Livre Numéro 91: La Chanson des Nibelungen, dans une traduction du vieil allemand à l’anglais de Cyril Edwards
Le 27 septembre, 2010
Une réponse a été reçue pour le livre numéro 85. Voir “Réponses reçues”.
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs voeux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
J’étais en Allemagne la semaine dernière pour faire la promotion de mon dernier roman et j’ai pensé qu’une fois sur place, je pourrais trouver une œuvre allemande pour vous. Ma première idée avait été de vous envoyer La mort à Venise, de Thomas Mann, véritable œuvre de virtuose. Mais alors que je bouquinais dans la section des livres en langues étrangères d’une librairie de Francfort, mes yeux sont tombés sur le livre que je vous envoie cette semaine, La Chanson des Nibelungen. C’est l’illustration médiévale de la couverture qui a d’abord attiré mon attention, et puis l’imprimatur qui apparaît sous le titre m’a tenté encore plus: Oxford World’s Classics. C’était un classique dont je n’avais jamais entendu parler—quelle meilleure raison de le lire? Le titre n’est pas très captivant, mais je peux vous en assurer: c’est bien un grand livre.
La Chanson des Nibelungen est issue de la tradition orale et a finalement été mise par écrit—on ne sait si de manière rigoureuse ou en prenant des libertés—par un poète anonyme aux environs de l’année 1200; il s’agit là, selon les mots mêmes du traducteur, Cyril Edwards, dans son introduction, “du plus grand poème—appelé aussi lai—héroïque allemand médiéval, une histoire de vengeance d’envergure épique qu’on a, avec justesse, comparée aux oeuvres d’ Homère…” L’introduction, par ailleurs, est utile mais elle n’est pas essentielle. Vous pouvez plonger directement dans l’épopée. Malgré le fossé temporel qui nous sépare de cette époque et les changements majeurs qui sont intervenus depuis dans notre pensée et nos moeurs, il y a encore un attrait émotionnel dans cette œuvre qui la rend intemporelle. Il n’y a plus de chevaliers ni de damoiselles qui habitent notre univers, mais l’amour, la fidélité, l’héroïsme, l’envie, la traîtrise, le désir de vengeance—ce sont toutes des émotions que nous ressentons encore aujourd’hui et qui figurent dans les romans et les films de tous les genres, des plus littéraires aux histoires d’amour à l’eau de rose et aux thrillers.
Le langage dans cet ouvrage, autant celui du ménestrel qui raconte que celui des divers personnages, est gracieux et courtois, plein de flatteries fleuries. Tout chevalier est un héros à la beauté éblouissante, il est toujours vêtu des plus fins tissus que le monde ait jamais vus, il plus fort que Samson ou Arnold Schwarzenegger et plus riche que Crésus ou Bill Gates. Et il en va de même pour les dames. Mais l’action trahit les mots. La traîtrise succède à l’échange le plus aimable. Aux délicatesses mondaines qu’elles échangent d’abord, les Reines commencent ensuite à se traiter l’une l’autre de mégère et de catin, et un chevalier qui a fait serment de loyauté éternelle envers un autre peut fort bien le poignarder peu après dans le dos. C’est une lecture mémorable!
Je doute que La Chanson des Nibelungen décrive avec une précision anthropologique les véritables comportements de la noblesse du centre de l’Europe d’il y a mille ans. C’est une oeuvre de littérature, non d’histoire. Mais il y a là quelque chose à gagner pour le lecteur moderne. Si les véritables comportements n’y sont pas décrits, par contre les comportements idéaux le sont sûrement. La traîtrise de Prunhilt, de Gunther et, surtout, de Hagen—et vous allez voir à quel point ils sont profondément perfides—offre un énorme contraste en comparaison de l’attitude honnête et honorable de ceux qu’ils trahissent, Sivrit et Kriemhilt. Les caractéristiques du comportement de ces deux derniers nous donnent une lecture fascinante sur la mentalité de l’époque.
Par exemple, vous allez peut-être remarquer un surprenant cosmopolitisme. Les personnages de La Chanson des Nibelungen sont originaires de nombreux endroits: la Bourgogne, les Pays-Bas, l’Islande, la Hongrie, l’Autriche, le Danemark. (Un lieu qui n’est jamais mentionné, c’est l’Allemagne, qui n’existait pas encore en tant que nation; on évoque la Bavière au passage, mais c’est surtout comme dangereux repaire de brigands.) Et pourtant tous ces personnages se côtoient et s’entendent sans aucune friction linguistique ou culturelle. Ces bonnes relations vont d’ailleurs au-delà du langage. Les personnages hongrois, qui ont le Roi Etzel à leur tête, sont des Huns, donc des païens. Ils s’accordent cependant très bien avec les personnages chrétiens. Mieux encore: Etzel, le roi des Huns (historiquement, c’est Attila) épouse Kriemhilt, une dévote dame chrétienne et veuve de Sivrit, qui a été tué.
