Livre Numéro 92: Le joueur d’échecs, de Stefan Zweig
Le 11 octobre, 2010
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
à vous de jouer,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
Jouez-vous aux échecs? Je suis sûr que vous avez déjà joué. C’est un jeu qui possède un attrait tout particulier parmi les jeux. Stefan Zweig le dit bien:
…ancien et pourtant éternellement jeune; de structure mécanique, mais dont l’efficacité dépend entièrement de l’imagination; restreint à un espace géométriquement limité, et pourtant sujet à un nombre infini de combinaisons; constamment en développement, et pourtant stérile; une pensée qui ne mène nulle part; des mathématiques qui ne calculent rien; de l’art sans œuvre d’art; une architecture sans âme—mais cependant on constate qu’il est plus durable en soi et dans sa pérennité que tous les livres et toutes les œuvres d’art; le seul jeu qui appartienne à tous les peuples de tous les temps même si personne ne sait quel dieu l’a amené sur terre pour vaincre l’ennui, aiguiser les sens et muscler l’esprit. Où commence-t-il et où finit-il?
(Il me vient à l’esprit que les réflexions de Zweig pourraient aussi bien s’appliquer au sexe, sauf pour la référence à la stérilité, mais cela n’a rien à voir.) Les échecs sont un jeu d’une redoutable complexité. À part le go, je ne connais pas d’autre jeu qui offre autant de stratégies possibles. Et les échecs exercent un autre attrait: la totale absence de chance. Les échecs sont un jeu foncièrement logique où les coups de chance n’existent pas. Qu’on gagne ou qu’on perde, cela dépend toujours uniquement de l’intelligence et de l’esprit qu’on apporte à l’échiquier. De là vient l’aura de génie qui entoure les grands joueurs d’échecs de l’histoire. Mais si c’est du génie, c’est un génie particulier, peut-être profond, mais aussi très étroit, limité aux mouvements des pièces sur l’échiquier. Bobby Fischer a dit un jour, “Les échecs, c’est la vie.” Eh bien, pas vraiment. Il y a toujours un élément de chance dans la vie: la chance de là où on naît, et de qui; la chance de notre héritage génétique, la chance des circonstances de notre vie; et ainsi de suite. Et puis la vie n’est pas logique. En fait, selon un bon nombre de penseurs et d’écrivains, il n’est guère certain que la vie ait un sens. Mais les règles des échecs sont simples et elles permettent un jeu d’une vaste complexité, tout comme la vie, pourrait-on argumenter, possède des règles simples mais donne lieu à une expérience vaste et complexe. Et nous faisons face aux défis dans la vie, tout comme il y a des défis aux échecs, les pièces noires contre les pièces blanches. Le parallèle est approximatif, certes, mais cette simplification de la vie est plaisante, où il n’y a que la force de la personnalité qui compte et où chacun contrôle son propre destin. On peut regarder l’échiquier et imaginer une scène de bataille—ou peut-être la Période des questions.
Le joueur d’échecs de Stefan Zweig fut une publication posthume, l’auteur s’étant suicidé en 1942 au Brésil, où il était allé se réfugier avec sa femme pour échapper aux nazis. Zweig fut l’écrivain européen typique dans la période de l’entre-deux-guerres, un homme pris entre des bains de sang et qui tenta de trouver une signification à un monde devenu fou. Il s’y est appliqué en cherchant le monde “vrai” dans une série de biographies et en “échappant” à ce monde dans des œuvres telles que Le joueur d’échecs. Mais on ne peut jamais s’échapper. La réalité de la vie de Zweig se glissa dans ses oeuvres de fiction. Vous allez le constater dans Le joueur d’échecs. L’histoire se déroule sur quelques jours à bord d’un paquebot qui navigue de New York à Buenos Aires. Le champion du monde des échecs, Mirko Czentovic, est l’un des passagers. Quelques amateurs d’échecs l’amènent à jouer une partie, lui contre eux tous. Czentovic les bat facilement. Ils jouent une fois de plus. On dirait que les amateurs sont sur le point de perdre encore. Une voix s’élève cependant dans la foule et fait une suggestion surprenante pour le coup qui vient. Les amateurs acceptent sa suggestion, et le font encore pour les coups suivants, chaque proposition faite d’une voix urgente par cet étranger. À l’étonnement de tous, finalement, c’est une partie nulle. L’étranger accepte avec réticence de jouer le lendemain une partie en tête à tête avec le champion du monde. Mais qui est cet étranger? Où et comment a-t-il acquis ses connaissances exceptionnelles aux échecs? Le joueur d’échecs possède cette unité d’action, de lieu et de temps dont Aristote disait qu’elle était la caractéristique d’une bonne histoire, et il s’agit bien d’une bonne histoire. Elle vous captive. Vous montez en pensée à bord de ce paquebot et vous vous pressez, tout comme les joueurs d’échecs, jusqu’au fumoir où les parties ont lieu. Mais malgré le cadre séduisant de cette fiction, si éloignée du monde et de son tintamarre, on ne parvient quand même pas à oublier ce monde. L’expérience vécue par Stefan Zweig avec les nazis imprègne la partie centrale de cette novella. Le jeu d’échecs y est décrit comme une échappatoire nécessaire, une obsession qui permet à son personnage de préserver sa santé mentale.
Car il s’agit là d’une autre des qualités que possède le jeu d’échecs: un jeu qui est tout à fait logique, où les émotions fortes n’ont aucun rôle, où une raison rigoureuse permet de gagner et où la défaite vient essentiellement d’une faute dans sa propre raison, un tel jeu, dans un monde devenu fou, c’est un soulagement.
Il y a peut-être des jours sur la Colline parlementaire, Monsieur Harper, où vous avez envie de vous retirer dans votre bureau et d’y jouer aux échecs. Après tout, vous êtes encore aux prises avec un gouvernement minoritaire, et il y a eu tous ces éclats au sujet de la prorogation de la Chambre, les débats concernant des documents sur les détenus Afghans, les sommets qui ont coûté des milliards, les colères suscitées par l’élimination du recensement obligatoire, les efforts inutiles qui visaient à éliminer l’enregistrement des armes à feu, les emportements de l’ombudsman des anciens combattants et d’autres controverses encore—tout cela doit vous fatiguer. Vous aimez avoir le contrôle. Vous avez des idées établies quant à ce qui doit être, mais constamment vous échouez. Constamment, l’imprévisible a lieu. Est-ce que ce ne serait pas bien si la politique était une partie d’échecs où vous puissiez tout simplement vous asseoir et intimider vos adversaires jusqu’à ce que vous fassiez échec et mat?
Mais, fort heureusement, le système politique canadien ne fonctionne pas ainsi. Au contraire, vous jouez une partie dans la vraie vie où vous avez perdu un bon nombre de pièces. Comment se terminera la partie? Je me le demande.
Cordialement vôtre,
Yann Martel
P.J.: un livre de poche dédicacé
Réponse:
à venir…
