. La raison est autre. Le livre qui accompagne cette lettre, <em>Under Milk Wood</em>, du poète gallois Dylan Thomas (1914-1953) est une oeuvre d&#8217;un lyrisme tel qu&#8217;il ne suffit pas seulement de la lire, mais il faut l&#8217;entendre. J&#8217;ai donc pensé vous envoyer aussi une version audio, en plus du texte imprimé. Il en existe une célèbre lecture enregistrée, où Dylan Thomas lui-même lit plusieurs rôles, lecture réalisée à New York à peine deux mois avant la mort de l&#8217;écrivain; ma famille possède un microsillon de cette lecture, mais je ne saurais m&#8217;en séparer et, même si c&#8217;était le cas, je ne crois que vous ayez de tourne-disque sous la main. L&#8217;enregistrement plus récent que j&#8217;aie trouvé pour vous, un CD, est une production de la BBC et la poste tarde à me le livrer. D&#8217;où le retard. </span></p>
<p><span>Un mot sur les livres enregistrés. Est-ce que vous en avez déjà écouté un? J&#8217;ai fait une virée du Yukon en automobile il y a quelques années et j&#8217;en ai apporté quelques uns, pour en tester l&#8217;intérêt. Je m&#8217;attendais à ne pas trop apprécier qu&#8217;une voix me murmure une histoire sans arrêt alors que le spectacle majestueux du Grand Nord canadien se déroulerait devant mes yeux. Une chanson populaire de trois minutes, ça peut aller, mais une histoire qui dure douze heures? Je pensais que ça me rendrait fou. J&#8217;avais tort. Je vous en préviens: les livres audio créent une véritable accoutumance. L&#8217;origine du langage est orale, et non écrite. Nous avons parlé avant d&#8217;écrire, non seulement enfants, mais en tant que espèce. C&#8217;est quand ils sont prononcés que les mots acquièrent leur pleine puissance. Si la parole écrite est la recette, alors la parole prononcée à haute voix est le mets apprêté, puisque la voix ajoute un ton, un accent, une intensité, une émotion. Vous conviendrez avec moi, j&#8217;en suis sûr, que la qualité de l&#8217;art oratoire dans la vie publique canadienne et américaine s&#8217;est détériorée ces dernières années. Barack Obama se trouve là où il est, à portée de la présidence des États-Unis, en partie, d&#8217;après moi, grâce au talent dont il est doué pour élever ses paroles, pour en faire des discours édifiants et convaincants. C&#8217;est un don inhabituel. La plupart des orateurs, de nos jours, sont laborieux. En cela, les acteurs font grandement exception. Leur capacité de parler en public est splendide parce qu&#8217;elle est à la racine même de leur art. Et ce sont des acteurs qui lisent les histoires des livres enregistrés. La combinaison des mots judicieusement choisis d&#8217;un écrivain avec la lecture habilement rendue d&#8217;un acteur forment un ensemble qui est envoûtant. Maintes fois, au cours de mon voyage au Yukon, je ne pouvais sortir de la voiture tant qu&#8217;un chapitre n&#8217;ait été terminé. Et puis le lendemain matin, j&#8217;avais hâte d&#8217;écouter le suivant. Aussitôt qu&#8217;une histoire était terminée, je m&#8217;empressais d&#8217;en commencer une autre. Depuis, chaque fois que je fais un voyage en voiture, je passe par la bibliothèque publique pour choisir une série de livres audio. </span></p>
<p><span>On parle de la possibilité de la tenue d&#8217;élections cet automne. Cela veut dire que vous devrez beaucoup vous déplacer. Je vous suggère de glisser quelques livres enregistrés dans vos bagages pour ces longs voyages, en autobus ou en avion, que vous devrez entreprendre. Mon seul conseil serait d&#8217;éviter les versions abrégées. Sinon, il y a pour vous un grand choix. Les romans policiers sont particulièrement efficaces—tout comme la poésie.</span></p>
<p><span>Ce qui nous ramène à <em>Under Milk Wood</em>—<em>Au bois lacté</em> dans une version française. Dylan Thomas est sans doute l&#8217;un des poètes les plus célèbres de la planète. Il possédait une qualité rare chez les bardes modernes: une personnalité publique démesurée. Son aura d&#8217;écrivain grand buveur à la vie excessive, et qui, en plus, mourut jeune—c&#8217;est toujours un avantage pour son éternité de mourir jeune—a fait que sa poésie, par ailleurs d&#8217;une qualité authentique, accède au statut de culte populaire. On retrouve ses poèmes dans toutes les anthologies. Vous avez sûrement entendu parler de &#8220;Do Not Go Gentle into That Good Night&#8221;.</span></p>
<p><span><em>Under Milk Wood</em> est une pièce radiophonique. Vous pourriez croire qu&#8217;il s&#8217;agit donc d&#8217;une succession d&#8217;échanges précis et rapides où quelques voix faciles à distinguer sont soutenues par des effets sonores clairs. Il n&#8217;en est rien. Il n&#8217;y a pour ainsi dire aucune intrigue, rien qu&#8217;une journée dans la vie d&#8217;un village du Pays de Galles appelé Llareggub. Si vous lisez ce nom à l&#8217;envers, en anglais, vous verrez ce que Dylan Thomas pensait qu&#8217;on trouvait à faire dans les villages gallois, que dalle. Mais la vie y est quand même bonne, et c&#8217;est ce qui se trouve au coeur d&#8217;<em>Under Milk Wood</em>: une célébration de la vie. Grâce à ses incroyablement nombreuses voix distinctes, soixante-neuf en tout, l&#8217;œuvre a un effet symphonique. Ce qui soutient l&#8217;ensemble, ce qu&#8217;on pourrait appeler sa mélodie, c&#8217;est le don du langage chez Dylan Thomas. Ses mots décrivent, imitent, bouillonnent, scintillent, courent, s&#8217;arrêtent, amusent, surprennent, enchantent. C&#8217;est de la plus pure beauté verbale. </span></p>
<p><span>Beauté—un mot qui est beaucoup utilisé. Mais comme pour bien d &#8217;autres mots qu&#8217;on utilise tout le temps—“bon”, “ équitable”, “juste”, par exemple—si nous y regardons de plus près, nous découvrons que derrière le cliché se cache une odyssée philosophique qui remonte aussi loin que l&#8217;origine de la pensée humaine. Bien évidemment, la beauté nous émeut, nous motive, nous pique, nous forme. Je ne vais pas, dans cette lettre, tenter de définir ce qu&#8217;est la beauté. Mieux vaut vous laisser y penser, ou faire une recherche sur le sujet. Si vous poursuivez sérieusement votre questionnement, vous vous trouverez dans un vecteur de philosophie occidentale qui vous mènera aussi loin que Pythagore (qui liait beauté et symétrie); et puis, évidemment, tout l&#8217;art visuel, qui se préoccupe immanquablement de la beauté. Il y a là de quoi occuper un esprit studieux; il y en a pour une vie entière. </span></p>
<p><span>Je vais m&#8217;en tenir à un aspect beaucoup plus étroit, la question de la beauté et du prosateur. L&#8217;écrivain a plusieurs outils à sa disposition pour raconter une histoire: la mise en place de personnages, d&#8217;une intrigue et de descriptions sont quelques-uns parmi les moyens les plus évidents. Si vous racontez une histoire prenante dont les personnages sont crédibles dans un cadre convaincant, vous avez réussi votre coup. Selon l&#8217;écrivain, l&#8217;un de ces éléments peut prévaloir sur les autres. Un roman de John Grisham ou de Stephen King mettra de l&#8217;avant une intrigue substantielle, accompagnée d&#8217;un peu de description, mais les personnages peuvent ne servir qu&#8217;une trame narrative. Un écrivain comme John Banville, par ailleurs (le connaissez vous? C&#8217;est un Irlandais au style extraordinaire), tiendra beaucoup moins compte de l&#8217;intrigue, mais ses personnages et ses descriptions seront d&#8217;une richesse inouïe. Et ainsi de suite. Chaque écrivain, selon ses forces et ses intérêts, calibrera différemment les ingrédients propres à la création d&#8217;une histoire. </span></p>
<p><span>S&#8217;il y a une chose constante chez tous les écrivains, cependant, c&#8217;est la beauté. Tout écrivain, à sa manière, aspire à la beauté littéraire. Cela peut signifier un splendide développement de l&#8217;intrigue, d&#8217;une élégante simplicité. Ou bien ça peut être l&#8217;habileté à peindre avec des mots, à tracer des portraits si réalistes de personnages ou de lieux que le lecteur en vient à croire qu&#8217;il “voit” ce que l&#8217;écrivain décrit. Habituellement, l&#8217;écrivain aux ambitions sérieuses aspire à une belle écriture: c&#8217;est-à-dire une écriture qui, grâce à un vocabulaire approprié, une syntaxe heureuse et une cadence plaisante fera s&#8217;émerveiller le lecteur. Je vous fais la promesse que si un jour vous serrez des mains et que vous vous trouvez devant un écrivain ou une écrivaine et que ne sachant trop quoi lui dire, vous lui dites “C&#8217;est beau, ce que vous faites”, vous allez lui faire grand plaisir. Il ou elle saura exactement ce que vous voulez dire, que vous ne parlez de rien d&#8217;autre que de sa façon de mettre les mots sur la page et cet artiste rougira de plaisir, rayonnera, fondra presque devant votre compliment. </span></p>
<p><span>Mais—il y a toujours un mais—il faut faire attention à la beauté. Partout dans la vie. Dans notre société excessivement visuelle, nous nous laissons souvent trop vite séduire par la beauté, qu&#8217;il s&#8217;agisse d&#8217;une personne, d&#8217;un produit ou même d&#8217;un livre. Un livre bellement écrit, comme une belle personne, n&#8217;a peut-être pas grand chose à dire. La beauté substantielle perd souvent aux mains de la beauté apparente. Un bon écrivain sait qu&#8217;une belle écriture n&#8217;est pas un substitut au contenu fondamental d&#8217;une oeuvre. La meilleure beauté est celle qui allie la beauté formelle à la beauté du fond. </span></p>
<p><span>En d&#8217;autres mots, la beauté peut être un masque qui cache le vide, la fausseté et même la laideur. </span></p>
<p><span>Ce n&#8217;est pas un danger ici, avec <em>Under Milk Wood </em>. Le lyrisme de la langue s&#8217;ancre dans la connaissance viscérale qu&#8217;avait Dylan Thomas de ce que la vie est bonne, même si elle peut être si souvent mauvaise. On a dit que Dylan Thomas avait écrit <em>Under Milk Wood </em>en réaction au bombardement atomique de Hiroshima. Je ne crois pas que cela soit vrai. C&#8217;est un peu trop commode. Mais de confronter une brillante symphonie poétique à l&#8217;obscure tuerie massive de populations civiles rappelle en effet une vérité spirituelle: la beauté peut tracer un chemin de retour vers la bonté. </span></p>
<p><span>Cordialement vôtre,</span></p>
<p><span>Yann Martel</span></p>
<p><span>P.J.: un livre de poche et un CD dédicacés. </span></p>
<p><strong>Réponse:</strong></p>
<p>à venir&#8230;</p>
]]></content:encoded>
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		<item>
		<title>Livre numéro 34: L’œil le plus bleu, de Toni Morrison</title>
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		<pubDate>Tue, 22 Jul 2008 03:21:55 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Uncategorized]]></category>

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		<description><![CDATA[Dédicace:
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs voeux,
Yann Martel

Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
Ah, les désastres que cause le coeur! Et quelle tristesse, alors que tant était possible. Le roman de Toni Morrison L’œil le plus bleu est incroyablement court—à peine 160 pages—si [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><img style="float: right" src="http://www.whatisstephenharperreading.ca/images/cover34.jpg" alt="" /><strong>Dédicace:</strong></p>
<p>À Stephen Harper,<br />
Premier ministre du Canada,<br />
d’un écrivain canadien,<br />
avec ses meilleurs voeux,<br />
Yann Martel<br />
<strong><br />
Lettre:</strong></p>
<p>Le Très honorable Stephen Harper<br />
Premier ministre du Canada<br />
80, rue Wellington<br />
Ottawa ON K1A 0A2</p>
<p><span><span>Cher Monsieur Harper,</span></span></p>
<p><span>Ah, les désastres que cause le coeur! Et quelle tristesse, alors que tant était possible. Le roman de Toni Morrison <em>L’œil le plus bleu</em> est incroyablement court—à peine 160 pages—si on considère tout ce qu&#8217;il contient de douleur, de tristesse, de colère, de cruauté, d&#8217;espoirs déçus, de descriptions, de personnages, d&#8217;épreuves, de tout ce qui fait qu&#8217;un livre soit un grand roman. Une fois de plus, comme bon nombre d&#8217;œuvres que je vous ai envoyées, au départ vous pourriez être tenté de penser, “Cette histoire ne va rien me dire.” Après tout, une intrigue qui se déroule à Lorain, en Ohio, au début des années quarante, principalement racontée d&#8217;un point de vue d&#8217;enfants; une troupe de personnages qui sont pauvres et dont la peau ne les rend pas tant distincts de vous et de moi parce qu&#8217;ils sont noirs que parce qu&#8217;ils viennent d&#8217;un univers lointain; une perspective féminine et féministe—il y a bien des choses dans cette histoire qui commence là où ni vous ni moi ne sommes jamais allés.</span></p>
<p><span>Et pourtant ce roman vous interpellera.  Lisez, lisez au-delà des premières pages, plongez dans l&#8217;histoire comme vous le feriez dans un lac glacé—et vous allez trouver qu&#8217;il est plus chaud que vous ne pensiez, que vous êtes en fait très confortable dans ses eaux. Vous allez constater que les personnages—Claudia, Frieda, Pecola—sont plutôt familiers puisque vous avez vous-même été un enfant, et vous allez trouver que la cruauté, le racisme, l&#8217;inégalité ne nous sont pas si inconnus non plus, puisque nous avons tous subi la méchanceté du coeur humain, soit parce que nous en avons souffert ou parce que nous avons été celui qui a fait souffrir. </span></p>
<p><span>Façonner de l&#8217;art, je vous l&#8217;ai sans doute déjà mentionné, exige beaucoup de travail. À cause de cela, il est implicitement constructif. On ne travaille pas autant pour ensuite détruire. Chacun espère plutôt construire. Quelle que soit la cruauté ou la tristesse que contienne une histoire, son effet produit toujours le contraire. Alors qu&#8217;une histoire joyeuse est prise joyeusement, une histoire cruelle est prise ironiquement, c&#8217;est-à-dire qu&#8217;elle produit chez le lecteur un retournement de situation le poussant à rejeter la cruauté. L&#8217;art est donc naturellement tolérant: il nous encourage à l&#8217;ouverture et à la générosité, cherche à déverrouiller des portes en nous. J&#8217;ai l&#8217;impression que c&#8217;est l&#8217;effet que <em>L&#8217;Oeil le plus bleu</em> aura sur vous, avec ses nombreuses vies gâchées par la pauvreté, étouffées par le racisme, brisées par la cruauté aléatoire. Vous allez ressentir plus intensément la souffrance des autres, même si vous croyiez au début être totalement différent d&#8217;eux. </span></p>
<p><span>Cordialement vôtre,</span></p>
<p><span>Yann Martel</span></p>
<p><span>P.J.: un livre de poche dédicacé</span></p>
<p><strong>Réponse:<br />
</strong><br />
à venir&#8230;</p>
]]></content:encoded>
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		<item>
		<title>Livre numéro 33: Persépolis, de Marjane Satrapi</title>
		<link>http://www.quelitstephenharper.ca/2008/07/07/livre-numero-33-persepolis-de-marjane-satrapi/</link>
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		<pubDate>Tue, 08 Jul 2008 03:20:03 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Uncategorized]]></category>

