Livre Numéro 96: Six personnages en quete d’auteur, de Luigi Pirandello

dicace:

À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux
Yann Martel

Lettre:

Le Très honorable Stephen Harper   
Premier ministre du Canada  
80, rue Wellington  
Ottawa ON K1A 0A2

Cher Monsieur Harper,

L’un des grands monuments du théâtre européen du 20e siècle, c’est Six personnage en quête d’auteur, de Luigi Pirandello. En quelques mots: un Italien; 1867-1936; auteur de nouvelles, de romans, de pièces de théâtre; prix Nobel de littérature en 1934.

Six personnages en quête d’auteur a été joué pour la première fois en 1921. Comme plusieurs œuvres audacieuses, elle a divisé le public avant de le conquérir. Elle a rendu Pirandello célèbre dans le monde entier. C’était une pièce comme il n’y en avait jamais eu auparavant. Au début, il n’y a qu’une scène vide, non pas un espace qui se veut une salle de séjour ou un jardin ou quelque autre endroit, mais seulement ça: une scène vide. Progressivement, des acteurs se présentent, bientôt suivis par un metteur en scène, un souffleur, un accessoiriste, et les divers autres membres d’une troupe de théâtre. Ils se préparent à répéter une pièce. Le recours à une mise en abîme, soit à une pièce à l’intérieur de la pièce, n’est pas si révolutionnaire que ça. Shakespeare s’en est servi dans Hamlet, par exemple. Mais il s’agit là d’une pièce complète dans une pièce complète. Ici, au début de Six personnages, la mécanique interne de l’artifice théâtral est révélée en toute transparence; les acteurs apparaissent en tant qu’acteurs, flânant sur la scène, bavardant, fumant, lisant un journal, et le metteur en scène et ses acolytes, qu’on ne voit habituellement jamais, sont parfaitement visibles. Tout cela a l’apparence de la vie réelle et ordinaire. Et alors—et c’est ici que la révolution pirandellienne débute—le portier, en s’excusant, vient interrompre le metteur en scène pour lui annoncer que des gens veulent le voir. Le metteur en scène est contrarié. Il ne faut jamais interrompre une répétition! Mais ces gens insistent, déclare le portier. En fait, ils se sont déjà introduits jusqu’à la scène, six d’entre eux, un homme, une femme, une jeune femme, un jeune homme, et deux enfants. Le metteur en scène leur demande avec impatience: qui êtes-vous, que voulez-vous?

Le Père répond: “Nous sommes en quête d’un auteur.” Ils sont—c’est-à-dire le Père, la Mère, la Belle-fille, le Fils, le Garçon et l’Enfant—des personnages qui ont été abandonnés par leur auteur. Ils sont venus à ce théâtre en espérant que le metteur en scène deviendrait l’auteur qui leur permette d’accomplir leur mission. Le metteur en scène et les acteurs les accueillent avec incrédulité et consternation. Après tout, ce ne sont pas des fantômes, ces personnages, ce sont des êtres de chair et de sang. Et pourtant, ils insistent pour dire qu’ils sont des personnages. Est-ce qu’ils s’excusent de leur étrange situation? Pas du tout, car “vous savez très bien que la vie est pleine d’une infinité d’absurdités qui, étrangement, n’ont même pas besoin d’avoir l’air plausible ou réel puisqu’elles sont vraies.”

