Livre Numéro 98: Sire Gauvain et le Chevalier vert
Le 3 janvier, 2011
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
d’un écrivain canadien,
avec ses vœux pour 2011,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
Pourquoi ne pas commencer la nouvelle année, dont nous espérons qu’elle sera bonne, par quelque chose d’ancien et de sûrement bon? Il y a quelques semaines, j’ai rencontré par hasard Doug Thorpe, le sympathique directeur du Département d’anglais de l’Université de la Saskatchewan. C’est un grand connaisseur de Sir Walter Scott, alors je lui ai demandé s’il avait une œuvre courte de Scott à me suggérer pour nos projets de lecture. Il hocha la tête. “Il n’y a pas d’œuvre courte chez Sir Walter Scott. Il était terriblement bavard. Tout livre qu’il écrivait comptait au moins six cents pages.” Tant pis pour Sir Walter Scott et notre club du livre vite-vite-ça-presse-je-suis-occupé. Pouvait-il me suggérer autre chose, à brûle-pourpoint, lui demandai-je. Il réfléchit un instant. “Lui as-tu envoyé Sire Gauvain et le Chevalier vert?” Non. Doug m’invita à son bureau et fouilla sur ses tablettes pendant un moment. “Tiens, le voici,” dit-il, en me tendant le livre en question.
Tenez, le voici en effet. J’ai été d’autant plus touché par ce cadeau qu’un nom en page couverture me sauta immédiatement aux yeux: James Winny, éditeur et traducteur. James Winny enseignait à l’Université Trent, à Peterborough, en Ontario, là où j’ai obtenu un baccalauréat en philosophie. Il était mon directeur de séminaire lors d’un cours de première année d’introduction à la littérature anglaise. Je suis convaincu que le professeur Winny m’a totalement oublié à l’instant même où son cours a pris fin, mais je me souviens encore parfaitement de lui. Une fois par semaine, sept ou huit étudiants comme moi nous réunissions dans son bureau, où il nous engageait dans une discussion sur un ouvrage de littérature. C’était un homme dans la soixantaine, à l’allure patricienne, à la voix forte, à l’élégant accent anglais et il était chaleureux, de manière flegmatique. Les temps ont changé. De nos jours, dans un système universitaire canadien destiné davantage à la formation de travailleurs économiquement utiles qu’à celle de citoyens à la pensée critique, il serait inimaginable que huit étudiants de première année disposent d’une séance hebdomadaire d’une heure auprès d’un professeur titulaire, mais c’était bien comme ça à l’époque, au début des années 1980, à l’Université Trent. Ces échanges m’ont marqué. Un jour, le professeur Winny lut à voix haute Four Quartets de T.S. Eliot. Il maitrisait toute une gamme d’accents anglais et ainsi, pour nous, il donna vie au poème; et comment! Je me souviens aussi d’une discussion que nous avions eue sur L’Agent secret, de Joseph Conrad, qu’il considérait comme un roman parfait—avec une autorité qui prenait tout de même l’allure d’une suggestion. À chaque rencontre il nous faisait voir des éléments d’une œuvre que nos esprits encore immatures n’avaient pas saisis au départ. C’était passionnant d’être ainsi guidé dans ce cheminement intellectuel.
Je me souviens clairement de James Winny, mais je n’avais pas pensé à lui depuis des années et soudain, vingt-cinq ans plus tard, son nom et son œuvre réapparaissaient devant moi. Ç’a a été un plaisir de me retrouver à nouveau dans le champ de sa pensée. J’aurais bien aimé être dans une classe où il aurait commenté Sire Gauvain et le Chevalier vert.
Sire Gauvain a été composé par un poète anonyme de la fin du 14e siècle “dans un dialecte régional caractéristique du nord-ouest de l’Angleterre,” comme nous en informe l’introduction du professeur Winny. L’une des qualités de l’édition Broadview que je vous envoie, c’ est qu’elle est bilingue, le texte original étant imprimé sur les pages paires, à gauche, et le texte traduit sur les pages impaires, à droite. Pour moi, le texte en moyen anglais est à peu près incompréhensible et je n’ai guère de patience pour ce genre de jeu linguistique. Je suis prêt à accorder aux langues que je ne parle pas toute la beauté et la subtilité que le génie humain peut inventer, et un contenu culturel plus riche que les collections de n’importe quel musée, mais la première chose que je remarque, moi, c’est la barrière de l’incompréhension. C’est comme si je parlais à une clarinette—quoiqu’une clarinette soit censée être belle alors qu’une langue est censée communiquer, avec la beauté en plus. Je constate que mon regard, quand il se porte sur le texte de la page de gauche, saute d’un endroit à un autre, cherchant un mot ou une expression qu’il comprenne, et il se lasse vite de l’exercice, tandis que la page de droite saisit l’esprit et brille de clarté. À droite, je ne vois pas tant les mots que les images. Mais voyez par vous-même. Vous allez peut-être prendre plaisir à déchiffrer le moyen anglais.
