Livre Numéro 99: Une histoire de la lecture, de Alberto Manguel, traduit de l’anglais par Christine Le Boeuf
Le 17 janvier, 2011
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
une histoire de la lecture, une histoire d’être
d’un écrivain (et un lecteur) canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
Je ne vous ai que rarement envoyé des essais, mais Une histoire de la lecture, d’Alberto Manguel, est un ouvrage qui convient tellement à notre quasi dialogue que j’ai décidé de le choisir pour cette semaine. C’est un ouvrage cosmopolite et engageant dans son érudition, une érudition qui navigue facilement à travers l’histoire et traverse les frontières, comme si la planète Terre était un livre que Manguel aurait lu attentivement en prenant note de toutes les références historiques, littéraires, religieuses, philosophiques, physiologiques, archéologiques, sociologiques, biographiques, commerciales, géographiques, techniques, personnelles et anecdotiques qui aient un lien avec la lecture. Pour tout dire, la lecture, c’est tout. Non pas parce que tout le monde est lecteur de livres. Ce n’est pas le cas. C’est plutôt parce que le monde, et tout ce qu’il y a dedans, est en effet une espèce de livre. Manguel cite Walt Whitman, dans Feuilles d’herbe:
Dans tout objet, montagne, arbre, étoile—dans toute naissance et vie,
Comme une partie de chaque signification—issue de chacune—, derrière l’ostensible,
Un code mystique attend, non révélé.
(C’est formidable, du Whitman. C’est un poète passionnant, dont la poésie stimule la perception que le lecteur a de la vie.) Le monde, comme un livre, doit être élucidé. Alors un archéologue lit un fossile comme un lecteur lit un roman policier, en se demandant Mais qu’est-ce qui s’est passé? De même, la personne qui aime lit le visage de la personne aimée comme un lecteur lit un roman sentimental, y trouvant réconfort et sécurité. Parallèlement, un politicien lit une enquête d’opinion publique comme un croyant lit les Écritures, en se demandant Quel sera mon sort? Et tout comme il est regrettable qu’un lecteur ne trouve pas que ça vaille la peine de terminer la lecture d’un livre, et d’un autre, et d’un autre encore jusqu’à devenir, ipso facto, un non lecteur ou une non lectrice, il est triste qu’un homme, une femme ou un enfant se détourne du monde considérant qu’il ne mérite pas qu’on le lise. Autant dans les livres que dans le monde, il y a un mystère, un “code…non révélé,” et comme c’est une joie de se baigner, de nager, de se noyer presque, dans ce mystère. Parmi les nombreuses grandes qualités du livre de Manguel, il y a celle-ci: grâce à l’abondance de données curieuses et intéressantes, il prouve de manière jubilatoire que nous appartenons à une espèce curieuse et intéressante.
Contrairement à un roman, qui est comme un long fil qui doit rester tendu pour être bon et exige donc du lecteur une attention soutenue, si ce n’est constante, Une histoire de la lecture est composée de nombreux fils courts et colorés et on peut très bien la lire de façon intermittente. Le style de Manguel est élégant, aisé et il rassemble sans effort apparent ses nombreux éléments disparates. Malgré son ampleur, Une histoire de la lecture demeure un ouvrage personnel, non seulement parce que le je de Manguel, raffiné, charmant, intervient pour partager une expérience ou une anecdote de sa longue et heureuse vie de lecteur, mais parce que c’est véritablement une œuvre personnelle. Remarquez l’article du titre; c’est Une histoire et non L‘Histoire de la lecture. En faisant ce choix, Manguel reflète tout simplement l’un des pouvoirs si plaisants de la personne qui lit: celui de choisir et d’interpréter comme elle le veut. L’histoire de la lecture de Manguel pourrait ainsi être fort différente de la mienne ou de la vôtre. Son histoire à lui est riche, variée, joyeuse. Comment serait la vôtre?
Je crois bien que le prochain envoi que je vous ferai, d’un livre et d’une lettre, sera le dernier.
Cordialement vôtre,
Yann Martel
P.J.: un livre dédicacé
Réponse:
à venir…