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		<description><![CDATA[Dédicace:
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
ce voyage en chaise longue en République islamique d&#8217;Iran,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs voeux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
Au milieu des années quatre-vingt dix, en compagnie d&#8217;une jeune femme, j&#8217;ai fait un voyage en Iran. En deux mois, nous avons [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><img style="float: right" src="http://www.whatisstephenharperreading.ca/images/cover33.jpg" alt="" /><strong>Dédicace:</strong></p>
<p>À Stephen Harper,<br />
Premier ministre du Canada,<br />
ce voyage en chaise longue en République islamique d&#8217;Iran,<br />
d’un écrivain canadien,<br />
avec ses meilleurs voeux,<br />
Yann Martel</p>
<p><strong>Lettre:</strong></p>
<p>Le Très honorable Stephen Harper<br />
Premier ministre du Canada<br />
80, rue Wellington<br />
Ottawa ON K1A 0A2</p>
<p><span><span>Cher Monsieur Harper,</span></span></p>
<p><span>Au milieu des années quatre-vingt dix, en compagnie d&#8217;une jeune femme, j&#8217;ai fait un voyage en Iran. En deux mois, nous avons peut-être rencontré une vingtaine de voyageurs occidentaux, tous détenteurs de visas de transit, poursuivant rapidement leur route le long du corridor central tracé de la frontière de la Turquie à celle du Pakistan. Nous étions, nous, intéressés à l&#8217;Iran de manière spécifique, et non au trajet Europe-Asie, et nous avions réussi à obtenir un visa de tourisme. Nous nous sommes promenés partout au pays, ne visitant pas seulement Téhéran, Ispahan et Shiraz, des villes dont vous avez sans doute entendu parler, mais d&#8217;autres encore: Tabriz, Rasht, Mashhad, Gorgan, Yazd, Kerman, Bandar Abbas, Bam, Ahvaz, Khorramabad, Sanandaj. (Excusez la longue liste de noms: ils n&#8217;évoquent peut-être rien pour vous, mais chacun d&#8217;entre eux entrouvre chez moi tout un livre de souvenirs.) Nous avons également visité des temples du feu de Zoroastre dans le désert. Nous avons fait l&#8217;ascension d&#8217;une ancienne ziggourat. Nous avons pris des ferrys vers des îles. Nous nous sommes reposés dans des oasis.</span></p>
<p><span>J&#8217;ai souvent constaté que, sauf pour les zones de guerre, un lieu étranger n&#8217;est jamais aussi dangereux que lorsqu&#8217;on en est éloigné. Plus on s&#8217;en approche, plus les distorsions causées par la peur et les malentendus disparaissent, de telle façon que, dans ce cas-ci, la perception que nous avions de la République islamique d&#8217;Iran, cet endroit terrifiant qui capta l&#8217;attention du monde entier autour du fanatisme religieux, avec ses femmes opprimées vêtues de noir de la tête aux pieds, avec ces gens qui se flagellaient en public et ces fontaines qui crachaient une eau rouge sang, ce pays-là disparut une fois que nous y fûmes entrés pour être remplacé par cette personne-ci ou cette personne-là, devant nous, amicale, nous observant avec curiosité, cherchant à être agréable mais incertaine de son anglais.</span></p>
<p><span>S&#8217;il y a un défi que l&#8217;Iran nous a imposé, ce fut de remettre en question nos attentes. Par exemple, pendant tout le temps où nous étions là, à parler librement avec des hommes et des femmes de toutes les classes sociales, depuis les paysans pauvres jusqu&#8217;à la classe moyenne urbaine, des plus dévots aux plus séculiers, nous n&#8217;avons pas rencontré, pas une seule fois, une personne qui se plaigne de la vie dans une république islamique. Un gouvernement se doit d&#8217;être le miroir dans lequel son peuple se voit et se reconnaît. Eh bien, les Iraniens que nous avons connus se reconnaissaient dans leur démocratie islamique. La seule récrimination que nous ayons entendue, à maintes reprises, concernait l&#8217;état de l&#8217;économie. Les Iraniens et Iraniennes se lamentaient du manque d&#8217;argent, non du manque de liberté.</span></p>
<p><span>Il n&#8217;y avait pas grand chose à faire pour se distraire dans l&#8217;Iran de cette époque-là.  Il s&#8217;agissait, et il s&#8217;agit sans doute encore, selon les critères occidentaux, d&#8217;une société austère, dans laquelle on accorde peu d&#8217;espace et peu de ressources aux cinémas, aux salles de concerts, aux complexes sportifs et choses du genre. Et il n&#8217;y avait bien sûr ni bars, ni discos. L&#8217;Iran était un endroit sobre, littéralement et métaphoriquement. Alors les Iraniens faisaient ce qui était le plus accessible: ils se fréquentaient entre eux. Cela donne un peuple doté des qualités de contact social les plus bienveillantes, les plus raffinées que j&#8217;aie jamais vues, des gens qui, quand ils vous rencontrent, vous rencontrent véritablement, vous accordent la totalité de leur attention. Tant les Iraniens que les Iraniennes que nous avons connus étaient ouverts, curieux, généreux, extraordinairement hospitaliers et d&#8217;inépuisables moulins à paroles.</span></p>
<p><span>Et les horreurs de intégrisme? Ceux qui nous ont donné la fatwa contre Salman Rushdie? L&#8217;oppression des femmes? Tout cela aussi est vrai. Mais y a-t-il quelque endroit irréprochable? Les gens d&#8217;Iran sont comme les gens partout ailleurs: ils veulent être heureux et vivre en paix, avec un minimum de bien-être matériel. Les règles de leur société, leurs valeurs—les moyens grâce auxquels ils espèrent trouver le bonheur—sont différentes des normes du Canada, et alors? Ils ont leurs problèmes, nous avons les nôtres. Laissons-les se débrouiller avec les leurs comme nous espérons nous débrouiller avec les nôtres. Le progrès ne peut pas être provoquer de l&#8217;extérieur; il doit croître naturellement depuis le coeur d&#8217;une société et pas autrement.</span></p>
<p><span>Un voyage aussi révélateur que celui que j&#8217;ai eu la chance de faire n&#8217;est pas possible pour tous. Le travail, la famille et le peu de goût pour les voyages peuvent fort bien empêcher quelqu&#8217;un de visiter cet endroit-ci ou celui-là à l&#8217;étranger. Et c&#8217;est là que les livres interviennent. Le voyageur en chaise longue peut être aussi bien informé que le routard avec son sac-à-dos qui voyage à la dure, pourvu qu&#8217;il lise ou qu&#8217;elle lise les bons livres. Les voyages, que ce soit par soi-même, avec ses pieds, ou sans bouger, par les livres, rendent l&#8217;endroit que l&#8217;on visite plus humain. Un peuple peut ainsi apparaître dans ses particularités, bien loin de la caricature ou de la calomnie.</span></p>
<p><span>On en arrive donc à <em>Persépolis, </em>de Marjane Satrapi. C&#8217;est un roman illustré, le deuxième que je vous envoie après <em>Maus,</em> d&#8217;Art Spiegelman. C&#8217;est un livre charmant, drôle, triste et révélateur. Il se présente du point de vue d&#8217;une fillette de dix ans, Marjane. Elle est comme toutes les fillettes de dix ans, partout au monde, qui vivent dans leur propre univers en partie imaginaire—sauf qu&#8217;on est en 1979 et elle vit en Iran. Il y a une révolution qui se prépare, une révolution que sa famille de la classe moyenne va d&#8217;abord accueillir avec joie parce qu&#8217;elle fera tomber le régime horriblement corrompu et brutal du Shah, mais une révolution qui sera plus tard détestée à cause des excès qui l&#8217;accompagneront. C&#8217;est une histoire qui sonne juste parce que c&#8217;est l&#8217;histoire d&#8217;une personne qui la raconte telle qu&#8217;elle l&#8217;a observée.</span></p>
<p><span>Je vous encourage à lire <em>Persépolis</em> et à saisir au passage un peu de l&#8217;Iran que j&#8217;ai visité il y a quelques années. Si vous y prenez plaisir, sachez qu&#8217;il existe un <em>Persépolis 2</em> qui poursuit l&#8217;histoire de Marjane, et il y a aussi le film.</span></p>
<p><span>Cordialement vôtre,</span></p>
<p><span>Yann Martel</span></p>
<p><span>P.J.: un livre de poche dédicacé</span></p>
<p><strong>Réponse:</strong></p>
<p>à venir&#8230;</p>
]]></content:encoded>
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		<item>
		<title>Livre numéro 32: Les soeurs de la réserve, de Tomson Highway</title>
		<link>http://www.quelitstephenharper.ca/2008/06/23/livre-numero-32-les-soeurs-de-la-reserve-de-tomson-highway/</link>
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		<pubDate>Tue, 24 Jun 2008 03:19:28 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Uncategorized]]></category>

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		<description><![CDATA[Dédicace:
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs voeux,
Yann Martel

Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
Jusqu&#8217;ici, s&#8217;il y a un geste de votre gouvernement qui va résister au passage du temps, ce sont les excuses formelles aux victimes du système fédéral de pensionnats pour les [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><img style="float: right" src="http://www.whatisstephenharperreading.ca/images/cover32.jpg" alt="" /><strong>Dédicace:</strong></p>
<p>À Stephen Harper,<br />
Premier ministre du Canada,<br />
d’un écrivain canadien,<br />
avec ses meilleurs voeux,<br />
Yann Martel<br />
<strong><br />
Lettre:</strong></p>
<p>Le Très honorable Stephen Harper<br />
Premier ministre du Canada<br />
80, rue Wellington<br />
Ottawa ON K1A 0A2</p>
<p><span><span>Cher Monsieur Harper,</span></span></p>
<p><span>Jusqu&#8217;ici, s&#8217;il y a un geste de votre gouvernement qui va résister au passage du temps, ce sont les excuses formelles aux victimes du système fédéral de pensionnats pour les autochtones. Les politiques vont et viennent, sont changées et sont oubliées, mais des excuses, cela reste. Des excuses, ça change le cours de l&#8217;histoire. C&#8217;est la première étape en vue d&#8217;une véritable guérison et d&#8217;une réconciliation. Je vous félicite de ce geste symbolique important.</span></p>
<p><span>Puisque vous avez récemment porté votre attention sur les premiers habitants du Canada—et puisque la Journée nationale des aborigènes a été célébrée il y a tout juste deux jours—il est opportun que je vous fasse parvenir la pièce de Tomson Highway, <em>Les soeurs de la réserve,</em>. Cette oeuvre aussi a une importance historique. Il y a une biographie particulièrement longue de l&#8217;auteur au début du livre, quatre pages entières, où vous pourrez vous familiariser avec la vie de Tomson Highway, au moins jusqu&#8217;en 1988, quand la pièce a été publiée.</span></p>
<p><span>Ce qui n&#8217;est pas mentionné dans la biographie, c&#8217;est la synergie qui s&#8217;est développée à Toronto au milieu des années 80 au sein du monde culturel autochtone. Soudainement, le temps était mûr, certains indigènes se sont réunis et ont accompli ce qu&#8217;ils n&#8217;avaient presque jamais fait jusque là: ils ont parlé. La compagnie de production Native Earth Performing Arts a été fondée en 1982 afin de donner une voix à la dramaturgie, à la danse et à la musique autochtones. Auparavant, sauf pour les gravures et les sculptures inuites et les mémoires de Maria Campbell, <em>Half Breed, </em>il n&#8217;y avait pratiquement aucune expression autochtone sur la scène culturelle canadienne. Native Earth allait changer cela. En plus de Tomson Highway, la compagnie a lancé les carrières d&#8217;écrivains tels que Daniel David Moses et Drew Hayden Taylor.</span></p>
<p><span>Lors de la première des <em>Soeurs de la réserve, </em>en novembre 1986, les acteurs durent sortir dans les rues et demander à des passants de venir voir la pièce. Eh bien, ces premiers spectateurs apprécièrent ce qu&#8217;ils virent et le bouche à oreille fit le reste. Ce fut un grand succès. L&#8217;oeuvre a été vue par de vastes auditoires; elle fut présentée en tournée à travers le pays et montée au Festival de théâtre d&#8217;Édimbourg.</span></p>
<p><span>Comme votre dernier livre, <em>Leurs yeux observaient Dieu</em>, de Zora Neal Hurston, la force des S<em>oeurs de la réserve </em>tient à ses personnages. Sept femmes—Pelajia Patchnose, Philomena Moosetail, Marie-Adèle Starblanket, Annie Cook, Emily Dictionary, Veronique St Pierre et Zhaboonigan Peterson—vivent sur la réserve indienne Wasaychigan Hill, sur l&#8217;île de Manitoulin. La vie là-bas est comme la vie partout ailleurs, avec ses hauts et ses bas. Puis arrive une nouvelle d&#8217;énorme importance: on va organiser à Toronto LE PLUS GRAND BINGO AU MONDE. Et savez-vous quel est le gros lot du PLUS GRAND BINGO AU MONDE? Quelque chose de GROS. Les rêves que comblerait ce gros lot sont au coeur de la pièce. C&#8217;est une comédie, une de celles qui vous font rire tout en vous laissant une bonne dose de tristesse. Les stéréotypes sont établis, puis on s&#8217;en moque, mais ce n&#8217;est pas une pièce ouvertement politique, et de là vient sa résonnance universelle. Nous ne sommes pas tous des femmes autochtones sur une réserve, nous ne sommes peut-être pas des accros du bingo, mais nous avons tous des rêves et des préoccupations.</span><span> </span></p>
<p><span>Il y a un dernier personnage de la pièce qui doit être mentionné. Nanabush, à travers ses diverses incarnations, est tout aussi important dans la mythologie indigène que le Christ l&#8217;est dans le monde chrétien. Mais il y a quelque chose d&#8217;enjoué chez Nanabush qui est absent de notre représentation du Christ. Dans <em>Les soeurs de la réserve, </em>il figure sous l&#8217;apparence d&#8217;une mouette ou d&#8217;un engoulevent. Il danse, il sautille, il dérange. Marie-Adèle, qui souffre d&#8217;un cancer, et Zhaboonigan, qui a subi un viol brutal, sont les deux seules à  interagir ouvertement avec lui. Il est l&#8217;ange de la mort, mais aussi l&#8217;esprit de la vie. Il plane au-dessus de quasi toute la pièce.</span></p>
<p><span>Cordialement vôtre,</span></p>
<p><span>Yann Martel</span></p>
<p><span>P.J.: un livre de poche dédicacé</span></p>
<p><strong>Réponse:<br />
</strong><br />
à venir&#8230;</p>
]]></content:encoded>
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		</item>
		<item>
		<title>Livre numéro 31: Leurs yeux observaient Dieu (Une femme noire), de Zora Neale Hurston</title>
		<link>http://www.quelitstephenharper.ca/2008/06/09/livre-numero-31-leurs-yeux-observaient-dieu-une-femme-noire-de-zora-neale-hurston/</link>
		<comments>http://www.quelitstephenharper.ca/2008/06/09/livre-numero-31-leurs-yeux-observaient-dieu-une-femme-noire-de-zora-neale-hurston/#comments</comments>
		<pubDate>Tue, 10 Jun 2008 03:16:10 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Uncategorized]]></category>