Ce qui m’a surpris de la traduction de Sire Gauvain à l’anglais moderne faite par le professeur Winny, c’est à quel point l’histoire a été portée jusqu’à moi. Encore et encore, à mesure que je lisais le poème, une chose se révélait, me frappait: la personnalité des personnages, qu’il s’agisse de Sire Gauvain ou du Chevalier vert ou de Sire et Dame Bertilak. Comparez cela à une autre œuvre de littérature européenne ancienne que je vous ai envoyée récemment, le Niebelungenlied allemand. À aucun moment me suis-je imaginé Sivrit ou Kriemhilt, Prunhilt ou Hagen comme de vraies personnes. C’étaient plutôt des symboles littéraires insérés dans une histoire vivante. Sire Gauvain est aussi un symbole de ce genre—concernant les codes de chevalerie et de l’amour courtois, qu’on peut identifier comme des idéaux médiévaux qui visaient à réconcilier la sollicitude aimante du Christ avec la brutale réalité sociale de l’époque—mais Sire Gauvain est un symbole dont la forme humaine semble plus concrètement réelle. Prenez ces vers:
Et quand le chevalier vit son sang tacher la neige
Des deux pieds il fit un bond plus long que la longueur d’une lance,
Il saisit son heaume et se l’enfonça sur la tête,
Il se secoua les épaules pour faire tomber son splendide bouclier,
Il tira une épée brillante et parla d’une voix furieuse—
Jamais depuis qu’il était né de sa mère
Cet homme ne s’était senti à moitié aussi soulagé—
“Gardez-vous d’attaquer, sire, ne le tentez pas à nouveau!”
C’est le bond en avant, la hâte de mettre son équipement en place, l’affirmation directe de son soulagement et puis l’avertissement apeuré—je ne puis m’imaginer Sivrit, dans le Nibelungenlied, manifestant autant d’émotions si parfaitement humaines.
Ou prenez ces strophes dans la troisième partie où Dame Bertilak tente à plusieurs reprises de séduire Sire Gauvain, qui se repose sur son lit. L’érotisme de ces pages est manifeste, et moi-même j’en ai été séduit. Je ne sais pas comment Sire Gauvain a pu résister à ces pulsions si naturelles.
Ce qui est fascinant à lire, c’est l’élaboration consciente, dans l’esprit de Sire Gauvain, de ce que son code exige de lui. Nous observons un homme qui tente de respecter son idéal, et qui regrette sa faiblesse quand il n’y arrive pas. Cela n’est pas seulement intéressant, c’est émouvant. Chacun de nous, dont vous et moi, devons chaque jour lutter pour être fidèles à nos idéaux.
Sire Gauvain est une œuvre d’une remarquable intimité. Cet intimisme résulte non seulement du nombre limité de personnages, mais il est aussi dû à un drame qui est intériorisé. L’histoire, même si elle se déroule sur une grande partie du territoire britannique, une échelle bien vaste pour l’époque, se passe toujours essentiellement en présence de Sire Gauvain. Le lecteur devient ainsi le Sancho Panza de son Don Quichotte.
La description des saisons, tout particulièrement de l’hiver, est superbe. Les scènes de chasse sont à couper le souffle. Et tout est transmis au lecteur dans une langue poétique qui est claire, vigoureuse et vraie, de cette vérité où le langage ordonne la réalité et lui donne un sens. Cette langue est celle des grands écrivains et notre poète anonyme du nord-ouest de l’Angleterre était sûrement cela, un grand écrivain.
Je ne vous ai encore rien dit de l’intrigue. Sire Gauvain est à Camelot avec Arthur et les autres Chevaliers de la Table ronde. C’est Noël, on joue à divers jeux et tout le monde s’amuse (dans cette histoire, on s’amuse beaucoup, on est à l’aise, on a du plaisir). Et puis apparait dans le hall un chevalier qui est un étranger pour tous. C’est un géant, mais il frappe grandement pour une autre raison: lui et son cheval sont entièrement verts, d’un brillant vert émeraude. Il entre, descend de cheval, et dit qu’il veut participer à un jeu de Noël: il recevra un coup direct de la part de n’importe qui en échange de pouvoir rendre la réciproque un an et un jour plus tard. Il raille la cour jusqu’à ce que Gauvain s’avance. Gauvain se saisit d’une hache. Le Chevalier vert reste impavide. Gauvain lui tranche la tête. Plutôt que de tomber, le Chevalier se penche, saisit sa tête et la lève en l’air. La tête parle: Je te reverrai dans un an et un jour, Sire Gauvain. Le Chevalier se remet en selle, tenant toujours sa tête dans ses mains, et s’en va.
Une année passe vite quand on en craint la fin. À l’automne, Sire Gauvain se lance à la recherche du Chevalier vert pour remplir sa part du terrible engagement…
Sire Gauvain et le Chevalier vert peut être lu comme une allégorie chrétienne—quoiqu’elle ne soit pas lourdement religieuse mais plutôt sensible à la faiblesse de la chair—ou l’œuvre peut être tout simplement lue comme une histoire prenante. Quoi qu’il en soit, j’espère que ce livre vous aidera à vous préparer aux défis, aux tentations et aux gratifications de l’année 2011.
Bonne et heureuse année.
Cordialement vôtre,
Yann Martel
P.J.: un livre dédicacé
Réponse:
à venir…
