Livre Numéro 94: Le premier qui pleure a perdu, de Sherman Alexie
Le 8 novembre, 2010
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
d’un écrivain canadien,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
Il y a trois ans (eh oui, aussi longtemps que cela) je vous ai envoyé le roman Les Oranges ne sont pas les seuls fruits, de l’écrivaine anglaise Jeanette Winterson. Comme vous vous en souviendrez—et avec plaisir, j’espère—c’était l’histoire d’une jeune fille, Jeanette, aux prise avec deux mondes, celui du christianisme fondamentaliste et celui d’une sexualité lesbienne naissante. Elle doit choisir auquel de ces deux univers elle veut appartenir. Il faut que ce soit l’un ou l’autre. Elle ne peut pas alors être à la fois chrétienne et lesbienne, pas, en tout cas, en son temps et là où elle vivait.
Le roman que je vous envoie cette semaine, Le premier qui pleure a perdu, de l’auteur américain Sherman Alexie, met en scène un conflit en quelque sorte similaire. Junior, le personnage principal, un adolescent indien de la tribu Spokane, vit dans une Réserve dans l’État de Washington. C’est un endroit minable. La plupart des adultes sont pauvres, alcooliques et miséreux, et la plupart des enfants sont de malheureux démunis en train de devenir alcooliques. Junior décide un jour de changer d’école. Il va quitter celle de la Réserve et fréquenter l’école secondaire de Reardan, le petit village de fermiers juste au bout de la route. Mais il y a un problème: l’école de Reardan est complètement blanche. Le seul autre Indien qui s’y trouve est la mascotte de l’école. Et bien des gens sur la Réserve considèrent qu’en quittant ainsi, Junior trahit son peuple. Pour sa part, Junior a le sentiment que s’il reste, quelque chose en lui va mourir. Il va de l’avant et commence à fréquenter l’école secondaire de Reardan.
Le premier qui pleure a perdu est un livre très drôle, paradoxalement d’une manière plutôt triste. La prose en est simple, efficace et elle est destinée aux lecteurs adolescents. Mais l’histoire s’adresse à tous, adolescents ou adultes. Elle pose des questions difficiles. Comment poursuivre sa vie quand celle-ci est vraiment moche? Qu’est-ce qui vous soutient quand les choses vont mal? La réponse d’Alexie est que le salut sur terre tient à la capacité de trouver en soi des ressources pour aller de l’avant et surmonter les obstacles. Mais chaque bataille a son coût, même celle que l’on gagne. Junior s’en tire donc bien à l’école secondaire de Reardan, mais il vit maintenant dans un monde de blancs et laisse derrière lui l’identité indienne qu’il connaissait. Contrairement au dilemme de Jeanette dans Les Oranges qui impose un choix exclusif, le dilemme de Junior est moins radical. Ce n’est pas la question d’une identité ou d’une autre, mais de deux identités qui se mélangent inconfortablement, blanche et indienne, d’où l’Indien “à temps partiel” du titre en anglais. En prévenant la mort d’une partie de lui-même dans la Réserve, une autre partie de Junior mourra-t-elle dans le monde blanc?
Ce serait plaisant de croire qu’un jour Junior ne sera plus déchiré par ce qui ressemble à des opposés existentiels, que son moi indien sera enrichi en devenant un peu blanc (quel que soit le sens de cette expression) et que son univers blanc tirera profit de devenir un petit peu indien (quel que soit le sens de cette expression), jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de frictions entre ces deux mondes. C’est plutôt bien, n’est-ce pas, d’être quelqu’un à temps partiel seulement. Indien à temps partiel, blanc à temps partiel, écrivain à temps partiel, père de famille à temps partiel, ceci à temps partiel, cela à temps partiel—n’est-ce pas une manière différente de dire que Junior a grandi pour devenir un être humain hybride normal du 21e siècle, tout un riche univers en soi, varié et complexe, mais quand même entier?
Cordialement vôtre,
Yann Martel
P.J.: un livre de poche dédicacé
Réponse:
à venir…