		<guid isPermaLink="false">http://www.whatisstephenharperreading.ca/wordpress_french/?p=54</guid>
		<description><![CDATA[Dédicace:
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
un roman incandescent,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs voeux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
Il y a des voix qu&#8217;on entend à peine. Elles se parlent entre elles, des mondes dans leur monde. Et puis quelqu&#8217;un écoute, leur donne une expression artistique, [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><img style="float: right" src="http://www.whatisstephenharperreading.ca/images/cover31.jpg" alt="" /><strong>Dédicace:</strong></p>
<p>À Stephen Harper,<br />
Premier ministre du Canada,<br />
un roman incandescent,<br />
d’un écrivain canadien,<br />
avec ses meilleurs voeux,<br />
Yann Martel</p>
<p><strong>Lettre:</strong></p>
<p>Le Très honorable Stephen Harper<br />
Premier ministre du Canada<br />
80, rue Wellington<br />
Ottawa ON K1A 0A2</p>
<p><span><span>Cher Monsieur Harper,</span></span></p>
<p><span>Il y a des voix qu&#8217;on entend à peine. Elles se parlent entre elles, des mondes dans leur monde. Et puis quelqu&#8217;un écoute, leur donne une expression artistique, et la perte est moindre, car ces voix deviennent éternelles. Tel est le succès de l&#8217;auteure américaine Zora Neale Hurston (1891-1960) et de son chef-d&#8217;oeuvre <em>Leurs yeux observaient Dieu</em>—meilleure traduction du titre, je dirais, que la version publiée: <em>Une femme noire</em>. Vous remarquerez le langage tout de suite. Il y a deux voix dans le roman. Il y a d&#8217;abord la voix narrative qui encadre l&#8217;histoire. Elle est lyrique, pleine de métaphores et formelle. Voyez les deux premiers paragraphes du roman:</span></p>
<p style="padding-left: 60px;"><span>Ships at a distance have every man&#8217;s wish on board. For some they come in with the tide. For others they sail forever on the horizon, never out of sight, never landing until the Watcher turns his eyes away in resignation, his dreams mocked to death by Time. That is the life of men.<br />
Now, women forget all those things they don&#8217;t want to remember, and remember everything they don&#8217;t want to forget. The dream is the truth. Then they act and do things accordingly.</span></p>
<p><span>L&#8217;autre voix est celle des personnages, et c&#8217;est bien différent. Ils parlent le jargon afro-américain, et vous vous étonnerez de voir l&#8217;anglais faire de telles voltiges. Un exemple pris au hasard:</span></p>
<p style="padding-left: 60px;"><span>“Well, all right, Tea Cake, Ah wants tuh go wid you real bad, but,—oh, Tea Cake, don&#8217;t make no false pretense wid me!”<br />
“Janie, Ah hope God may kill me, if Ah&#8217;m lyin&#8217;. Nobody else on earth kin hold uh candle tuh you, baby. You got de keys to de kingdom.”</span></p>
<p><span>Ce n&#8217;est pas mignon, ce n&#8217;est pas folklorique, ce n&#8217;est pas condescendant. L&#8217;effet en est plutôt de</span><span>renouvellement du langage. On lit—on entend—comme si on entendait pour la première fois. Et ce que vous entendrez, c&#8217;est l&#8217;histoire de Janie Crawford, une femme noire dans l&#8217;odyssée de découverte de soi, avec ses leçons dûrement apprises, racontée à travers ses trois mariages.</span></p>
<p><span>L&#8217;élément le plus significatif de la vie de Zora Neale Hurston—plus significatif encore que le fait qu&#8217;elle ait été une femme—était qu&#8217;elle était noire. Il est inconcevable que ses écrits—soit quatre romans, deux livres de folklore, une autobiographie et plus de cinquante textes plus courts—aient été les mêmes si elle avait été blanche. Elle était noire dans une société blanche qui pendant deux cents ans avait maintenu les noirs en esclavage. Elle était noire dans une société qui au mieux était fondée sur la race, et au pire était raciste. J&#8217;imagine que chaque jour de sa vie elle a eu des contacts et subi des regards et des restrictions qui lui rappelaient la couleur de sa peau, et le sens que cela revêtait.</span></p>
<p><span>C&#8217;est difficile, quand on évoque perpétuellement un élément particulier de votre identité, que ce soit la couleur de votre peau, la forme de votre corps, votre orientation sexuelle, votre héritage ethnique, n&#8217;importe quoi, de ne pas vous attarder et vous complaire sur cet élément, de ne pas devenir aigri. Et pourtant, le miracle de l&#8217;art de Hurston est qu&#8217;elle réussisse à ne pas se complaire dans l&#8217;amertume. <em>Leurs yeux observaient Dieu </em>n&#8217;est pas une diatribe contre l&#8217;Amérique raciste, même si on y trouve facilement des exemples de racisme. C&#8217;est plutôt un roman incandescent au sujet d&#8217;un personnage dont toute l&#8217;humanité et tout le destin sont explorés—et il se trouve que ce personnage est une femme noire.</span></p>
<p><span>Je pense que si vous lisez le premier chapitre de <em>Leurs yeux observaient Dieu</em>, vous allez lire les dix-neuf autres. Vous connaîtrez Janie et Tea Cake, l&#8217;amour et la boue, le bonheur et le désastre. Et la valeur de tout ça—en plus d&#8217;avoir été diverti –est que pendant toute la durée d&#8217;une histoire vous aurez pénétré dans l&#8217;existence d&#8217;une femme afro-américaine. Vous aurez entendu des voix que vous n&#8217;auriez peut-être jamais entendues autrement. </span></p>
<p><span>Cordialement vôtre,</span></p>
<p><span>Yann Martel</span></p>
<p><span>P.S.: Parmi les joies de l&#8217;achat de livres usagés, il y a les trésors inattendus qu&#8217;on y trouve parfois. Par exemple: de votre copie de <em>Leurs yeux </em>un <a href="http://www.whatisstephenharperreading.ca/images/colourphoto.jpg" target="_blank">cliché en couleur</a> est tombé. Une photo de groupe. Rien d&#8217;inscrit au verso. Neuf personnes en camping: cinq femmes, trois hommes et une fillette en gilet de sauvetage. Même si le cliché a été pris en toute simplicité, remarquez-en l&#8217;excellente qualité, comment les personnes sont placées d&#8217;une manière plaisante et esthétique, le regard pouvant se déplacer en une courbe harmonieuse depuis la femme assise à gauche jusqu&#8217;à la fillette à la droite; voyez comme tout le groupe est légèrement décentré pour donner l&#8217;impression que le cliché n&#8217;est pas étudié, comme les éléments extérieurs sont discrets et pourtant révélateurs. J&#8217;ai été frappé par le fait que le groupe soit disposé dans la forme d&#8217;un oeil. Nous pensons que nous regardons ces gens, mais en fait, ils sont un oeil qui nous fait un clin d&#8217;oeil. C&#8217;est peut-être la raison pour laquelle ils sourient, réjouis par le tour qu&#8217;ils nous jouent, l&#8217;observateur observé.   Je me demande quelle est l&#8217;histoire de ces personnes. De toute évidence, ce sont les membres d&#8217;une famille. Est-ce que c&#8217;était leur livre? Qui parmi eux l&#8217;a lu? Quelle est leur histoire, quelles sont leurs voix?</span></p>
<p><span>P.J.: un livre de poche dédicacé et une photo en couleur</span></p>
<p><strong><br />
Réponse:</strong></p>
<p>à venir&#8230;</p>
]]></content:encoded>
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		<item>
		<title>Livre numéro 30: La sonate à Kreutzer, de Léon Tolstoï</title>
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		<pubDate>Tue, 27 May 2008 03:14:28 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Uncategorized]]></category>

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		<description><![CDATA[Dédicace:
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
une musique à la fois belle et discordante,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs voeux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
Encore Tolstoï. Il y a soixante semaines, je vous ai envoyé La mort d&#8217;Ivan Ilych, comme vous vous en souviendrez. Cette semaine, c&#8217;est [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><img style="float: right" src="http://www.whatisstephenharperreading.ca/images/cover30.jpg" alt="" /><strong>Dédicace:</strong><br />
À Stephen Harper,<br />
Premier ministre du Canada,<br />
une musique à la fois belle et discordante,<br />
d’un écrivain canadien,<br />
avec ses meilleurs voeux,<br />
Yann Martel</p>
<p><strong>Lettre:</strong><br />
Le Très honorable Stephen Harper<br />
Premier ministre du Canada<br />
80, rue Wellington<br />
Ottawa ON K1A 0A2</p>
<p><span><span>Cher Monsieur Harper,</span></span></p>
<p><span>Encore Tolstoï. Il y a soixante semaines, je vous ai envoyé <em>La mort d&#8217;Ivan Ilych,</em> comme vous vous en souviendrez. Cette semaine, c&#8217;est <em>La Sonate à Kreutzer, </em>publiée trois ans plus tard, en 1889. C&#8217;est une œuvre très différente. Autant <em>Ilych </em>est un joyau artistique, au réalisme très fluide en apparence, aux personnages parfaitement situés, mais universels, aux émotions exprimées avec finesse, au lyrisme simple et profond, à la description impeccable de la vie et de sa fugacité—en somme, autant <em>Ilych </em>est parfait, autant <em>La Sonate à Kreutzer </em>est imparfaite. Par exemple, le cadre—un long voyage en train au cours duquel deux passagers conversent—n&#8217;est pas très réussi, car presque tout le court roman se limite au discours ininterrompu du personnage principal, Pozdnyshev. Le narrateur anonyme, lui, reste assis là, éberlué, et obligé d&#8217;écouter et de se souvenir de la tirade de 75 pages qui lui est adressée. C&#8217;est un procédé aussi  malhabile qu&#8217;un dialogue de Platon—et en bonne partie sans sa sagesse. <em>La Sonate à Kreutzer </em>est une longue récrimination contre l&#8217;amour, le sexe et le mariage, avec des sorties contre les médecins et les enfants, aboutissant à la description vibrante d&#8217;une jalousie démente, tout cela raconté par un assassin qui n&#8217;a pas été condamné. Imaginez-vous cela, un homme sur un train qui vous dit, &#8220;J&#8217;ai tué ma femme, laissez-moi vous raconter l&#8217;histoire puisque nous avons toute la nuit.&#8221; Je suppose que je ne l&#8217;interromprais pas non plus.</span><span> </span></p>
<p><span>Un art imparfait, donc. Quel en est alors l&#8217;intérêt? Eh bien, parce que c&#8217;est quand même du Tolstoï. Les gens simples mènent des vies simples. Les gens complexes mènent des vies complexes. La différence entre les uns et les autres tient à l&#8217;ouverture de chacun face à la vie. Que la chose soit le résultat d&#8217;un malheur—une faiblesse congénitale, une éducation répressive, un manque de possibilités, une nature timide—ou déterminée par la volonté—par l&#8217;usage et les abus de la religion ou de l&#8217;idéologie, par exemple—il y a bien des manières pour que la vie de chacun puisse être contrôlée et rendue convenablement simple. La vie de Tolstoï n&#8217;était pas contrôlée. Il a vécu d&#8217;une manière débridée et sans sourciller. Il prenait tout à bras-le-corps. Il était incroyablement complexe. Il eut donc une vie débordante de ce qui se nomme vie, bonne et mauvaise, sage et insensée, heureuse et malheureuse. De là, l&#8217;intérêt de son écriture et sa grande portée existentielle. Si la Terre pouvait se rassembler, réunir tout ce qui l&#8217;habite, tous les hommes, femmes et enfants,  toutes les plantes et tous les animaux, montagnes et vallées, plaines et océans, et se contorsionner en une seule fine pointe et de cette pointe faire celle d&#8217;une plume qui écrive, cette plume écrirait comme Tolstoï. Tolstoï, comme Shakespeare, comme Dante, comme tous les grands artistes, c&#8217;est la vie elle-même qui parle.</span></p>
<p><span>Mais alors que <em>Ilych </em>provoque une consonance chez le lecteur, <em>La Sonate à Kreutzer </em>provoque une dissonance. Dans ce livre, l&#8217;amour entre un homme et une femme n&#8217;existe pas vraiment, il n&#8217;est qu&#8217;un euphémisme pour la luxure. Le mariage est la prostitution institutionnalisée, une cage où la fornication s&#8217;accomplit tristement. Les hommes sont dépravés, les femmes haïssent la sexualité, les enfants sont un poids, les médecins sont des tricheurs. La seule solution est l&#8217;abstinence sexuelle totale, et si cela veut dire que c&#8217;est la fin de l&#8217;espèce humaine, tant mieux, Car sans cela les hommes et les femmes seront toujours malheureux ensemble et certains hommes seront poussés à tuer leur femme. C&#8217;est une vision glauque, excessivement négative des relations entre les sexes, une réflexion sur les frustrations de Tolstoï par rapport aux restrictions sociales de son époque, sans doute, mais qui allait quand même trop loin, était pernicieuse, répréhensible. De là son effet, le scandale qui accompagna la publication et les réactions face à l&#8217;œuvre jusqu&#8217;à notre époque. C&#8217;est bien vrai que Tolstoï va trop loin dans <em>La Sonate à Kreutzer, </em>mais il y exprime quand même tous les éléments—l&#8217;hypocrisie et l&#8217;indignation, la culpabilité et la colère—qui se trouvaient au cœur de la plus grande des révolutions du 20e siècle: le féminisme. </span></p>
<p><span>Par ailleurs, ce deuxième livre de Tolstoï a été un choix de dernière minute. J&#8217;avais cru qu&#8217;il y avait un tel univers de livres à partager avec vous qu&#8217;une seule œuvre comme présentation de chaque auteur serait suffisante. Après cela, si vous étiez intéressé, vous pourriez chercher d&#8217;autres œuvres de l&#8217;un ou de l&#8217;autre des auteurs. </span></p>
<p><span>Mais je voulais, cette semaine, un livre qui parle de musique. (J&#8217;ai oublié d&#8217;expliquer le titre de la nouvelle de Tolstoï. La femme de Pozdnyshev est une pianiste amateure. Le couple rencontre un violoniste amateur accompli du nom de Trukhashevsky. L&#8217;épouse et lui deviennent amis, en toute innocence, grâce à l&#8217;attachement pour la musique qu&#8217;ils partagent. Ils décident de jouer ensemble la Sonate à Kreutzer, pour piano et violon, de Beethoven. En coulisse, le mari devient de plus en plus furieux.) Pourquoi un livre sur la musique? Parce que la musique sérieuse, en tout cas celle qui est représentée par la musique nouvelle et la musique classique, est en train de disparaître rapidement de nos vies en tant que Canadiens et Canadiennes. J&#8217;en ai appris récemment et tardivement l&#8217;une des preuves: on va dissoudre l&#8217;Orchestre de la radio de la CBC. Déjà qu&#8217;on avait sabré dans la part de musique à la radio d&#8217;État. Il y eut pendant un temps, M. Harper, une émission intitulée <em>Two New Hours</em> à la CBC, dont l&#8217;animateur était Larry Lake. On y jouait de la musique nouvelle canadienne. Son dernier créneau à l&#8217;horaire était le moins désirable qu&#8217;on puisse avoir: le dimanche, de vingt-deux heures à minuit, trop tard pour les couche-tôt, trop tôt pour les oiseaux de nuit. Avec une diffusion à cette heure-là, on comprend que peu de gens aient saisi l&#8217;occasion de l&#8217;écouter. Quand je l&#8217;écoutais, cependant, j&#8217;en étais reconnaissant. La musique nouvelle est un drôle de cadeau. C&#8217;est, si je la saisis bien, une musique qui s&#8217;est libérée. Libérée des règles, des formes, des traditions, des attentes. De la musique à la limite. De la musique d&#8217;un nouveau monde. L&#8217;anarchie en musique. Ce qui pouvait expliquer les violons qui grincent, les pianos devenus fous, les drôles de bruits électroniques.</span></p>
<p><span>J&#8217;ai de très beaux souvenirs d&#8217;écoute de <em>Two New Hours</em>, où je ne faisais que cela, écouter. Car c&#8217;est, en effet, impossible de lire pendant que votre radio semble diffuser ce qui ressemble à deux tracteurs qui font l&#8217;amour. Je suppose que je suis plus intolérant quand il s&#8217;agit de l&#8217;écriture—intolérant, jaloux, ennuyé, je ne sais. Mais j&#8217;écoutais <em>Two New Hours </em>par pure curiosité. Et j&#8217;étais surpris, ému, fier qu&#8217;il y ait quelque part des créateurs qui réagissaient  avec autant de fraîcheur et de sérieux aux interrogations de notre monde. Car la chose était claire pour moi: ce travail était sérieux, même si ses sons semblaient étranges. C&#8217;était une musique qui, sous quelque forme qu&#8217;elle soit, était la voix d&#8217;une personne en particulier qui tentait de communiquer avec moi. Et j&#8217;écoutais, excité par la nouveauté de la chose. C&#8217;est-à-dire que j&#8217;écoutais jusqu&#8217;à ce que l&#8217;émission soit retirée des ondes.</span></p>
<p><span>Et maintenant l&#8217;Orchestre de la radio de la CBC, le dernier orchestre radiophonique d&#8217;Amérique du nord, va être lui aussi dissout. Il n&#8217;y aura plus de, &#8220;C&#8217;était ________, interprété par l&#8217;Orchestre de la radio de la CBC  dirigé par Mario Bernardi&#8221; comme je l&#8217;ai entendu pendant des années. Qui va nous jouer notre Bach et notre Mozart, maintenant, en plus de notre R. Murray Schaffer et de notre Christos Hatzis?</span></p>
<p><span>Je n&#8217;en reviens pas qu&#8217;en ces temps où le Canada profite de la valeur des produits de base pour atteindre une richesse sans précédent, tandis que la plupart des niveaux de gouvernement jouissent de surplus budgétaires, nous nous débarrassions d&#8217;un simple petit orchestre. Si c&#8217;est notre comportement quand nous sommes fortunés, qu&#8217;est-ce que ce sera quand cette fortune sera moindre? De combien de pans de notre culture pouvons-nous nous passer avant de devenir des automates corporatifs sans vie?</span></p>
<p><span>Je crois que dans les bonnes périodes comme dans les mauvaises, nous avons besoin de belle musique.</span></p>
<p><span>Cordialement vôtre,</span></p>
<p><span>Yann Martel</span></p>
<p><span>P.J.: un livre de poche dédicacé </span></p>
<p><strong></strong></p>
<p><strong>Réponse:</strong></p>
<p>à venir&#8230;</p>
]]></content:encoded>
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		</item>
		<item>
		<title>Livre numéro 29: Los Boys, de Junot Díaz</title>
		<link>http://www.quelitstephenharper.ca/2008/05/12/livre-numero-29-los-boys-de-junot-diaz/</link>
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		<pubDate>Tue, 13 May 2008 03:12:45 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Uncategorized]]></category>

