Livre Numéro 93: Selected Poems, de Yevgeny Yevtushenko, traduits à l’anglais par Robert Milne-Gulland et Peter Levi
Le 25 octobre, 2010
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
avez-vous fait une erreur?
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
La politique est l’art du compromis, dit-on. Quand un journal publie la photo de deux personnalités politiques qui se serrent la main, un large sourire aux lèvres, que ce soit à Washington, au Moyen-Orient ou ailleurs, le plus probable est qu’on célèbre un compromis, une percée où des parties opposées sont parvenues à un accord en faisant des concessions. Le compromis fructueux est le moyen par excellence de favoriser la paix sociale, qu’il s’agisse de groupes en concurrence ou d’une personne seule par rapport à d’autres. Tout individu ou tout groupe qui se campe trop fermement sur ses positions, qui n’est nullement disposé à négocier avec un autre, se retrouve vite au cœur de constantes frictions sociales et perd toute paix qu’il aurait souhaitée. Le compromis, par ailleurs, ne sert pas seulement à assurer l’harmonie sociale, il aide aussi à établir des relations car le compromis est habituellement le résultat d’un dialogue ouvert et d’une meilleure familiarité avec l’adversaire. De telles relations, en plus de rendre le compromis possible, peuvent en arriver à réduire les différends qui étaient à l’origine de l’antagonisme. En politique, le compromis fructueux fait souvent disparaître les difficultés. Prenez l’Irlande du Nord, par exemple. “Les Troubles”, comme on en vint à les nommer, ont commencé à la fin des années 1960 et, pendant trois décennies, les Unionistes protestants et les Nationalistes catholiques se sont querellés, tuant hommes, femmes et enfants, dont certains étaient engagés dans les Troubles, d’autres de simples passants. On n’aurait pu trouver haine plus intense. Et pourtant, éventuellement, grâce à de lents et constants efforts, les parties en conflit ont signé une trêve, l’Accord du Vendredi saint de 1998, et maintenant, dans l’ensemble, la paix est rétablie en Irlande du Nord. Un compromis en a fini avec les Troubles et, avec le temps, à mesure que la paix pénètre le tissu social, on espère que les causes initiales des Troubles vont disparaître. Le compromis de l’Accord du Vendredi saint a éloigné les difficultés et continue de les maintenir à distance. Ça, c’est de la politique efficace.
Mais le compromis n’est pas votre façon de faire. Vous êtes entré tôt en politique, sans expérience marquante en entreprise ou ailleurs dans le monde du travail qui vous ait enseigné la valeur de l’accommodement. Il y a eu la Coalition nationale des citoyens, que vous avez présidée pendant quelques années, mais comme c’est un groupe de pression, ce n’est guère le genre d’endroit où on met en pratique la devise “Dialoguons”. Vous affirmez vos principes et votre idéologie et vous attendez—vous vous attendez, en fait—que le pays en vienne à partager vos vues. En toute honnêteté, je doute que cela arrive. Vous êtes au pouvoir depuis maintenant plus de quatre ans, en une période où l’opposition est divisée et, dans le cas des Libéraux, discréditée, et pourtant vous n’avez réussi à obtenir que deux gouvernements minoritaires de suite et les sondages n’indiquent pas que vous progressiez d’une manière significative.
Permettez-moi donc de vous présenter Yevgeny Yevtushenko. Yevtushenko est un poète russe né en 1933. Il avait vingt ans et arrivait à sa majorité en tant que poète quand Staline est mort en 1953. Yevtushenko a profité de l’accalmie de la répression dans la vie soviétique au cours des années suivantes, sous Nikita Kruschev, et est vite devenu la voix poétique d’une génération post-stalinienne qui aspirait à une plus grande liberté (c’est à ce moment-là qu’Une journée d’Ivan Denissovich d’Aleksandre Soljenitsyne, que je vous ai fait parvenir il y a un certain temps, a aussi été publié). Yevtushenko écrivait des poèmes qu’aucun poète sous Staline n’aurait osé écrire, pas si ce poète souhaitait continuer à vivre. Babi Yar en est un exemple, un poème inclus dans ce recueil que je vous envoie cette semaine. Babi Yar est un ravin en bordure nord de la ville de Kiev, en Ukraine. On estime à environ cent mille, les personnes innocentes de tous âges qui y ont été assassinées par les Nazis. Les victimes étaient des gitans et des prisonniers de guerre, mais en grande majorité, c’étaient des Juifs. Yevtushenko, qui n’est pas juif, écrivit le poème pour protester contre la construction envisagée par les autorités soviétiques d’une installation sportive sur le site du massacre. Le poème pleure les morts juives, mais châtie aussi le peuple russe pour sa haine des Juifs. C’est un poème émouvant et, en s’attaquant explicitement à la victimisation des Juifs comme si c’était la sienne propre, en affirmant son humanité partagée avec eux, Yevtushenko fait preuve de courage puisqu’il est le citoyen d’un pays reconnu pour son inimitié envers les Juifs.