Les mots “réel” et “vrai” reviennent souvent dans la pièce. Ils sont au cœur du sujet même de l’œuvre. L’idée saugrenue de personnages qui surgissent dans la vraie vie n’est jamais abandonnée tout au long de Six personnages. Bien au contraire, elle est obstinément présente. Ce que Pirandello recherche, c’est brouiller la distinction entre le réel et le vrai, le concret et l’imaginaire. Car ce qui est réel peut ne contenir aucune vérité au delà d’une simple et factuelle matériallité, et ce qui est vrai peut n’avoir pas besoin du sceau concret de la réalité pour être encore vrai. Cette insistance n’est pas une coquetterie littéraire. Une forte proportion de la vie est illusion. Celui que vous étiez auparavant, M. Harper, quand vous étiez un jeune-turc du Parti réformiste, a disparu. Il était réel, mais il a disparu. Qui peut affirmer que qui vous êtes aujourd’hui ne va pas une fois de plus disparaître dans un brouillard tandis que vous devenez qui vous serez demain? Des milliards de personnes sur la planète ont disparu de la même façon, leur réalité dissoute dans le néant, au début, d’une manière subtile tandis qu’elles se déplaçaient d’une incarnation vers une autre en grandissant, puis en vieillissant, et puis totalement et concrètement alors qu’elles étaient avalées par le néant qu’est la mort. Mais voyez par ailleurs le personnage littéraire. Un personnage est toujours qui il est, ou qui elle est, ne se modifie jamais, est permanent, immortel. Tous les spectateurs de Hamlet meurtent éventuellement, mais Hamlet demeure, vivant et immuable sur les pages de la pièce. Comme dit le Père à un certain moment, un personnage “est toujours ‘quelqu’un’. Mais un homme…pourrait fort bien n’être ‘personne’.”

Que de fantaisies futiles, direz-vous. Mais songez à ceci: l’art est l’essence de la vie. L’art est la vie, mais sans la banalité, sans l’ordinaire, sans le terre à terre. Dans un roman, un personnage ne fait jamais perdre son temps au lecteur en l’amenant au supermarché ou en le prenant à témoin de son brossage de dents et de l’usage de la soie dentaire, et dans une pièce, on épargne au spectateur les Bonjour-comment-ça-va et autres banalités qui saupoudrent nos échanges quotidiens. Ces choses sont exclues parce que le roman ou la pièce doivent se limiter à raconter l’essentiel. Ces œuvres possèdent donc une vérité plus vaste qu’une grande partie de la réalité, souvent ennuyeuse et insignifiante. Si vous continuez d’affirmer que le théâtre et les romans manquent quand même de réalité, ne faudrait-il pas que ce soit dit en le regrettant plutôt qu’avec arrogance. Ne souhaitons-nous pas que la vie soit plus semblable à l’art? Beaucoup, beaucoup de gens le souhaiteraient, il me semble. Et certains y arrivent vraiment. Est-ce que l’expression courante “c’est un vrai personnage” au sujet de quelqu’un qui nous fait une forte impression n’en est pas la preuve? C’est du pur Pirandello.

Ce que Pirandello veut faire, d’après moi, c’est remettre en question le contenu et l’apparence de la réalité. La réalité est moins réelle qu’elle n’en a l’air. De plus, il peut être difficile de voir la vérité, et encore plus de l’accepter. Une autre façon de le dire serait d’affirmer que la vie est davantage un produit de l’imagination que nous ne le réalisons. Alors nous sommes nous aussi, parfois, des personnages en quête d’un auteur, d’une direction, d’un sens, tandis qu’à d’autres moments nous sommes des acteurs consciemment—ou peut-être inconsciemment—en train de jouer notre rôle.   

J’espère que vous aurez l’occasion un jour de voir sur scène Six personnages en quête d’auteur. J’en ai vu une version moderne il y a quelques années à Londres. Ce fut une expérience vivifiante.

Je regrette que la traduction que je vous envoie ne soit pas très bonne. Elle date de près de soixante ans et est écrite en anglais britannique désuet. Il y a même un personnage qui s’exclame “By Jove!” Cela me hérisse, mais c’est la seule version que j’aie pu trouver à pied levé. En sus, le livre est en mauvais état. Mais cela n’est qu’une réalité passagère d’une œuvre d’art par ailleurs toujours vraie.

Cordialement vôtre, 

Yann Martel   

P.J.: un livre  de poche dédicacé 

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à venir…