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		<description><![CDATA[Dédicace:
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
une bouteille aux dix génies,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs voeux,
Yann Martel

Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
Le livre joint à cette lettre m&#8217;a été chaudement recommandé par un libraire. Je n&#8217;en avais jamais entendu parler, non plus que de son auteur. Je [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><img style="float: right" src="http://www.whatisstephenharperreading.ca/images/cover29.jpg" alt="" /><strong>Dédicace:</strong></p>
<p>À Stephen Harper,<br />
Premier ministre du Canada,<br />
une bouteille aux dix génies,<br />
d’un écrivain canadien,<br />
avec ses meilleurs voeux,<br />
Yann Martel<br />
<strong><br />
Lettre:</strong></p>
<p>Le Très honorable Stephen Harper<br />
Premier ministre du Canada<br />
80, rue Wellington<br />
Ottawa ON K1A 0A2</p>
<p><span><span>Cher Monsieur Harper,</span></span></p>
<p><span>Le livre joint à cette lettre m&#8217;a été chaudement recommandé par un libraire. Je n&#8217;en avais jamais entendu parler, non plus que de son auteur. Je me suis dit: et pourquoi pas? Voici un obscur livre qui a ému au moins un lecteur. Cela lui donne la même valeur que s&#8217;il avait ému un million de lecteurs. Un peu plus tard, j&#8217;ai mentionné mon choix à une amie et elle a dit: &#8220;Ah, il vient tout juste de gagner le Prix Pulitzer il y a deux jours.&#8221; </span></p>
<p><span>Tant pis pour l&#8217;anonymat de Junot Díaz. Je vous envoie <em>Los Boys</em> (c&#8217;est le titre de la traduction française de <em>Drown),</em> son premier livre, un recueil de nouvelles. Il est sorti en 1996. Il a fallu onze ans à Díaz pour écrire son deuxième livre, le roman <em>The Brief Wondrous Life of Oscar Wao (La vie brève et étonnante d&#8217;Oscar Wao),</em> qui a remporté le Pulitzer il y a tout juste un mois. </span></p>
<p><span>C&#8217;est l&#8217;un des heureux aspects des prix littéraires. Ils attirent l&#8217;attention sur des livres ou des auteurs qui pourraient autrement être ignorés par les lecteurs. La vie de l&#8217;écrivain littéraire est généralement invisible, comme le mouvement de la lave sous la surface de la terre. Poèmes, nouvelles et romans sont publiés, ils font l&#8217;objet ici et là d&#8217;un commentaire, les ventes sont modestes, l&#8217;ouvrage tombe dans l&#8217;oubli, l&#8217;écrivain continue d&#8217;écrire. Cela semble ennuyeux, c&#8217;est d&#8217;habitude financièrement appauvrissant, mais dans l&#8217;ombre il y a l&#8217;ivresse de la créativité, la bataille avec les mots, le paradis que représentent les journées d&#8217;écritures fructueuses, l&#8217;enfer des mauvais jours, et, à la fin, le sentiment d&#8217;avoir prouvé que le Roi Lear avait tort, que quelque chose <em>pouvait, </em>en fait, surgir de rien. Un livre est une bouteille qui abrite un génie. Frottez-la, ouvrez-le, et le génie en sortira pour vous enchanter. Imaginez que vous êtes celui qui a mis le génie dans la bouteille. Oui, c&#8217;est un travail vraiment passionnant. </span></p>
<p><span>Mais le monde est parsemé de telles bouteilles, et il y en a beaucoup qu&#8217;on ne frotte jamais. Il arrive que ce soit juste, il arrive que ce soit injuste. Le temps le dira. Entre temps, l&#8217;écrivain poursuit son labeur. </span></p>
<p><span>Et puis un jour, on vous dit que cinq lecteurs et lectrices ont aimé votre livre. Et ce sont les bonnes gens car ils font partie du jury d&#8217;un prix littéraire. En fait, ils ont décidé de vous accorder le prix. Et soudain les nuées du monde du livre se séparent et vous entendez une voix retentissante qui dit: &#8220;Voici mon fils bien-aimé, sur qui je porte mon affection.&#8221; On vous tire cérémonieusement de l&#8217;obscurité. Ce n&#8217;est pas une expérience désagréable, loin de là. Quant à moi, je suis reconnaissant pour chacun des gestes qu&#8217;on a eus envers moi. </span></p>
<p><span>Mais si j&#8217;ai gagné, cela ne veut-il pas dire que quelqu&#8217;un a perdu? C&#8217;est ce qu&#8217;il y a de moins attirant dans cette expérience, l&#8217;impression d&#8217;être devenu un cheval de course qui est en compétition, qu&#8217;il y a des gagnants et des perdants. L&#8217;histoire peut bien en décider, mais ce n&#8217;est pas ce qu&#8217;on ressent à l&#8217;intérieur. Au-dedans de soi, on est tout seul dans sa boutique avec sa bouteille et son génie. </span></p>
<p><span>Revenons-en à Junot Díaz. <em>Los Boys</em> est un recueil de dix nouvelles qui font de six à trente-neuf pages. C&#8217;est la première fois que je vous envoie des nouvelles. Vous verrez que l&#8217;expérience de lecture est différente de celle d&#8217;un roman. On change plus souvent d&#8217;embrayage, pour ainsi dire. Díaz est un Dominicano-Américain et ses histoires racontent ce qu&#8217;un trait d&#8217;union signifie pour le sens de l&#8217;identité de quelqu&#8217;un, ce en quoi il peut être un fossé, un rêve, une tension, une perte. L&#8217;anglais du livre est parsemé d&#8217;espagnol, le ton est oral et informel, les personnages sont vulgaires et touchants. C&#8217;est un univers où les enfants sont laissés à eux-mêmes, où il n&#8217;y a pas d&#8217;argent et pas de père, pas d&#8217;emploi et pas d&#8217;espoir, rien que des rues, des mères accablées, des drogues et des relations instables. </span></p>
<p><span>Alors en quoi est-ce que ces nouvelles vous aideront à élargir votre quiétude, me demanderez-vous, la quiétude nécessaire pour examiner adéquatement sa propre vie? Il est possible que la réponse se trouve dans ce passage de la nouvelle &#8220;Boyfriend&#8221;, au sujet d&#8217;un couple qui se sépare. L&#8217;homme vient à quelques reprises chercher ses affaires: </span></p>
<p style="padding-left: 60px;"><span>Elle le laissait la baiser à chaque fois, en espérant que ça le ferait peut-être rester mais vous savez, quand on réussit à s&#8217;évader à une certaine allure, y&#8217;a pas de manoeuvre qui vous empêche de partir. Je les écoutais faire leur putain de truc et je me disais: Vraiment, y&#8217;a rien de plus minable que ces baises d&#8217;adieu. </span></p>
<p><span>À la surface, c&#8217;est dur. En dessous, ce sont blessure et questionnement. Les humains sont des humains, il<br />
</span><span>essaient de s&#8217;en tirer et de donner un sens aux choses. Quel que soit le langage ou la pose, le besoin de quiétude est le même. </span></p>
<p><span>Cordialement vôtre, </span></p>
<p><span>Yann Martel</span></p>
<p><span>P.J.: un livre de poche dédicacé<br />
</span></p>
<p><strong><br />
Réponse:</strong></p>
<p>à venir&#8230;</p>
]]></content:encoded>
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		</item>
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		<title>Livre numéro 28: Read all about it! (À lire à tout prix!), de Laura Bush et Jenna Bush</title>
		<link>http://www.quelitstephenharper.ca/2008/04/28/livre-numero-28-read-all-about-it-a-lire-a-tout-prix-de-laura-bush-et-jenna-bush/</link>
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		<pubDate>Tue, 29 Apr 2008 03:10:34 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Uncategorized]]></category>

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		<description><![CDATA[Dédicace:
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
un livre écrit par deux piliers de la société,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs voeux,
Yann Martel
Lettre:

Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
L&#8217;envoi de ce livre-ci est inhabituel à plusieurs égards. D&#8217;abord, il est tout neuf. Je l&#8217;ai acheté le jour même de sa [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><img style="float: right" src="http://www.whatisstephenharperreading.ca/images/cover28.jpg" alt="" /><strong>Dédicace:</strong></p>
<p>À Stephen Harper,<br />
Premier ministre du Canada,<br />
un livre écrit par deux piliers de la société,<br />
d’un écrivain canadien,<br />
avec ses meilleurs voeux,<br />
Yann Martel</p>
<p><strong>Lettre:<br />
</strong><br />
Le Très honorable Stephen Harper<br />
Premier ministre du Canada<br />
80, rue Wellington<br />
Ottawa ON K1A 0A2</p>
<p><span><span>Cher Monsieur Harper,</span></span></p>
<p><span>L&#8217;envoi de ce livre-ci est inhabituel à plusieurs égards. D&#8217;abord, il est tout neuf. Je l&#8217;ai acheté le jour même de sa parution. Pas un livre attachant, tout écorné, le réconfort de la visite d&#8217;un vieil ami. Non: papier glacé, avec un dos qui craque, neuf avec l&#8217;odeur du neuf. Et c&#8217;est un livre pour enfants, pas le genre de chose que j&#8217;enverrais normalement à un adulte. </span></p>
<p><span>Ce qui m&#8217;a séduit dans ce livre, c&#8217;est son sujet et la profession de ses auteures. <em>À lire à tout prix!</em> est au sujet de l&#8217;attrait et de l&#8217;importance de la lecture. Tyrone Brown, le protagoniste, élève de l&#8217;École élémentaire Belle Journée, est bon en maths, bon en sciences, bon en sports, mais il n&#8217;aime pas lire. Quand Mlle Libro amène les enfants à la bibliothèque de l&#8217;école pour leur faire la lecture, Tyrone s&#8217;ennuie au maximum. Il préfère rêvasser. Mais un jour que Mlle Libro lit un livre qui parle d&#8217;un astronaute, il lui porte attention—et il est fasciné. Tout à coup, son univers est transformé. Il est habité par des fantômes et des dragons, par des personnages historiques comme Benjamin Franklin (ceci est un livre des États-Unis) et, c&#8217;est très touchant, par un cochon. Tyrone découvre ainsi que les livres offrent une façon formidable de rêver. Je ne vais pas vous raconter le reste de l&#8217;histoire. Vous devrez la lire vous-même. </span></p>
<p><span>Les auteures, Laura Bush et Jenna Bush, sont mère et fille; elles sont maîtresses d&#8217;école et, selon la note biographique à l&#8217;endos, elles sont &#8220;passionnées de lecture&#8221;. </span></p>
<p><span>Un mot sur les enseignants. Je les adore depuis toujours. Si je n&#8217;étais pas écrivain, je serais enseignant. Aucune profession ne me paraît aussi importante que celle de l&#8217;enseignement. J&#8217;ai toujours trouvé étrange que les avocats et les médecins aient un standing aussi élevé—qui se reflète non seulement dans leurs revenus, mais aussi dans leur statut social—quand, au cours d&#8217;une vie normale, saine et sans trop de problèmes, on ne devrait qu&#8217;exceptionnellement les consulter. Mais les enseignants—nous en avons tous connu, nous avons tous eu besoin. Les professeurs nous façonnent. Ils sont venus dans la noirceur de notre intelligence et ils ont allumé une lumière. Ils nous ont donné des explications et des exemples. Enseigner, c&#8217;est un magnifique verbe, un verbe social, qui engage quelqu&#8217;un d&#8217;autre, alors que les verbes gagner, acheter, vouloir sont des verbes solitaires et creux. </span></p>
<p><span>Je pourrais nommer tant de professeurs qui ont marqué ma vie. Et c&#8217;est ce que je vais faire. Miss Preston et Madame Robinson furent deux de mes maîtresses d&#8217;école au primaire. M. Grant m&#8217;a enseigné la biologie, M. Harvey m&#8217;a enseigné le latin, M. McNamara et Soeur Reid, les maths. M. Lawson et M. Davidson, l&#8217;anglais. M. Van Husen et M. Archer, l&#8217;histoire. Le formidable M. Saunders, la géographie. Et d&#8217;autres encore. Trois décennies sont passées, et je me souviens encore de ces personnes. Où serais-je sans eux, quelle âme frustrée et en colère serais-je devenu? Il y a une limite à ce que les parents peuvent faire pour former un enfant. Après ça, notre sort repose entre les mains des professeurs. </span></p>
<p><span>Et quand nous ne sommes plus des étudiants à proprement parler, il y a les professeurs informels que nous rencontrons en tant qu&#8217;adultes, les hommes et les femmes et les enfants qui en savent plus et qui nous montrent à faire mieux, à être meilleurs. </span></p>
<p><span>C&#8217;est donc dommage de vivre dans une société qui accorde si peu d&#8217;importance aux enseignants et aux écoles. Hélas, Monsieur Harper, nous avons échoué dans des temps où la pensée dominante semble être qu&#8217;il faut mener nos sociétés comme si elles étaient des entreprises commerciales, guidées par l&#8217;impératif du profit. Dans cette vue corporatiste de la société, ceux qui ne génèrent pas de dollars sont considérés indésirables. Tant et si bien que les sociétés riches perdent leur compassion envers les pauvres. Je suis témoin de cette attitude mesquine dans ma propre province actuelle bien-aimée, la Saskatchewan, où le nouveau gouvernement mène, comme je l&#8217;ai entendu dire, une &#8220;guerre contre les pauvres&#8221;, et cela en période de prospérité sans précédent. Comme si les pauvres allaient disparaître si on les ignore suffisamment. Comme s&#8217;il n&#8217;allait pas y avoir de conséquence bien plus grave si les pauvres deviennent plus pauvres. Comme si les pauvres n&#8217;étaient pas des citoyens eux aussi. Comme si parmi les pauvres il n&#8217;y avait pas d&#8217;enfants sans défense. </span></p>
<p><span>Eh bien, dans cette course où ils sont largués, les pauvres sont accompagnés par des étudiants. Car investir dans l&#8217;éducation d&#8217;un enfant de six ans, en prévoyant un retour sur cet investissement dans une quinzaine d&#8217;années, quand cet étudiant aura commencé à travailler, à payer des impôts, ce n&#8217;est pas un investissement intéressant si on cherche à faire de l&#8217;argent rapidement. Alors nous subventionnons nos écoles le moins possible, accablant nos étudiants universitaires de dettes qui frustrent leur habileté à devenir des citoyens qui créent de la richesse. Comment pouvez-vous acheter maison, voiture et électroménagers, comment pouvez-vous contribuer à l&#8217;économie si vous êtes écrasé par une dette énorme? L&#8217;agenda corporatiste est ainsi défait par sa propre idéologie. </span></p>
<p><span>Les professeurs et enseignants sont à l&#8217;avant-garde de la résistance à cette tendance négative. Avec les moyens dont ils disposent, jusqu&#8217;à l&#8217;usure et l&#8217;épuisement, hélas si fréquents, ils maintiennent leur effort pour former des citoyens intelligents, cultivés, bienveillants. Les enseignants et les professeurs sont des piliers de la société. </span></p>
<p><span>La plupart des enseignants sont des enseignantes, surtout à l&#8217;école élémentaire, tout comme la plupart des lecteurs sont des lectrices. Laura Bush et Jenna Bush, l&#8217;une et l&#8217;autre à la fois enseignantes et lectrices, sont ainsi typiques. Et on se demande: pendant que les épouses et les filles enseignent et lisent, que font les maris et les pères? Dans notre société, est-ce que la main gauche sait ce que fait la main droite? </span></p>
<p><span>Cordialement vôtre,</span></p>
<p><span>Yann Martel</span></p>
<p><span>P.J.: un livre cartonné dédicacé</span></p>
<p><strong>Réponse:</strong></p>
<p>à venir&#8230;</p>
]]></content:encoded>
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		</item>
		<item>
		<title>Livre numéro 27: La Promenade au phare, de Virginia Woolf</title>
		<link>http://www.quelitstephenharper.ca/2008/04/14/livre-numero-27-la-promenade-au-phare-de-virginia-woolf/</link>
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		<pubDate>Tue, 15 Apr 2008 03:09:02 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Uncategorized]]></category>

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		<description><![CDATA[Dédicace:
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs voeux,
Yann Martel

Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
Votre classique cette semaine est d&#8217;une certaine manière de lecture plus difficile que la plupart des autres livres que je vous ai envoyés. Bien des œuvres engagent le lecteur de [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><img style="float: right" src="http://www.whatisstephenharperreading.ca/images/cover27.jpg" alt="" /><strong>Dédicace:</strong></p>
<p>À Stephen Harper,<br />
Premier ministre du Canada,<br />
d’un écrivain canadien,<br />
avec ses meilleurs voeux,<br />
Yann Martel<br />
<strong><br />
Lettre:</strong></p>
<p>Le Très honorable Stephen Harper<br />
Premier ministre du Canada<br />
80, rue Wellington<br />
Ottawa ON K1A 0A2</p>
<p><span><span>Cher Monsieur Harper,</span></span></p>
<p><span>Votre classique cette semaine est d&#8217;une certaine manière de lecture plus difficile que la plupart des autres livres que je vous ai envoyés. Bien des œuvres engagent le lecteur de front, directement; dès le début, il sent de quoi l&#8217;auteur veut parler. Parmi les ouvrages que vous avez sur votre tablette, prenons par exemple <em>La ferme des animaux,</em> de George Orwell: nous sommes immédiatement familiers avec son cadre même si nous n&#8217;avons jamais vécu sur une ferme, et nous saisissons tout de suite son intention allégorique. Nous nous rendons compte qu&#8217;un événement réel, la tragédie de la Russie soviétique sous Staline, va faire l&#8217;objet d&#8217;une analyse grâce à une fable campée sur une ferme imaginaire. Pourvus de cette connaissance, habités par une certaine attente, nous poursuivons la lecture. </span></p>
<p><span>Des livres comme ça, probablement la majorité d&#8217;entre eux je dirais, jouent sur une subtile interaction entre le familier et l&#8217;étrange. Ce qui est familier amène le lecteur à bord, et puis ce qui est étrange l&#8217;emmène ailleurs. Les deux éléments sont nécessaires. Un livre qui lui est totalement familier est ennuyeux. Même le type de fiction le plus stéréotypé tente de projeter un sentiment d&#8217;incertitude et puis, à la toute fin, rassure le lecteur ou la lectrice que tout est bien comme il ou elle le souhaiterait, le garçon séduisant la fille, ou le détective attrapant le meurtrier. Par contre, un livre ne peut être totalement étranger au lecteur, sinon il n&#8217;aurait pas de point d&#8217;accès, y pataugerait puis l&#8217;abandonnerait. </span></p>
<p><span><em>La Promenade au phare,</em> de Virginia Woolf, publié en 1927, va vous laisser patauger un peu. Je vous en prie, n&#8217;abandonnez pas. Quant à moi, le livre commence à opérer autour de la vingtième page (soit à la page 29 dans l&#8217;édition que je vous envoie). Avant cela, vous serez perplexe, peut-être même légèrement contrarié. Tellement de personnages qui vont et viennent, pas d&#8217;intrigue évidente en vue, des diversions et des digressions en abondance—où est donc la clarté et le rythme de la bonne vieille littérature victorienne? Mais qu&#8217;est-ce que Woolf fabrique donc? </span></p>
<p><span>Eh bien, on ne peut l&#8217;affirmer avec certitude—la bonne littérature se prêtant toujours à diverses interprétations—mais d&#8217;après moi Woolf explore au moins deux choses ici: </span></p>
<p><span>1) Elle explore l&#8217;esprit, de quelle façon le conscient interagit avec la réalité. L&#8217;expérience de Woolf dans ce domaine, avec laquelle j&#8217;en suis sûr vous serez familier, en est une de l&#8217;intention frappée par l&#8217;intrusion, comme un saumon qui remonte le courant. Ses personnages réfléchissent, mais leur pensée est constamment interrompue par des événements qui sont soit d&#8217;origine externe—d&#8217;autres personnages qui surviennent—ou interne, l&#8217;esprit se distrayant lui-même de sa propre réflexion. Je suis certain que vous connaissez le terme &#8217;stream of consciousness&#8217;. La technique narrative de Woolf y ressemble. Ce qu&#8217;elle explore, dans <em>La Promenade au phare,</em> n&#8217;est pas tant une série ordonnée d&#8217;événements—quoiqu&#8217;il y en a dans le roman—que l&#8217;esprit qui explore ces événements. </span></p>
<p><span>2) Elle explore le temps, son effet et l&#8217;expérience qu&#8217;on en tire, ce qui explique pourquoi elle donne au roman cette cadence qui n&#8217;est pas celle du tic-tac régulier d&#8217;une horloge, mais plutôt de la réaction subjective des personnages face au temps, qui coule lentement quand les personnages sont absorbés, puis semble sauter des années en un clin d’œil. Est-ce que le temps n&#8217;est comme ça pour nous tous, à ramper puis à bondir, comme avance une grenouille? </span></p>
<p><span>Ces deux images d&#8217;animaux vous aideront sans doute à lire ce livre. Cherchez à reconnaître le saumon et la grenouille dans <em>La Promenade au phare.</em> </span></p>
<p><span>La prose de Woolf est dense, détaillée et répétitive, mais d&#8217;une façon fascinante. Ce n&#8217;est pas surprenant qu&#8217;un autre roman de Woolf s&#8217;intitule <em>Les vagues.</em> Ce roman est comme ça: apaisant et mystérieux. </span></p>
<p><span>Il est toujours plaisant de connaître quelque chose de l&#8217;auteur d&#8217;un livre. Virginia Woolf était anglaise. Née en 1882, elle s&#8217;est suicidée en 1941. Elle avait des accès de folie, était folle de colère la plupart du temps; en d&#8217;autres mots, elle a souffert périodiquement d&#8217;une maladie mentale et elle était toujours furieuse face aux limitations qui étaient imposées aux femmes. Mais Virginia Woolf était surtout une écrivaine expérimentale audacieuse et une très importante figure de proue du féminisme. </span></p>
<p><span>Une indication à la fois de son approche littéraire et de son caractère est son goût prononcé pour le point-virgule. Le point est final et sans subtilité, on peut dire de lui qu&#8217;il est masculin. La virgule, par ailleurs, est féminine comme certains hommes veulent que soient les femmes, indéfinie et soumise. Woolf favorise plutôt le signe de ponctuation qui correspond le mieux au lieu où elle voulait se situer en tant que femme et en tant qu&#8217;écrivaine, un signe comme une porte d&#8217;écluse, une ouverture plus grande que pour un point, mais plus au contrôle que pour une virgule, un signe de ponctuation féministe. Woolf est fameuse pour avoir écrit un essai intitulé <em>Une chambre à soi,</em> où elle décrit les difficultés d&#8217;être une écrivaine dans un domaine dominé par les hommes. Eh bien sa prose est comme ça, pleine de pensées qui sont liées entre elles mais n&#8217;ont pas leur espace dans la grande pièce étouffante d&#8217;une seule phrase; elles habitent plutôt les petites pièces d&#8217;une phrase ponctuée par des points-virgules. </span></p>
<p><span>Je vous invite à entrer lentement, attentivement, en prenant votre temps, dans les nombreuses pièces de la prose de Virginia Woolf. </span></p>
<p><span>Cordialement vôtre,</span></p>
<p><span>Yann Martel</span></p>
<p><span>P.J.: un livre de poche dédicacé</span></p>
<p><strong>Réponse:</strong></p>
<p>à venir&#8230;</p>
]]></content:encoded>
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		</item>
		<item>
		<title>Livre numéro 26: Lettres d&#8217;anniversaires, de Ted Hughes</title>
		<link>http://www.quelitstephenharper.ca/2008/03/31/livre-numero-26-lettres-danniversaires-de-ted-hughes/</link>
		<comments>http://www.quelitstephenharper.ca/2008/03/31/livre-numero-26-lettres-danniversaires-de-ted-hughes/#comments</comments>
		<pubDate>Tue, 01 Apr 2008 03:06:06 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Uncategorized]]></category>

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		<description><![CDATA[Dédicace:
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
ce recueil de grands poèmes pour marquer
le premier anniversaire de notre club du livre,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs voeux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
Nous marquons vous et moi un anniversaire. Le livre qui accompagne cette lettre est le vingt-sixième que [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><img style="float: right" src="http://www.whatisstephenharperreading.ca/images/cover26.jpg" alt="" /><strong>Dédicace:</strong></p>
<p>À Stephen Harper,<br />
Premier ministre du Canada,<br />
ce recueil de grands poèmes pour marquer<br />
le premier anniversaire de notre club du livre,<br />
d’un écrivain canadien,<br />
avec ses meilleurs voeux,<br />
Yann Martel</p>
<p><strong>Lettre:</strong></p>
<p>Le Très honorable Stephen Harper<br />
Premier ministre du Canada<br />
80, rue Wellington<br />
Ottawa ON K1A 0A2</p>
<p><span><span>Cher Monsieur Harper,</span></span></p>
<p><span>Nous marquons vous et moi un anniversaire. Le livre qui accompagne cette lettre est le vingt-sixième que vous ayez reçu de moi. Puisque je vous fais parvenir ces présents littéraires toutes les deux semaines, cela veut dire que notre intime cercle de lecture célèbre son premier anniversaire. Comment nous en sommes-nous tirés? Ça a été une odyssée particulièrement intéressante; elle m&#8217;a demandé beaucoup plus de temps que je ne m&#8217;y attendais, mais le plaisir que j&#8217;y ai pris a soutenu mon ardeur et ma motivation. À ce jour, le résultat: pour moi, une chemise contenant les copies de vingt-six lettres et pour vous un rayon de vingt-huit minces volumes (la différence tient à l&#8217;envoi de trois livres à l&#8217;occasion de Noël). Si nous jetons un coup d&#8217;œil sur votre nouvelle bibliothèque qui va croissant, nous voyons:</span></p>
<p style="padding-left: 210px;"><span>13 romans<br />
3 recueils de poèmes<br />
3 pièces de théâtre<br />
4 livres d&#8217;essais<br />
4 livres jeunesse et<br />
1 roman en bandes dessinées</span></p>
<p style="padding-left: 210px;"><span>écrits (ou dans un cas, édité) par:<br />
1 Russe<br />
5 Britanniques<br />
7 Canadiens (dont 1 Québécois)<br />
1 Indien<br />
4 Français<br />
1 Colombien<br />
2 Suédois<br />
3 Américains<br />
1 Allemand<br />
1 Tchèque<br />
1 Italien, et<br />
1 Irlandais</span></p>
<p style="padding-left: 210px;"><span>dont<br />
16 étaient des hommes<br />
9 étaient des femmes,<br />
2 livres dont les auteurs étaient des deux sexes, et<br />
1 livre dont on ne connaît pas le sexe des auteurs (mais mon impression est cependant que ce sont des hommes qui ont composé le Bhagavad Gita)</span></p>
<p><span>Trop de romans, trop d&#8217;hommes, pas assez de poésie, pourquoi ne vous ai-je pas encore envoyé une seule<br />
</span><span>œuvre de Margaret Atwood ni d&#8217;Alice Munro—au rythme d&#8217;un livre toutes les deux semaines, il est difficile d&#8217;être représentatif et impossible de faire plaisir à tout le monde. Mais nous sommes en bonne voie. Glenn Gould a dit un jour: &#8220;Le but de l&#8217;art est de construire au long de toute une vie un état d&#8217;émerveillement.&#8221; Nous avons encore le temps.</span></p>
<p>Il semblait approprié à l&#8217;occasion de cet anniversaire de vous offrir un livre intitulé <em>Birthday Letters</em>—<em>Lettres d&#8217;anniversaires.</em> Il y a un mot de célébration dans le titre, même si le ton du livre n&#8217;évoque guère un gâteau garni d&#8217;une petite bougie allumée.</p>
<p>Voici les faits. En 1956, un Anglais de vingt-six ans nommé X épousa une Américaine de vingt-trois ans appelée Y. Ils eurent deux enfants. Leur relation fut lourde de tensions, aggravée par l&#8217;aventure amoureuse de X avec une femme nommée Z, et alors, en 1962, X et Y se séparèrent. En 1963, déjà mentalement instable depuis l&#8217;adolescence, Y se suicida au gaz. Six ans plus tard, en 1969, Z, qui avait eu entre-temps une enfant de X, une petite fille surnommée Shura, se suicida à son tour, emportant impardonnablement Shura avec elle. Deux faits encore, les derniers: d&#8217;abord, comme il était toujours marié à Y quand elle mourut, X devint son exécuteur testamentaire et, deuxièmement, X fut infidèle sa vie durant.</p>
<p>On peut à peine concevoir l&#8217;immensité de la douleur que contiennent ces faits anonymes—tourment, chagrin, tristesse, honte, remords. Quelle vie ne serait pas envahie, absolument détruite par une telle douleur? Et est-ce que cette douleur ne serait pas plus grande encore si elle était à la vue de tous, faisait l&#8217;objet des commentaires de tout un chacun?</p>
<p>X, c&#8217;était Ted Hughes, Y, c&#8217;était Sylvia Plath et Z, c&#8217;était Assia Wevill et leur douleur collective, l&#8217;affreux gâchis que fut leur vie, auraient été perdus et oubliés si les deux premiers n&#8217;avaient été des poètes splendides et fameux qui donnèrent expression à cette douleur. Une notoriété additionnelle venait s&#8217;ajouter à la situation par le fait qu&#8217;on pouvait facilement prendre parti pour l&#8217;un ou l&#8217;autre des protagonistes de cette tragédie. Pourquoi donc la tragédie nous engage-t-elle si souvent à réagir de la sorte? Je suppose que les émotions fortes nous renversent, et que nous nous déplaçons d’un côté ou de l’autre, pour ainsi dire, comme si on esquivait une voiture hors de contrôle, et il faut le passage du temps, l&#8217;épreuve de la mémoire, pour que nous portions un regard de sobre tristesse, observions posément et que nous ne souhaitions plus aller vers un parti ou l&#8217;autre. De toute façon, il ne faut pas être avocat pour identifier un conflit d&#8217;intérêts dans le cas de Hughes comme exécuteur littéraire de Plath, ses douloureux recueils posthumes de poésie et son douloureux journal intime ayant été édités par celui-là même qui avait été la cause d&#8217;une grande part de sa détresse, certains allant jusqu&#8217;à dire qu&#8217;il avait édité les œuvres en ayant à l&#8217;esprit d&#8217;améliorer sa propre réputation. De plus, le fait qu&#8217;il ait détruit le dernier volume de son journal intime, celui où elle racontait les ultimes mois de leur relation, ajoute autant de force aux griefs contre lui. Et que dire de son incessante promiscuité? Comment imaginer que la honte et le remords restreignent si peu la libido?</p>
<p>C&#8217;est avec véhémence que les partis se confrontèrent. Jusqu&#8217;à sa mort, Hughes fut méprisé par les féministes et par tous ceux qui aimaient Plath, et je doute que la controverse qui entoure leur relation glisse jamais hors de l&#8217;attention publique. Qu&#8217;y a-t-il à la défense de Hughes? Il y a une réponse facile à cette question: sa poésie.</p>
<p>Qu&#8217;on puisse dépeindre l&#8217;auteur de Lettres d&#8217;anniversaires comme un coureur de jupons impénitent, arrogant et sans remords, pèse bien peu face à la splendeur de sa poésie. Cela rappelle le fait que le grand art, dans son essence, ne tient pas tant de la moralité que du témoignage, par l&#8217;attestation de la vie telle que vécue, autant dans les hauteurs de sa gloire que dans les profondeurs de sa turpitude.</p>
<p>La grande poésie tend à faire taire le romancier en moi. Cela prend tant de mots pour faire un roman, des quantités et des quantités de phrases et de paragraphes, et puis je lis un seul grand poème qui ne fait même pas deux pages, et toute ma prose me semble du verbiage. Vous verrez ce que je veux dire quand vous lirez ces poèmes. Ce sont des poèmes narratifs, leur ton est intime, habituellement le &#8220;je&#8221; parle à un &#8220;tu&#8221;, le langage est comme du vif-argent, extraordinairement concis, avec des mots simples aménagés d&#8217;une manière originale et puissante et il en résulte, poème après poème, non seulement une image claire mais aussi une inoubliable impression. Prenez &#8220;Sam&#8221;, ou &#8220;Your Paris&#8221;, ou &#8220;You Hated Spain&#8221;, ou &#8220;Chaucer&#8221;, ou &#8220;Flounders&#8221;, ou &#8220;The Literary Life&#8221;, ou &#8220;The Badlands&#8221;, ou &#8220;Epiphany&#8221;, ou &#8220;The Table&#8221;. Ou peut-être ce court poème, en ébauche de traduction française:</p>
<p style="padding-left: 90px;"><span style="text-decoration: underline;">Caryatides (1)</span></p>
<p style="padding-left: 90px;">Que soutenaient ces caryatides?<br />
C&#8217;était le premier poème de toi que j&#8217;avais vu.<br />
C&#8217;était le seul poème que tu aies écrit<br />
Que je n&#8217;aie pas aimé avec les yeux d&#8217;un étranger.<br />
Il semblait chétif et fragile, ses vers froids.<br />
Comme le théorème d&#8217;un piège, tendu pour tuer.<br />
J&#8217;ai bien vu. Et le piège ouvert, vide.<br />
Je n’ai ressentie aucun intérêt. Aucune émotion<br />
annonciatrice. Dans ce temps-là, je soutirais<br />
Une assurance prophétique<br />
En ma faveur à partir de n&#8217;importe quel signe.<br />
Et tout m&#8217;échappait<br />
Dans les visages pâles, rigides, aux yeux bandés<br />
De ces femmes. Je sentais certes leur fragilité:<br />
Friable aluminium brûlé.<br />
Fragiles, comme le manchon d&#8217;une lampe à gaz.<br />
Mais je n&#8217;ai rien saisi<br />
De la chute massive, sans aucune étoile, à mi-course,<br />
Un ciel de granite tombant<br />
interrompu, comme sur une photo,<br />
Par leurs cheveux.</p>
<p>Ted Hughes était peut-être, aux yeux de celui d&#8217;humeur moralisatrice, un salaud, mais le salaud était aussi un formidable barde, sa poésie baignait dans la beauté. Et la preuve en est bien faite dans <em>Lettres d&#8217;anniversaires:</em> X a vraiment aimé Y, et s’il peut se trouver une rédemption dans l&#8217;art, en voici une.</p>
<p>Cordialement vôtre,</p>
<p><span>Yann Martel</span></p>
<p><span>P.J.: un livre de poche dédicacé<br />
</span></p>
<p><strong><br />
Réponse:</strong></p>
<p>à venir&#8230;</p>
]]></content:encoded>
			<wfw:commentRss>http://www.quelitstephenharper.ca/2008/03/31/livre-numero-26-lettres-danniversaires-de-ted-hughes/feed/</wfw:commentRss>
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		</item>
		<item>
		<title>Livre numéro 25: The Dragonfly of Chicoutimi, de Larry Tremblay</title>
		<link>http://www.quelitstephenharper.ca/2008/03/17/livre-numero-25-the-dragonfly-of-chicoutimi-de-larry-tremblay/</link>
		<comments>http://www.quelitstephenharper.ca/2008/03/17/livre-numero-25-the-dragonfly-of-chicoutimi-de-larry-tremblay/#comments</comments>
		<pubDate>Tue, 18 Mar 2008 03:03:55 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Uncategorized]]></category>