Yevtushenko s’est mérité gloire et honneurs, autant à l’Est qu’a l’Ouest, au long des années 1950 et 1960. Il a beaucoup voyagé dans les pays de l’Occident. Si vous cherchez son nom sur Wikipedia, vous verrez une photo de lui, datant de 1972, en conversation avec le président Richard Nixon (ce qui me rappelle que le président Obama m’a écrit—qui savait que les présidents américains avaient une telle tradition de prêter attention aux écrivains). “Voici,” semble dire l’Union Soviétique, “une preuve que nous ne sommes pas une société répressive. Nous aussi, nous pouvons produire une poésie de qualité qui nous critique, et voici le poète qui en est le modèle.”
Sa poésie est-elle vraiment à la hauteur? Et bien, dans ce court recueil, elle se défend très bien. Sauf pour Babi Yar, la politique y est pour bien peu de chose. Ou en tout cas elle n’est pas plus présente que dans la poésie américaine ou canadienne. Une forte proportion en est bucolique, ce qui me rappelle que la Russie, le plus grand pays au monde même sans les anciens satellites soviétiques, est, ipso facto, essentiellement rurale. Plusieurs poèmes respirent un sens commun et une humanité accessible qui rappellent Robert Frost.
Mais est-ce qu’il s’est compromis? Du début à la fin, l’Union soviétique a été un état répressif où toute liberté était, sinon totalement niée, au moins sous constante et haute surveillance. Dans un tel État, était-il possible d’être un poète libre? Nombreux sont ceux qui ont critiqué Yevtushenko, dont rien moins que l’éminent poète et critique russo-américain Joseph Brodsky (avez-vous entendu parler de lui?), qui l’a accusé d’être un fourbe et un imposteur, un poète qui avait au cou le collier attaché à une laisse tenue par le Kremlin et qui aboyait et grondait seulement quand et aussi longtemps que cela convenait au Kremlin.
De toute évidence, certains écrivains ont payé un bien plus grand prix pour leurs écritures, forcés à l’exil, comme Soljenitsyne ou Brodsky, ou, pire encore, envoyés dans une prison de l’Union soviétique. Peut-être Yevtushenko espérait-il que son pays changerait et s’ouvrirait aux droits civils? Peut-être aimait-il tout simplement son pays, y inclus ses idéaux communistes? Peut-être que l’idée d’un exil permanent, de vivre pour toujours dans un pays dont la langue, les habitudes, la nourriture lui seraient étrangères lui glaçait-elle l’âme? En d’autres mots, est-ce que Yevtushenko croyait en son pays d’une manière distincte de celle de Soljenitsyne et Brodsky?
Je ne prends pas position sur ce sujet. Je n’en sais pas assez sur Yevtushenko et l’histoire soviétique, et je ne peux porter de jugement. Sa poésie est plaisante à lire, mais l’homme politique derrière les poèmes reste difficile à cerner. Une chose est certaine, Yevtushenko a été accusé de se compromettre dans ses relations avec l’État soviétique. Sa réputation en a souffert. Le compromis, voyez-vous, n’a pas dans le domaine des arts la valeur qu’il a dans le domaine de la politique. Il est probable que l’artiste qui s’est compromis sera perçu comme un raté, tandis que le politicien qui arrive à un compromis sera perçu comme un gagnant. Si la politique est l’art du compromis, alors l’art est la politique de l’intransigeance. Les artistes défendent ardemment une liberté dont ils ont un besoin intense. C’est précisément de cette liberté, de cette individualité que l’art surgit. Un compromis, l’acceptation d’une conformité, la reddition, c’est tuer la pulsion créatrice. L’art véritable n’admet pas de compromis. Le grand artiste y va de son “Voilà où j’en suis, ceci est ma vision—c’est à prendre ou à laisser!” Dans les arts, il n’y a pas de parlement auquel l’artiste doive rendre des comptes, pas de Période des questions auquel il ou elle ait à se soumettre. L’art, c’est le lieu de ceux ou celles qui n’acceptent pas de compromis.
De là vient la question que je vous pose, Monsieur Harper. Est-ce que vous n’avez pas choisi la mauvaise profession? Ne serait-il pas possible que vous soyez un artiste inassouvi?
Cordialement vôtre,
Yann Martel
P.J.: un livre de poche dédicacé
Réponse:
à venir…
