Livre Numéro 95: La ronde de l’amour, de W. Somerset Maugham
Le 22 novembre, 2010
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
avoir bavardé avec Thomas Hardy,
être comme Rosie,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
La couverture est vilaine, mais le livre est bon. La ronde de l’amour—Cakes and Ale en anglais—est la première œuvre de Somerset Maugham que je vous envoie. Maugham est un écrivain anglais qui a vécu de 1874 à 1965, auteur prolifique de romans, de pièces de théâtre, de nouvelles, et de récits de voyage. Son chef-d’œuvre est Servitude humaine—Of human bondage. Oh, à quelle peine se soumet le coeur qui se languit d’amour! Mais le calvaire de Philip Carey aux mains de Mildred devra attendre, quand vous disposerez de plus de temps pour lire: Servitude humaine est un livre long, de près de sept cents pages. Alors La ronde de l’amour, avec ses 190 pages bien comptées, devra suffire pour l’instant.
Normalement, je pense qu’on ne situerait pas Maugham au premièr plan de la littérature anglaise. Sa pratique littéraire était trop vieillotte, ignorant toute nouveauté, toute expérimentation. Il écrivait des romans à la même époque où ses contemporains modernistes, Hemingway, Faulkner, Joyce et Woolf réinventaient le roman. Mais qu’à cela ne tienne, écrire n’est pas un concours. Tant que la lecture est plaisante, continuons à lire. Maugham s’appuyait sur les piliers d’une bonne histoire—personnage, intrigue, émotion—et il s’en servait très bien.
La ronde de l’amour met en vedette des membres de ma profession. J’ai pensé que ça pourrait vous amuser de voir comment les scribouilleurs fonctionnent. Les principaux personnages—Edward Driffield, Alroy Kear, William Ashenden—sont tous les trois écrivains. Le premier est décrit comme auteur majeur de la fin de la littérature victorienne, le second comme ayant plus d’ambition que de talent, tandis que le troisième est notre narrateur, modeste mais plutôt irascible. On dit que Maugham s’est inspiré de Thomas Hardy pour son personnage d’Edward Driffield. Dans la préface qu’il a écrite, Maugham mentionne qu’un jour, lors d’un dîner, il avait rencontré Thomas Hardy, alors âgé, et qu’il avait bavardé en tête-à-tête avec lui pendant trois quarts d’heure (imaginez ça: converser seul à seul avec Thomas Hardy!), mais il nie explicitement un quelconque lien. Il pose ce jugement surprenant sur Hardy: “J’ai lu Tess d’Urberville à dix-huit ans avec un enthousiasme tel que j’ai décidé que j’allais épouser une fille de ferme, mais je n’ai jamais été aussi emballé par ses autres livres que la plupart de mes contemporains, et je ne pensais pas que son anglais était très bon.” C’est ce que dit Maugham, mais son personnage de William Ashenden émet une opinion tout aussi tiède au sujet du fictif grand écrivain Edward Driffield. Créer une aura de gloire pour un personnage est difficile, et Maugham y arrive admirablement avec Driffield, mais si vous préférez croire que Driffield est Hardy, allez-y. Il n’y a pas de problème à amplifier la fiction. Cela ne fera qu’enrichir le plaisir de votre lecture.
Ce qui lie ces trois personnages, certainement le premier et le troisième directement, c’est la voluptueuse, insouciante et belle Rosie Driffield. Elle est la première épouse d’Edward, l’ancienne maîtresse de William Ashenden, et elle est cause d’embarras pour Alroy Kear. Car, vous comprenez, la seconde épouse de Driffield a chargé Kear d’écrire la biographie du grand homme, et Rosie, aux mœurs honteusement libres, est tout aussi difficile à traiter dans la biographie qu’il prépare qu’elle est impossible à ignorer.
Ce qui est consternant dans le roman, c’est à quel point les questions de classe sociale dominent et restreignent la vie des personnages. Il y a des gens qu’une personne peut connaître et fréquenter, et il y a des classes entières avec lesquelles il lui faut garder un rapport strictement professionnel des plus rigides. En fait, Rosie est la seule à vivre la vie de son choix, détachée de pareilles notions de correction et de décence. Et cela l’amène à vivre ses émotions, où qu’elles la mènent.
Voyez si vous aimez ce premier aperçu de Maugham. Ses nouvelles sont superbes également.
Cordialement vôtre,
Yann Martel
P.J.: un livre de poche dédicacé
Réponse:
à venir…