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		<description><![CDATA[Dédicace:
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
cette pièce pour triompher du silence,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs voeux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
Il était temps de vous envoyer l&#8217;œuvre d&#8217;un écrivain québécois, l’œuvre d&#8217;un écrivain qui vient de la solitude jumelle du Canada anglais. Il s&#8217;agit encore [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><img style="float: right" src="http://www.whatisstephenharperreading.ca/images/cover25.jpg" alt="" /><strong>Dédicace:</strong></p>
<p>À Stephen Harper,<br />
Premier ministre du Canada,<br />
cette pièce pour triompher du silence,<br />
d’un écrivain canadien,<br />
avec ses meilleurs voeux,<br />
Yann Martel</p>
<p><strong>Lettre:</strong></p>
<p>Le Très honorable Stephen Harper<br />
Premier ministre du Canada<br />
80, rue Wellington<br />
Ottawa ON K1A 0A2</p>
<p><span><span>Cher Monsieur Harper,</span></span></p>
<p><span>Il était temps de vous envoyer l&#8217;œuvre d&#8217;un écrivain québécois, l’œuvre d&#8217;un écrivain qui vient de la solitude jumelle du Canada anglais. Il s&#8217;agit encore d&#8217;une pièce, la deuxième de suite, la troisième en tout. Et pour la deuxième fois—la première c&#8217;était <em>Le Petit Prince—</em>je vous envoie un livre en français. Quoique le français de<em>The Dragonfly of Chicoutimi </em>de Larry Tremblay soit un peu particulier. Non, ce n&#8217;est pas du <em>joual</em>, ou une variante quelconque du français du Québec; il n&#8217;y aurait rien là de spécial, on pourrait s&#8217;y attendre dans une pièce de théâtre québécoise. Non, c&#8217;est plutôt que, si vous y jetez un coup d&#8217;oeil, vous allez croire que c&#8217;est purement et simplement de l&#8217;anglais. Eh bien, ça n&#8217;en est pas. La pièce de Tremblay est écrite en français—c&#8217;est-à- dire qu&#8217;elle a été pensée, sentie, construite et exprimée par un esprit français—mais en utilisant des mots anglais.</span></p>
<p><span>Quel est le sens de cette démarche? Est-ce une sorte d&#8217;humour, une espèce d&#8217;histoire drôle transformée en pièce de théâtre?  Non, ce n&#8217;est pas cela. La couverture du livre elle-même vous l&#8217;indiquera clairement. Reconnaissez-vous l&#8217;homme qu&#8217;on y voit? C&#8217;est Jean-Louis Millette, le grand acteur mort il y a quelques années à peine, bien trop tôt. Il a les bras levés, le visage empreint d&#8217;angoisse, le fond de l&#8217;image est noir: cette pièce n&#8217;est pas une comédie, dit la couverture. <em>The Dragonfly of Chicoutimi </em>est en effet une œuvre d&#8217;art sérieuse, qui a été jouée en première, et puis en reprise, par un maître.</span><span> </span></p>
<p><span>Était-ce un geste politique que d&#8217;écrire une pièce de nature française mais à l&#8217;apparence anglaise? La réponse à cette question pourrait être oui, mais un petit oui, car on peut prêter à toute œuvre d&#8217;art des incidences politiques. Dans ce cas, je crois que le fait d&#8217;effectuer une lecture politique de la pièce en diminue la portée. La pièce de Larry Tremblay est à la fois bien trop personnelle—c&#8217;est le monologue d&#8217;un homme qui livre le fond de son âme sur une affaire personnelle—et bien trop universelle pour qu&#8217;on la réduise à un tract politique concernant la survie de la langue française au Québec.</span></p>
<p><span>Je pense que Tremblay veut marquer la neutralité politique de sa pièce quand Gaston Talbot, celui qui parle à coeur ouvert, dit de lui-même:</span><span> </span></p>
<p style="padding-left: 90px;"><span>once upon a time a boy named Gaston Talbot</span><br />
<span>born in Chicoutimi</span><br />
<span>in the beautiful province of Quebec</span><br />
<span>in the great country of Canada </span><br />
<span>had a dream&#8230;</span></p>
<p><span>Quand il décrit les deux endroits avec des qualificatifs également banals—et même un cliché dans le cas du Québec, officiellement “la belle Province”—mon impression est que Tremblay souhaite situer la dualité linguistique de sa pièce au-delà d&#8217;une interprétation purement politique. Le rêve dont il parle, d&#8217;ailleurs, n&#8217;est pas un rêve politique, mais plutôt un songe au sujet de la mère de Gaston Talbot, à l&#8217;amour de laquelle il aspire.</span></p>
<p><span>Et qu&#8217;est-ce que Gaston Talbot, de Chicoutimi, a à dire et pourquoi le dit-il en français rendu en anglais?</span></p>
<p><span>Je dirais que <em>The Dragonfly of Chicoutimi </em>est une pièce sur la souffrance et la rédemption, sur ce qu&#8217;il faut faire pour se retrouver soi-même. Gaston Talbot est un adulte francophone frappé d&#8217;aphasie qui, au moment où on le rencontre, recommence soudain à parler, mais en anglais, plutôt que dans sa langue maternelle. Et ce qu&#8217;il raconte, c&#8217;est qu&#8217;il y longtemps, quand il avait seize ans, il a été amoureux d&#8217;un garçon de douze ans nommé Pierre Gagnon-Connally, et qu&#8217;ils sont allés tous les deux jouer au bord de la rivière et Pierre lui a demandé d&#8217;être son cheval et que soudain Pierre</span></p>
<p style="padding-left: 90px;"><span>&#8230;catches me</span><br />
<span>with an invisible lasso</span><br />
<span>inserts in my mouth an invisible bit</span><br />
<span>and jumps on my back</span><br />
<span>he rides me guiding me with his hands on my hair</span><br />
<span>after a while he gets down from my back</span><br />
<span>looks at me as he never did before</span><br />
<span>then he starts to give me orders in English</span></p>
<p style="padding-left: 90px;"><span>I don’t know English</span><br />
<span>but on that hot sunny day of July</span><br />
<span>every word which comes </span><br />
<span>from the mouth of Pierre Gagnon-Connally</span><br />
<span>is clearly understandable </span></p>
<p style="padding-left: 90px;"><span>Get rid of your clothes</span><br />
<span>Yes sir</span><br />
<span>Faster faster</span></p>
<p><span>Et puis quelque chose s&#8217;est passé, ce n&#8217;est pas clair quoi, un accident, une poussée inexplicable de violence, et Pierre Gagnon-Connally est mort et lui, Gaston Talbot, est tombé dans le silence.</span></p>
<p><span>La pièce est un tissu de mensonges avoués et d&#8217;inventions. La première chose qu&#8217;affirme Gaston Talbot est “I travel a lot”. Plus tard, il admet qu&#8217;il n&#8217;a jamais voyagé nulle part. Puis racontant son rêve, il dit d&#8217;abord qu&#8217;il avait un visage, un “Picasso face”, puis il admet que non, que c&#8217;était un autre visage. Gaston Talbot se sert de ces mensonges comme d&#8217;un bouclier, et grâce à eux il s&#8217;approche doucement de la vérité. Les mots anglais sont donc une autre forme de mensonges qui révèlent la vérité et lui permettent de chercher ce qui l&#8217;a poussé vers le pire des abîmes de tous: le silence.</span></p>
<p><span>Comme je l&#8217;ai fait pour le quatrième livre que je vous ai fait parvenir, <em>À la hauteur de Grand Central Station je me suis assise et j’ai pleuré</em>, d’Elizabeth Smart, je vous suggère de lire <em>The Dragonfly of Chicoutimi </em>à voix haute. Mieux encore, vous devriez le lire une première fois en silence, comme si vous étiez Gaston Talbot avant le début de la pièce, et puis le lire à voix haute, comme si vous étiez Gaston Talbot mourant d&#8217;envie de s&#8217;exprimer.</span></p>
<p><span>La pièce soulève bien sûr les questions de la langue et de l&#8217;identité, de ce que signifie s&#8217;exprimer dans une langue plutôt que dans une autre. Les langues ont évidemment des points de repère culturels, mais ils peuvent changer. Prenez l&#8217;anglais, parlé et acquis pleinement par tant de gens autour du monde qui ne sont pas de culture anglaise. Mais cette pièce amène cette question à un niveau plus personnel. Gaston Talbot réussit à revenir vers son douloureux passé et à dire ce qu&#8217;il a à dire grâce à un subterfuge bilingue. C&#8217;est la saisissante et émouvante conclusion de l’œuvre: la vue de la vérité à travers un masque. </span></p>
<p><span>Cordialement vôtre,</span></p>
<p><span>Yann Martel</span></p>
<p><span>P.J.: un livre de poche dédicacé<br />
</span></p>
<p><strong>Réponse:<br />
</strong><br />
à venir&#8230;</p>
]]></content:encoded>
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		</item>
		<item>
		<title>Livre numéro 24: En attendant Godot, de Samuel Beckett</title>
		<link>http://www.quelitstephenharper.ca/2008/03/03/livre-numero-24-en-attendant-godot-de-samuel-beckett/</link>
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		<pubDate>Tue, 04 Mar 2008 03:02:00 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Uncategorized]]></category>

