Livres Numéro 97: Paul à Québec, de Michel Rabagliati; Le géant de la gaffe, de André Franquin; et Le Lotus bleu, de Hergé

Dédicace:

À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
trois leçons de français,
trois cadeaux de Noël,
d’un écrivain canadien,
Joyeux Noël,
Yann Martel

Lettre:

Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa ON K1A 0A2

Cher Monsieur Harper,

La bande dessinée jouit en France et en Belgique d’une tradition bien établie. J’ai grandi en l’appréciant, puisque j’ai passé quatre ans de mon enfance en France. J’adorais Astérix et Obélix, Tintin, Lucky Luke, Spirou et Fantasio, Philémon et bien d’autres. Quand je suis rentré au Canada à l’âge de douze ans, j’ai découvert ici que les bandes dessinées généralement disponibles en anglais—les Marvel Comics—étaient intéressantes, mais tristes et dépourvues d’humour—et qu’elles avaient un goût d’ailleurs, puisqu’elles étaient américaines.

Vous avez fait de louables efforts pour maitriser la langue française, comme je l’ai déjà noté, alors j’ai pensé que je vous enverrais trois albums de bandes dessinées en français, Le géant de la gaffe, d’André Franquin, Le Lotus bleu, de Hergé, tous les deux belges, et Paul à Québec, de Michel Rabagliati, qui est québécois.

Le géant de la gaffe met en vedette Gaston Lagaffe, un commis de bureau responsable, en principe, du courrier des lecteurs de la revue qui l’emploie, Spirou. De fait, il ne s’applique à rien d’autre qu’à poursuivre ses propres intérêts, qu’ils soient artistiques ou techniques et qui n’incluent jamais, au grand jamais, la correspondance avec les lecteurs. Il a tendance à faire des gaffes. Les gaffes de Gaston sont d’un genre qui lui est particulier. Il est la terreur de ses compagnons de bureau et, vraiment, de tout le voisinage. Curieusement, malgré ses nombreuses mésaventures catastrophiques, il n’est jamais congédié.

Chaque page de l’album est une planche autonome, contenant sa propre anecdote; il n’y a donc pas d’histoire continue. Mais les mêmes personnages sont présents dans toute l’œuvre. Le génie de la série des Gaston Lagaffe est d’abord et avant tout visuel. Prenez la page 8, où Gaston offre à Prunelle, son patron, de le reconduire dans sa voiture, qui est une antiquité. Il vient tout juste d’y installer un gadget nouveau genre, des ceintures de sécurité (nous sommes en 1977). Prunelle est un rien préoccupé, mais Gaston le rassure: il les a installées lui-même. Hélas, Gaston a accidentellement attaché la ceinture de sécurité de Prunelle à l’arbre de transmission du moteur, alors à mesure qu’il avance la ceinture de sécurité commence à s’enrouler autour du moyeu, enfonçant Prunelle à travers son siège vers le châssis de la voiture. Regardez l’illustration du milieu, dans la troisième rangée, où Prunelle a été complètement aspiré dans son siège. Voyez son pied en l’air, son poing serré, entendez le bruyant CRRRAC. C’est épouvantablement drôle. Mieux encore, à la page 29, où Gaston a donné à Lebrac, un collègue, une cuillerée de sa sauce au piment rouge pour qu’il lui dise si elle est assez épicée. Voyez l’effet qu’elle fait sur Lebrac. Les dessins sont extraordinairement expressifs.

En comparaison, Tintin est dépourvu de tout humour. Les blagues, quand il y en a, ne sont pas particulièrement drôles. Et le style du dessin est plus laborieux. Mais le génie de Tintin est ailleurs, dans l’ample souffle de sa narration. La longue série des Tintin—le premier, Tintin au Congo, a été publié en 1930, et le dernier, le vingt-deuxième, Tintin et les Picaros, en 1976—est dramatique à dessein et a séduit des millions de lecteurs à travers le monde à cause des aventures qui s’y déroulent. Le Lotus bleu, le Tintin que je vous offre cette semaine, est l’un des premiers, il date de 1934 (dans sa version originale en noir et blanc), mais ça ne change rien, l’aventure vous emporte. Et quelques-unes des illustrations sont quand même saisissantes. Jetez un coup d’œil sur les grandes illustrations de la page 6 et de la page 26, par exemple.

Et il faut placer Hergé dans son contexte historique. Il a, pourrait-on dire, inventé la langue propre aux illustrations des bandes dessinées. Cette façon de raconter une histoire, encadré par encadré pour que la narration soit claire et fluide, avec des gros plans et des grands angles; les détails visant à traduire une émotion, par exemple des étoiles qui gravitent autour de la tête pour marquer la douleur ou encore des gouttes de sueur virevoltant pour illustrer l’anxiété ou l’étonnement; l’ambition de raconter une histoire complète à la fois mémorable et captivante—tout cela a commencé avec Georges Rémi (il a inversé ses initiales pour créer son pseudonyme, Hergé). Je ne veux pas pousser trop loin mon interprétation, car je ne suis pas un historien du sujet, mais je crois bien que Tintin est le grand-père de la bande dessinée narrative franco-belge. Il est le géant sur les épaules duquel les artistes qui lui ont succédé se sont tenus, dont Franquin et, de notre côté de l’Atlantique, Michel Rabagliati, l’auteur de Paul à Québec.

Paul à Québec est le sixième titre d’une série. L’album raconte la triste histoire de la maladie et de l’agonie du beau-père de Paul. C’est très émouvant. Je ne crois pas que vous pourrez terminer la lecture de cette histoire les yeux secs. La langue, dans cette série, manifeste une assurance qui témoigne de la maturité qu’a acquise la bande dessinée, apte à raconter une histoire tout aussi sérieuse que si elle était écrite avec les seuls mots, riche de détails illustrés tout aussi puissants que les métaphores bien choisies d’un romancier de talent. Paul est tout à fait ancré dans la langue et la culture du Québec. Je l’ai lu avec une certaine dose de nostalgie, reconnaissant plusieurs des éléments (l’étrange restaurant des premières planches, par exemple, le Madrid, qui existe toujours entre Montréal et Québec). C’est d’où je viens, me suis-je dit. C’est le peuple qui est le mien, ces histoires sont les miennes aussi.

À vous et à votre famille, joyeux Noël.

Cordialement vôtre,

Yann Martel

P.J.: trois bandes dessinées en français, dédicacées

Réponse:

à venir…