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		<description><![CDATA[Dédicace:
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
un chef-d&#8217;oeuvre moderniste,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs voeux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
C&#8217;est curieux, mais le livre que je vous envoie en ce début de mars, une pièce de théâtre, seulement la deuxième oeuvre dramatique que je vous fais parvenir, [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><img style="float: right" src="http://www.whatisstephenharperreading.ca/images/cover24.jpg" alt="" /><strong>Dédicace:</strong></p>
<p>À Stephen Harper,<br />
Premier ministre du Canada,<br />
un chef-d&#8217;oeuvre moderniste,<br />
d’un écrivain canadien,<br />
avec ses meilleurs voeux,<br />
Yann Martel</p>
<p><strong>Lettre:</strong></p>
<p>Le Très honorable Stephen Harper<br />
Premier ministre du Canada<br />
80, rue Wellington<br />
Ottawa ON K1A 0A2</p>
<p><span><span>Cher Monsieur Harper,</span></span></p>
<p><span>C&#8217;est curieux, mais le livre que je vous envoie en ce début de mars, une pièce de théâtre, seulement la deuxième oeuvre dramatique que je vous fais parvenir, en est une que je ne n&#8217;aime pas vraiment. Elle m&#8217;a toujours agacé. Cela ne veut pas dire pour autant que ce n&#8217;est pas une bonne pièce, ou même une grande pièce. En effet, le fait qu&#8217;elle continue de me déranger confirme sa grandeur, d&#8217;une certaine manière, car si je vous disais avec assurance “Ceci est un chef-d&#8217;oeuvre”, cela voudrait dire que j&#8217;ai une opinion établie à son sujet, une compréhension solide, que la pièce se tient pour moi comme une statue sur son piédestal, noble, guindée et aucunement dérangeante. Or, <em>En attendant Godot,</em> de Samuel Beckett, n&#8217;est rien de tout cela.</span></p>
<p><span>Pour confirmer davantage que j&#8217;ai tort quant à mon opinion sur <em>Godot,</em> j&#8217;ajouterai que même si la pièce a été écrite à la fin des années quarante, elle ne vous paraîtra aucunement vieillotte quand vous la lirez. Voilà bien une réussite considérable. C’est une évidence de dire que les pièces sont faites de dialogues. Il n&#8217;y a pas de prose qui enveloppe le tout pour fournir un contexte. On pourrait croire que le cadre d&#8217;une pièce serait l&#8217;équivalent des descriptions qu&#8217;on lit dans un roman et qui campent l&#8217;histoire, mais ce n&#8217;est pas le cas. Bien des pièces historiques et des opéras sont remis en scène dans des cadres que leur auteur ou leur compositeur n&#8217;aurait jamais imaginés, et on ne perd rien de leur sens pour autant. <em>Macbeth </em>de Shakespeare a du sens pour le spectateur même s&#8217;il n&#8217;est pas joué sur fond de château. C&#8217;est le dialogue qui porte totalement sur ses épaules la signification et le développement d&#8217;une pièce.  Mais notre façon de parler change avec le temps, et certains mots et certaines expressions avec lesquels le dramaturge était familier nous semblent dépassés de nos jours.</span></p>
<p><span>De plus, le propos des pièces est essentiellement les relations, les sentiments ressentis entre les personnages, manifestés dans ce qu&#8217;ils se disent l&#8217;un à l&#8217;autre et dans leur comportement, et certaines relations ont aussi changé au cours de l&#8217;histoire. Finalement, les pièces sont situées dans un lieu précis et littéral, les acteurs portent des costumes et se déplacent dans des décors que nous voyons de nos yeux, et non dans l&#8217;imaginaire que crée en nous la prose. De quelle manière ces deux derniers points font de la plupart des pièces de théâtre un produit plus périssable, le souvenir des vieux feuilletons de télévision des années 1970 vous en donnera une preuve claire. Vous souvenez-vous, M. Harper, de <em>Ma sorcière bien-aimée, </em>au sujet d&#8217;une sorcière nommée Samantha qui vivait dans une banlieue avec son mari, Jean-Pierre, et leur fille, Tabatha? J&#8217;adorais cette émission quand j&#8217;étais petit. Il y a quelques années, j&#8217;en ai revu un épisode par hasard—et j&#8217;ai été consterné. Le sexisme m&#8217;a semblé flagrant, avec Jean-Pierre qui cherchait toujours à empêcher Samantha de se servir de ses pouvoirs magiques et Samantha, la bonne et docile épouse, qui tentait toujours d&#8217;obéir. Et la façon que les personnages avaient de s&#8217;habiller, de se coiffer—cela, au moins, c&#8217;était innocemment ridicule. Vous voyez ce que je veux dire. Ce qui était rafraîchissant et drôle dans le temps est devenu vieillot et gênant. Les femmes sont maintenant plus libres d&#8217;utiliser leurs pouvoirs magiques et tout le monde s&#8217;habille différemment. En témoignant d&#8217;une façon aussi précise d&#8217;une époque, d&#8217;un lieu et d&#8217;un jargon, de nombreuses pièces se destinent à la même fugacité que les journaux.</span></p>
<p><span>Il est très fort, le dramaturge qui peut s&#8217;adresser à ceux et celles de son temps ainsi qu&#8217;à nous. Shakespeare y arrive, d&#8217;une manière imposante. Même si un étudiant ne sait pas ce qu&#8217;est un “thane”, et même si les rois ne règnent pas en 2008 comme ils le faisaient en 1608 ne change en rien la puissance et la signification actuelle de la pièce écossaise. <em>En attendant Godot</em> a aussi réussi à parler à toutes les époques jusqu&#8217;ici. Même si la première a eu lieu en 1953, les singeries, les rêvasseries et les préoccupations de Vladimir et d&#8217;Estragon vous sembleront quand même drôles, déconcertantes, pénétrantes, affolantes et encore actuelles.</span></p>
<p><span>La pièce traite de la condition humaine, ce qui, dans la vision réductrice qu&#8217;en a Beckett, veut dire que la pièce est surtout sur rien. Deux hommes, ceux que je viens de mentionner, Didi et Gogo en termes familiers, attendent parce qu&#8217;ils pensent avoir un rendez-vous avec un certain Godot. Ils attendent et ils parlent et ils se désespèrent, sont interrompus deux fois par deux fous qui s&#8217;appellent Pozzo et Lucky, et puis ils continuent d&#8217;attendre, de parler et de se désespérer. C&#8217;est à peu près cela. Pas d&#8217;intrigue, pas de véritable développement, pas de conclusion. Il en va de même du cadre réduit à fort peu de choses: rien qu&#8217;un simple arbre solitaire le long d&#8217;un chemin de campagne désert. Les seuls accessoires qu&#8217;on puisse noter sont des bottes, des chapeaux melon et une corde.</span></p>
<p><span>Essentiellement, deux heures d’un rien qui est bon et profond, pessimiste et drôle. Beckett cherchait à dépouiller toutes les vanités de notre existence et à voir ce qui est élémentaire. Voilà justement ce qui fait d&#8217;<em>En attendant Godot</em> une oeuvre à la fois grande et exaspérante, quant à moi. Il y a par exemple cette réplique prononcée par je ne sais plus quel personnage: “On accouche à cheval sur un tombeau.” Je suppose que c&#8217;est vrai. Si la mort interrompt la vie, quelle valeur peut bien avoir la vie? Si nous devons éventuellement tout abandonner, pourquoi nous accrocher à quoi que ce soit au départ? Cette sorte de pessimisme est le poids que doivent porter ceux qui ont été témoins de périodes terribles (Beckett vécut en France durant l&#8217;occupation allemande) et c&#8217;est aussi le plaisir des étudiants universitaires qui vivent les affres de l&#8217;angoisse de la jeunesse. Je réalise que ma vie ne va pas durer plus que celle d&#8217;une feuille d&#8217;arbre, mais qu’entre le moment où je connais la fraîcheur et la gloire à la cime de mon arbre et celui où je suis jaune sous le râteau du Temps, il y a de bons moments à vivre.</span></p>
<p><span>Samuel Beckett a partagé sa vie avec la même femme, Suzanne Beckett, née Descheveaux-Dumesnil, pendant plus de cinquante ans. Et il semble qu&#8217;il ait été un fan et un joueur enthousiaste de tennis. Dans ces deux passions, je saisis une contradiction entre ce que cet homme a écrit et ce qu&#8217;il a vécu. S&#8217;il prenait plaisir et avait l&#8217;énergie de frapper une bondissante balle jaune au-dessus d&#8217;un filet, s&#8217;il avait la joie et le réconfort de savoir que quelqu&#8217;un l&#8217;attendait à la fin de chaque journée, à quoi tenait donc son désespoir? Une épouse et le tennis, que pouvait-il attendre de plus de la vie? Et tout cela, à part l&#8217;exploration des idées de ceux qui réduisent la mort à un simple seuil qu&#8217;il faut franchir,  rien qu&#8217;un interstice auquel il faut faire attention entre le train de la vie et le quai de l&#8217;éternel.</span></p>
<p><span>Et pourtant, je sais qu&#8217;<em>En attendant Godot </em>est une grande pièce. Vous allez le constater en la lisant. C&#8217;est un chef-d&#8217;oeuvre. Elle accomplit ce qu&#8217;aucune autre pièce n&#8217;avait accompli avant elle.</span></p>
<p><span>Cordialement vôtre</span></p>
<p><span>Yann Martel</span></p>
<p><span>P.J.: un livre de poche dédicacé<br />
</span></p>
<p><strong><br />
Réponse:</strong></p>
<p>à venir&#8230;</p>
]]></content:encoded>
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		</item>
		<item>
		<title>Livre numéro 23: Artistes et modèles, d’Anaïs Nin</title>
		<link>http://www.quelitstephenharper.ca/2008/02/18/livre-numero-23-artistes-et-modeles-d%e2%80%99anais-nin/</link>
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		<pubDate>Tue, 19 Feb 2008 02:59:05 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Uncategorized]]></category>

		<guid isPermaLink="false">http://www.whatisstephenharperreading.ca/wordpress_french/?p=46</guid>
		<description><![CDATA[Dédicace:
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
une œuvre osée,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs voeux,
Yann Martel

Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
C’était la Saint-Valentin il y a quelques jours à peine et nous venons de traverser une longue période de froid intense en Saskatchewan—deux bonnes raisons pour vous envoyer [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><img style="float: right" src="http://www.whatisstephenharperreading.ca/images/cover23.jpg" alt="" /><strong>Dédicace:</strong></p>
<p>À Stephen Harper,<br />
Premier ministre du Canada,<br />
une œuvre osée,<br />
d’un écrivain canadien,<br />
avec ses meilleurs voeux,<br />
Yann Martel<br />
<strong><br />
Lettre:</strong></p>
<p>Le Très honorable Stephen Harper<br />
Premier ministre du Canada<br />
80, rue Wellington<br />
Ottawa ON K1A 0A2</p>
<p><span><span>Cher Monsieur Harper,</span></span></p>
<p><span>C’était la Saint-Valentin il y a quelques jours à peine et nous venons de traverser une longue période de froid intense en Saskatchewan—deux bonnes raisons pour vous envoyer quelque chose qui réchauffe.</span></p>
<p><span>Anaïs Nin—quel joli nom—vécut de 1903 à 1977 et elle fut l’auteure de nombreux romans que je ne connais pas: <em>Les Miroirs dans le jardin</em>, <em>Les Enfants de l’albatros</em>, <em>Le Cœur aux quatre logis</em>, <em>Une espionne dans la maison de l’amour </em>et <em>Barque solaire</em> forment un roman-fleuve intitulé <em>Les Cités intérieures </em>(1959). Elle a aussi publié les romans <em>La Maison de l’inceste</em> (1936), <em>La Séduction du Minotaure</em> (1961) et <em>Collages</em> (1964), et un recueil de nouvelles, <em>La cloche de verre</em>. Le seul plaisir que ces livres m’aient donné a été de me demander quel en était le sujet. De quoi peut bien traiter un roman qui s’intitule <em>Barque solaire</em>?  Qu’était l’<em>albatros</em> et qui étaient ses <em>enfants</em>?</span></p>
<p><span>Nin est surtout connue pour la publication de son journal, qui couvre chaque décennie de sa vie sauf la première (et encore, elle ne l’a ratée que de peu puisqu’elle a commencé à écrire son journal à onze ans). Elle est née en France, a longtemps vécu aux États-Unis, elle était très belle et cosmopolite, elle en est venue à connaître bien des personnalités intéressantes et fameuses, dont l’écrivain Henry Miller, toutes personnes dont elle a parlé et qu’elle a décrites dans son journal. L’importance de ce journal tient au fait que la voix féminine a souvent été maintenue sous silence ou ignorée—elle l’est encore—et qu’un long monologue féminin détaillé qui couvre toute la première moitié du XXe siècle est chose rare.</span></p>
<p><span>Et Anaïs Nin a écrit des textes érotiques. De la littérature osée. Des textes pervers diront certains. De pleines pages où les femmes ne sont pas mouillées parce qu’il pleut et les hommes ne sont pas durs parce qu’ils sont cruels. <em>Artistes et modèles, </em>qui réunit deux nouvelles tirées de ses recueils d’écrits érotiques <em>Vénus érotica</em> et <em>Les Petits oiseaux</em>, voilà le livre que je vous envoie aujourd’hui. Cela peut fort bien vous laisser froid, M. Harper, de lire l’histoire de Mafouka l’hermaphrodite peintre de Montparnasse et de ses colocataires lesbiennes, ou  celle de l’éveil sexuel du modèle d’un peintre de New York, mais il vaut la peine de rappeler que s’il est souvent utile de couvrir notre corps et notre cœur de vêtements—il fait 23 degrés Celsius sous zéro dehors, au moment où je vous écris ces lignes—ces vêtements risquent aussi de cacher, et même d’enterrer une partie essentielle de nous-mêmes, une partie qui n’est pas douée de pensée, mais plutôt de sensations. Les vêtements sont l’apanage les plus habituel de la vanité. Nus, nous sommes honnêtes. C’est la qualité essentielle de ces sulfureuses histoires de Nin; même si elles pourraient avoir été inventées ou enjolivées, elles sont honnêtes. Elles affirment: voici une partie de ce que nous sommes—la nier, c’est nous nier nous-mêmes.</span></p>
<p><span>Cordialement vôtre</span></p>
<p><span>Yann Martel</span></p>
<p><span>P.J.: un livre de poche dédicacé<br />
</span></p>
<p><strong><br />
Réponse:</strong></p>
<p>à venir&#8230;</p>
]]></content:encoded>
			<wfw:commentRss>http://www.quelitstephenharper.ca/2008/02/18/livre-numero-23-artistes-et-modeles-d%e2%80%99anais-nin/feed/</wfw:commentRss>
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		</item>
		<item>
		<title>Livre numéro 22: Pensées, de Marc Aurèle</title>
		<link>http://www.quelitstephenharper.ca/2008/02/04/livre-numero-22-pensees-de-marc-aurele/</link>
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		<pubDate>Tue, 05 Feb 2008 02:57:04 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Uncategorized]]></category>

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		<description><![CDATA[Dédicace:
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
le livre d&#8217;un autre chef de gouvernement,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs voeux,
Yann Martel

Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
Tout comme vous, Marc Aurèle était chef de gouvernement. En 161 ap.J.-C., il devint empereur romain, le dernier des “cinq bons empereurs”—Nerva, Trajan, Hadrien, [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><img style="float: right" src="http://www.whatisstephenharperreading.ca/images/cover22.jpg" alt="" /><strong>Dédicace:</strong></p>
<p>À Stephen Harper,<br />
Premier ministre du Canada,<br />
le livre d&#8217;un autre chef de gouvernement,<br />
d’un écrivain canadien,<br />
avec ses meilleurs voeux,<br />
Yann Martel<br />
<strong><br />
Lettre:</strong></p>
<p>Le Très honorable Stephen Harper<br />
Premier ministre du Canada<br />
80, rue Wellington<br />
Ottawa ON K1A 0A2</p>
<p><span>Cher Monsieur Harper,</span></p>
<p><span>Tout comme vous, Marc Aurèle était chef de gouvernement. En 161 ap.J.-C., il devint empereur romain, le dernier des “cinq bons empereurs”—Nerva, Trajan, Hadrien, Antonin le Pieux, Marc Aurèle—qui régnèrent pendant 84 ans de paix et de prospérité, soit de 96 à 180 ap.J.-C., ère de l’apogée de l’Empire romain.</span></p>
<p><span>Rome mérite qu’on l’étudie. Comment une petite ville au bord d’une rivière devint-elle le centre de l’un des empires les plus puissants que le monde ait connu, en venant à dominer des milliers d’autres petites villes également au bord de rivières, nous enseigne de nombreuses leçons. On ne peut douter que Rome ait été puissante. La dimension même que l’empire atteignit coupe le souffle: depuis l’estuaire du Forth jusqu’à l’Euphrate, du Tage jusqu’au Rhin, s’étendant jusqu’en Afrique du Nord, les Romains ont pendant un temps régné sur la plus grande partie du monde qui leur était connu. Ce qu’ils ne dominaient pas n’en valait pas la peine, pensaient-ils: ils laissèrent ce qui se trouvait au-delà de leurs frontières aux “barbares”. </span></p>
<p><span>Une autre mesure de leur grandeur tient à l’influence romaine qu’on continue de ressentir jusqu’à aujourd’hui. Le sabir local de Rome, le latin, devint la langue maternelle de presque toute l’Europe, et l’italien, le français, l’espagnol et le portugais continuent d’être parlés partout au monde. (Les hordes germaniques d’au-delà du Rhin, entre-temps, réussirent à patronner une seule langue internationale, qui a prospéré, certes, l’anglais.) Nous devons également à Rome notre calendrier, avec ses douze mois et ses années de 365 jours et un quart; les noms des sept jours de la semaine remontent tous à l’époque romaine; et même si nous n’utilisons plus que sporadiquement le système de chiffres romains ( i, ii, iii, iv, v, vi&#8230;), nous avons conservé l’usage de l’alphabet de 26 lettres.</span></p>
<p><span>Malgré sa puissance et sa force, l’Empire romain nous impose une autre leçon: comment il s’est évanoui. Les Romains ont contrôlé d’immenses et lointaines régions pendant des siècles mais maintenant leur empire a totalement disparu. Un Romain, de nos jours, est simplement une personne qui vit à Rome, une ville qui est belle par son amoncellement de ruines. Ce fut bien là le sort de tous les empires: romain, ottoman, britannique, soviétique, pour ne nommer que quelques empires européens. Quel sera le prochain empire à disparaître, le prochain à poindre?</span></p>
<p><span>L’intérêt qu’il y a à lire les <em>Pensées </em>de Marc Aurèle, le livre que je vous envoie cette fois-ci, tient autant à son contenu qu’à la connaissance de celui qui l’a écrit. L’histoire de l’Europe nous a habitués à voir un monarque après l’autre monter sur le trône pour aucune autre raison qu’une filiation directe, ne laissant aucun rôle au talent ou à la compétence. De là cette chaîne sans fin de personnalités médiocres—et je suis charitable—qui en sont venus à gouverner et à mal gérer de nombreuses nations européennes. Ce n’est pas ainsi que Marc Aurèle accéda au pouvoir. L’empereur Antonin le Pieux, dont il a hérité du trône, n’était pas son père biologique.</span></p>
<p><span>Et Marc Aurèle ne fut pas élu non plus. Il fut plutôt choisi. Les empereurs romains léguaient leur empire à leur fils, mais ce lien qui les unissait était rarement biologique. Ils désignaient leur successeur de par un système autoritaire, mais flexible: l’adoption. Marc Aurèle devint empereur parce qu’il fut adopté par l’empereur en place. Chaque empereur choisissait pour lui succéder celui qu’il voulait parmi les nombreux membres talentueux se faisant concurrence au sein de l’élite très diversifiée de Rome. Les membres de cette classe étaient souvent parents, mais il fallait tout de même qu’ils fassent leurs preuves s’ils voulaient avancer dans le monde.</span></p>
<p><span>En cela, la société romaine ressemblait beaucoup aux démocraties modernes de nos jours, avec ses élites imbues de principes et bien instruites qui cherchaient à perpétuer le système et, avec lui, se perpétuer elles-mêmes. La Rome d’alors, de certaines manières, ne semble pas si différente de l’Ottawa, du Washington ou du Londres d’aujourd’hui. À côté de ce que j’appellerais franchement l’étrange abîme de l’essentiel de l’histoire européenne, peuplée d’Européens pensant et se comportant de façon que nous comprenons à peine selon nos critères contemporains, il est surprenant de découvrir un peuple qui, il y a deux mille ans, pensait, luttait, discutait, affichait des principes qu’il dilapidait, et ainsi de suite—imaginez, un peuple en apparence exactement comme nous. De là l’intérêt inépuisable de l’histoire romaine.</span></p>
<p><span>Marc Aurèle était donc un homme de grand talent choisi pour devenir empereur de Rome. En d’autres mots, un politicien, et, comme vous, il était très occupé; il a passé une grande partie de son temps à se battre contre les hordes barbares aux frontières de l’Empire. Mais en même temps, c’était un homme de réflexion—avec un penchant pour la philosophie—qui mettait ses pensées par écrit. C’était en effet un écrivain.</span></p>
<p><span>L’empereur Marc Aurèle était un stoïcien et quelques-unes de ses affirmations sont plutôt sombres: “Tu auras bientôt oublié le monde, et bientôt le monde t’aura oublié” est l’une de ses déclarations caractéristiques. Il fait grand cas dans ses méditations du côté éphémère du corps, de la gloire, des empires, d’à peu près tout. Encore et encore, Marc Aurèle se pousse lui-même à des niveaux toujours plus élevés de pensée et de conduite. Tout cela est fortifiant, salutaire. À bien des titres, c’est un livre parfait pour vous, M. Harper. Un livre pratique pour penser, pour être et pour agir, écrit par un roi-philosophe. </span></p>
<p><span>C’est aussi le genre de livre qu’on ne lit pas tout d’une traite, de la page 1 à la page 163. Il n’y a pas de narration continue, pas d’argumentaire qui se développe. Les <em>Pensées</em> sont plutôt des réflexions indépendantes divisées en douze livres, chacun étant divisé en points numérotés qui vont d’une ligne à quelques paragraphes. Le livre se prête à une série de courtes visites au hasard. Je vous suggère d’inscrire un point en marge de chaque pensée que vous lirez. Ainsi, avec le temps, vous les aurez toutes lues.</span><span> </span></p>
<p><span>Cordialement vôtre</span></p>
<p><span>Yann Martel</span></p>
<p><span>P.J.: un livre de poche dédicacé<br />
</span></p>
<p><strong><br />
Réponse:</strong></p>
<p>à venir&#8230;</p>
]]></content:encoded>
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		<title>Livre numéro 21: Le violoncelliste de Sarajevo, de Steven Galloway</title>
		<link>http://www.quelitstephenharper.ca/2008/01/21/livre-numero-21-le-violoncelliste-de-sarajevo-de-steven-galloway/</link>
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		<pubDate>Tue, 22 Jan 2008 02:36:28 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Uncategorized]]></category>

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		<description><![CDATA[Dédicace:
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
une œuvre pour la personne tout entière,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs voeux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
Vous vous êtes peut-être parfois demandé comment je fais le choix des livres que je vous envoie. Pourquoi ne pas répondre à cette question [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><img style="float: right" src="http://www.whatisstephenharperreading.ca/images/cover21.jpg" alt="" /><strong>Dédicace:</strong></p>
<p>À Stephen Harper,<br />
Premier ministre du Canada,<br />
une œuvre pour la personne tout entière,<br />
d’un écrivain canadien,<br />
avec ses meilleurs voeux,<br />
Yann Martel</p>
<p><strong>Lettre:</strong></p>
<p>Le Très honorable Stephen Harper<br />
Premier ministre du Canada<br />
80, rue Wellington<br />
Ottawa ON K1A 0A2</p>
<p><span><span>Cher Monsieur Harper,</span></span></p>
<p><span>Vous vous êtes peut-être parfois demandé comment je fais le choix des livres que je vous envoie. Pourquoi ne pas répondre à cette question dans cette lettre.</span></p>
<p><span>Tout livre obéit à une convention ou à une autre—que ce soit celle du roman ou celle de la  biographie—et toutes les phrases y sont, soit conventionnelles du point de vue grammatical ou à l’inverse, elles tiennent peu ou pas compte de ces conventions. Il est rare, très rare l&#8217;écrivain réellement non conformiste, et le plus souvent sa révolution se situe à un niveau seulement, affectant, disons, sa perspective et il reste fidèle à la convention en ce qui concerne la ponctuation. Un écrivain qui s&#8217;éloigne du conventionnel à trop de niveaux court le risque de faire fuir son lecteur, qui perd pied dans un territoire si accidenté et qui abandonne sa lecture. <em>Finnigan&#8217;s Wake, </em>de l&#8217;auteur irlandais James Joyce, est un exemple des difficultés d&#8217;une nouveauté si complète.</span></p>
<p><span>Un livre émerge d’une convention, donc, tout comme les catégories de la pensée qui président à la création des livres: art, histoire, géographie, science, etc. Voila ce qui nous  plaît, à nous les humains. Nous aimons les phrases bien ordonnées et les livres de même, tout comme nous aimons les rues en ordre et les gouvernements bien ordonnés.  Ce qui ne veut pas dire que nous sommes des êtres sans audace. Nous somme audacieux; en fait, il n&#8217;y a pas plus audacieuse créature sur la Terre que l&#8217;homme. Prenons un exemple non littéraire: à la fin des années 60 les Américains ont rassemblé en un tout les conventions de la science, de l&#8217;ingénierie, du management et des finances et ont ainsi réussi à atteindre le but extrêmement non conventionnel de lancer sur la Lune deux de leurs citoyens.</span></p>
<p><span>Revenons aux livres. Ils sont les produits d&#8217;une convention, mais il y a de nombreuses conventions. J&#8217;en ai déjà mentionné deux, le roman et la biographie, issues de deux autres conventions: la fiction et la non-fiction. Dans chacune, il y a des sous-conventions, des catégories, des genres. Je vous ai plutôt envoyé des ouvrages de fiction que de non-fiction parce que les premiers offrent une interprétation plus achevée de la vie. Que veux-je dire par là? Je veux dire que la fiction est à la fois plus personnelle et plus synthétique que la non-fiction. La fiction engage la personne tout entière. Un roman traite de la Vie elle-même, alors que l&#8217;histoire s’en tient à un exemple particulier de vie. Un grand roman russe—souvenez-vous du Tolstoï que je vous ai envoyé—aura toujours une résonance plus universelle qu&#8217;une grande histoire de la Russie; on en vient à penser que celui-là parle d&#8217;une certaine manière de soi-même, alors que celle-ci concerne quelqu&#8217;un d&#8217;autre.</span></p>
<p><span>C&#8217;est donc là ma première règle: il doit s’agir d’une œuvre de fiction. Mais il y a plusieurs <em>types</em> d&#8217;œuvres de fiction. Il y a le roman littéraire, le thriller, le roman noir, la satire, etc. Comme vous ne m&#8217;avez pas encore fait connaître vos goûts en littérature, et comme ce n&#8217;est pas mon rôle de juger de ce que vous devriez lire, je n&#8217;ai exclu aucun genre littéraire. Avant tout, n&#8217;importe quel livre que je vous envoie doit être bon; c&#8217;est-à-dire qu&#8217;une fois que vous l&#8217;aurez lu, vous devrez vous sentir plus sage, ou en tout cas plus éclairé.  Ou pour le formuler autrement, comme je vous le disais il y a plusieurs mois, tous ces livres doivent faire accroître votre sens de la <em>quiétude. </em></span></p>
<p><span>Les autres considérations sont simples: (1) je vous envoie des livres courts, en général de moins de deux cents pages. Vous êtes probablement plus occupé que quiconque, et vous devez avoir le sentiment que vous l&#8217;êtes de façon plus importante. Je crois que c&#8217;est une illusion. Comme un ami me l&#8217;a dit un jour, la seule chose qui va passer à l&#8217;histoire, c&#8217;est notre manière d&#8217;élever nos enfants. La vie du peuple canadien est déterminée et construite par chacun des Canadiens et Canadiennes, un petit geste à la fois. Il y a vingt-quatre heures dans une journée et chacun d&#8217;entre nous choisit comment remplir ces heures. Il n&#8217;y a pas une heure de l&#8217;un qui soit plus importante qu&#8217;une heure de l&#8217;autre. Il est par ailleurs plus difficile de saisir le contenu d&#8217;un volume de huit cents pages en fragments de quinze minutes qu&#8217;un mince roman; </span></p>
<p><span>(2) pour la même raison que vous ne vous attribuez probablement pas de longues périodes de plusieurs heures pour plonger votre esprit dans une histoire complexe, je vous envoie des livres qui sont clairs; </span></p>
<p><span>(3) je vous envoie des livres très diversifiés, qui vous donneront preuve de tout ce que la parole peut accomplir. Au rythme d&#8217;un livre toutes les deux semaines, cette exigence est plus difficile à satisfaire. Il y a <em>tellement</em> de bons livres dans le monde, M. Harper. Mais il faut que je me restreigne. J’ai commencé par des livres qui datent, cherchant à élaborer des <em>fondations</em>, et à partir de là, je vais construire jusqu&#8217;à ce que j’arrive à des livres issus de nos nations plutôt jeunes que sont le Canada et le Québec.</span></p>
<p><span>À l&#8217;intérieur de ces vastes paramètres, je choisis les livres que je vais vous faire parvenir spontanément, presque par hasard, simplement parce qu’ils me semblent pouvoir vous intéresser. Et j&#8217;écoute parfois les suggestions des autres, comme je l&#8217;ai fait il y a deux semaines avec <em>Pouvoirs de l&#8217;imagination </em>de Northrop Frye (Est-ce que cette œuvre vous a plu, d&#8217;ailleurs?)</span></p>
<p><span>Mais certaines règles sont faites pour être brisées, et le livre de cette semaine en est un exemple. <em>Le violoncelliste de Sarajevo </em>de Steven Galloway possède un langage clair, mais il est un tant soit peu trop long pour notre mesure (cinquante-huit pages au-delà de la limite); c&#8217;est une œuvre canadienne et elle est tellement récente qu&#8217;on pourrait dire qu&#8217;elle est prénatale: elle n&#8217;a même pas encore été publiée.  Ce roman doit sortir en avril de cette année. L&#8217;édition toute simple que vous avez entre les mains  est ce que les éditeurs appellent un tirage d’essai. On l&#8217;envoie à des libraires, à des journalistes, à des clubs de lecture afin de créer de l&#8217;intérêt et un certain enthousiasme autour d&#8217;un livre avant même sa publication— c&#8217;est un peu comme les politiciens qui font la tournée des barbecues pendant l&#8217;été précédant une élection. Le public général des lecteurs ne voit habituellement pas de tels tirages. Ce que vous avez en mains est donc un objet rare.</span></p>
<p><span>Et c&#8217;est également un grand et puissant roman qui illustre comment des gens peuvent maintenir leur humanité ou la reconquérir quand ils font face à des contraintes extrêmes. Je suis sûr que vous allez entendre parler du <em>Violoncelliste de Sarajevo</em> par d’autres personnes que moi. L&#8217;intrigue se déroule durant le brutal siège de la ville bosniaque de Sarajevo au début des années 1990. Cette histoire a fait les manchettes pendant des années, mais je pense que la plupart d&#8217;entre nous l&#8217;avons suivie de manière léthargique, en nous demandant comment les gens pouvaient se faire de telles choses les uns aux autres. Eh bien, le roman de Galloway explique comment. Ce livre est une œuvre de fiction accomplie: il vous met face à une situation qui peut vous être étrangère, vous la rend familière et vous amène à la comprendre. C&#8217;est ce que je veux dire quand je dis que la fiction engage “la personne tout entière”. En lisant <em>Le violoncelliste de Sarajevo</em> vous êtes là en imagination, à Sarajevo, tandis que les obus de mortier tombent et que les snipers cherchent à vous descendre au moment où vous traversez une rue. Votre esprit voit tout, votre sens moral est outré: toute votre humanité est mise à contribution.</span></p>
<p><span>Tout en étant une vision réfléchie issue de la réalité, <em>Le violoncelliste </em>n&#8217;est pas du journalisme. Il y a une fine intention qui est tissée dans les mailles de la narration réaliste de ses trois principaux personnages. C&#8217;est ce que vous verrez en lisant la dernière ligne du roman, qui est magnifique.</span></p>
<p><span>Cordialement vôtre</span></p>
<p><span>Yann Martel</span></p>
<p><span>P.J.: un tirage d’essai dédicacé<br />
</span></p>
<p><strong><br />
Réponse:</strong></p>
<p>à venir&#8230;</p>
]]></content:encoded>
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		</item>
		<item>
		<title>Livre numéro 20: Pouvoirs de l&#8217;imagination, de Northrop Frye</title>
		<link>http://www.quelitstephenharper.ca/2008/01/07/livre-numero-20-pouvoirs-de-limagination-de-northrop-frye/</link>
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		<pubDate>Tue, 08 Jan 2008 02:34:51 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Uncategorized]]></category>

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		<description><![CDATA[Dédicace:
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
un livre qui défend l’essentiel,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs voeux,
Yann Martel

Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
J’espère que votre famille et vous avez passé un beau Noël et que vous revenez au travail avec un esprit et un cœur revigorés. Mon impression [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><img style="float: right" src="http://www.whatisstephenharperreading.ca/images/cover20.jpg" alt="" /><strong>Dédicace:</strong></p>
<p>À Stephen Harper,<br />
Premier ministre du Canada,<br />
un livre qui défend l’essentiel,<br />
d’un écrivain canadien,<br />
avec ses meilleurs voeux,<br />
Yann Martel<br />
<strong><br />
Lettre:</strong></p>
<p>Le Très honorable Stephen Harper<br />
Premier ministre du Canada<br />
80, rue Wellington<br />
Ottawa ON K1A 0A2</p>
<p><span><span>Cher Monsieur Harper,</span></span></p>
<p><span>J’espère que votre famille et vous avez passé un beau Noël et que vous revenez au travail avec un esprit et un cœur revigorés. Mon impression est que nous allons être très occupés, vous et moi, en 2008. J’ai un livre à terminer et vous avez un gouvernement à diriger. Nous espérons bien recevoir de bonnes critiques pour notre travail respectif.</span></p>
<p><span>J’ai séjourné à Moncton à la fin de novembre dernier, afin de participer à une série d’événements organisés par le Festival littéraire Northrop Frye, qui a lieu annuellement dans cette ville en avril. Une personne m’a demandé, avec un très joli accent acadien: “As-tu lu <em>The Educated Imagination </em>de Northrop Frye?”</span></p>
<p><span>Je n’avais pas lu <em>Pouvoirs de l&#8217;imagination </em>de Frye. De fait, je n’avais rien lu de lui. Northrop Frye—et je l’apprends en vous le disant, en me renseignant—a vécu de 1912 à 1991, passant ses années de formation à Moncton (d’où le nom du Festival) et l’essentiel de sa vie adulte à l’Université de Toronto, où il a été un formidable phare. Frye était un critique littéraire de niveau mondial qui a publié des oeuvres telles que <em>Fearful Symmetry: A Study of William Blake; Anatomie de la critique</em>; et <em>Le Grand Code: La Bible et la Littérature.</em> Il a vécu une vie intellectuelle fascinante, essentiellement nourrie par la littérature, et il a beaucoup donné à ses étudiants et à ses lecteurs. Il fut un grand penseur, un grand professeur, un grand Canadien.</span></p>
<p><span>Il faut que je vous explique pourquoi je n’avais pas, jusqu’ici, lu Frye. Ce n’était pas de la paresse intellectuelle. C’était plutôt une décision consciente. Frye, je le répète, était critique littéraire. Il observait la littérature, il voyait <em>à travers</em> la littérature, y notant des symboles récurrents, des structures sous-jacentes, des métaphores universelles. Tout cela est captivant, bien sûr—mais pas pour le jeune homme que j’étais quand j’ai commencé à écrire. La connaissance de soi est souvent une bonne chose—cela vous apprend où sont vos limites—mais un surcroît trop tôt peut gâter l’artiste naissant en vous si cela vous donne le sentiment que vous n’avez rien d’original en votre centre même, que vous n’êtes qu’une pâte destinée à un moule. Alors, je ne voulais, tout comme maintenant, qu’écrire, créer, inventer. Je ne voulais pas qu’on me dise ce que j’étais en train de faire, qui je répétais, à quelle convention j’obéissais. Pourquoi prendre conscience de moi-même si cela devait m’empêcher d’écrire?  J’évitais donc la critique littéraire, ces mots et ces livres qui risquaient de souffler la petite flamme de ma créativité. Le trope était trop pour moi.</span></p>
<p><span>Mais tout de suite après sa question au joli accent, l’Acadienne m’a remis le livre en question, <em>The Educated Imagination</em> de Northrop Frye. Elle a pensé à ce présent à cause du petit club du livre que nous menons, vous et moi. Elle s’est demandé si ce livre ne vous plairait pas. (Il faut que je vous le dise: je reçois constamment des suggestions de livres à vous envoyer). J’ai senti qu’il ne serait 