Ce qui m’a frappé encore plus dans la relation entre les divers nobles, c’est la générosité matérielle qu’ils manifestent dans leurs échanges. J’aurais cru que ces rois et reines, ces chevaliers et ces dames, contrôleraient de près leurs biens et effets. Placés au sommet de la pyramide féodale, ils seraient les bénéficiaires d’une large part de ce qui était produit par leurs vassaux. Mais les riches n’ont-ils pas tendance à s’accrocher à leur richesse? Est-ce qu’ils n’emmagasinent pas leur fortune, ne sacrifiant à la charité que ce qui ne diminuera pas l’abondance de leur richesse, comme dans la parabole de la veuve pauvre dans la Bible? Eh bien pas dans La Chanson des Nibelungen. Prenez ce passage, qui décrit ce que Kriemhilt fait quand elle arrive à la cour de son nouveau mari, le roi Etzel:
La reine distribua alors de l’or et des vêtements, de l’argent et des pierres précieuses. Tout ce qu’elle avait apporté avec elle de l’autre côté du Rhin chez les Huns devait être donné dans sa totalité.
Dans sa totalité? Et ce n’est qu’un exemple de don. De si généreuses distributions ont lieu encore et encore dans La Chanson des Nibelungen. Les gens donnent constamment, ils donnent et donnent et donnent encore, non seulement à des alliés, où il pourrait y avoir un élément de calcul. Non, les dons sont aussi faits à des invités qui sont des étrangers. Ces continuelles largesses me rappellent un livre que je vous ai envoyé plus tôt. Vous souvenez-vous de The Gift, de Lewis Hyde. Là aussi on parlait de sociétés non basées sur l’accumulation des richesses mais sur la circulation de la richesse; c’est-à-dire des sociétés où l’on croit que la richesse croît si elle est maintenue en mouvement et diminue si elle reste en stagnation. Je ne m’attendais pas à trouver ce type de dynamique dans l’Europe centrale du treizième siècle. Une fois de plus, cette générosité incessante ne reflétait peut-être pas la réalité. Je m’imagine que bien des seigneurs gardaient jalousement leurs sacs d’or, lançant un regard noir sur tous les étrangers qui passaient. Mais il est quand même intéressant de voir que l’idéal projeté dans La Chanson des Nibelungen en est un de richesse sans cesse partagée. Le noble idéal est celui ou celle qui donne sans retenue.
Une autre surprise pour moi a été de découvrir à quel point les personnages—rois, seigneurs, chevaliers, maris et femmes—se consultent entre eux et valorisent les avis des uns et des autres. Cela atténue l’image autoritaire que j’avais de ces temps éloignés. Ah, et puis les femmes sont fortes. Littéralement, dans le cas de Prunhilt: elle ficelle et accroche à un clou son nouveau mari pour la nuit quand il devient trop hardi. Mais moralement aussi, dans le cas de Kriemhilt, par exemple.
Et finalement, l’aspect totalement profane de l’œuvre. On mentionne ici et là le christianisme, et Jésus est parfois invoqué, mais dans la majeure partie du texte, le monde est décrit en termes profanes, avec ses plaisirs et ses tourments bien incarnés. Une fois de plus, mon image d’une Europe médiévale absolument figée dans une froide immobilité chrétienne a été secouée.
Il y a un curieux procédé narratif qui revient souvent: le paragraphe qui se termine par un commentaires de l’auteur, mis entre parenthèses. Il arrive fréquemment que ces commentaires annoncent un événement, habituellement tragique, qui aura lieu plus tard dans la narration. Cela élimine sans doute un élément de suspense dans l’histoire, mais à sa place se crée un réel sentiment d’appréhension. Puisque l’histoire était initialement racontée, et non lue, je me demande comment on rendait compte de ces parenthèses. Ce ne sont là que quelques-uns des atouts intellectuels de La Chanson des Nibelungen. Mais, en général, il faut tout simplement prendre plaisir à son parcours.
Il y a eu une suite triste qu’il faut mentionner. La Chanson des Nibelungen a disparu au 16e siècle. Elle a été redécouverte environ deux cents ans plus tard et est devenue l’un des éléments d’autorité du nationalisme allemand du 19e siècle, utilisé par Wagner, par exemple, dans sa tétralogie l’Anneau du Nibelung. Et puis, hélas, les Nazis ont exploité le sort de Sivrit, devenu Siegfried, comme un avertissement littéraire de ce qui pourrait affliger les Aryens s’ils ne résistaient pas aux traîtrises d’un peuple “inférieur”. C’est de cette façon que les politiciens pervertissent parfois la littérature.
Cordialement vôtre,
Yann Martel
P.J.: un livre de poche dédicacé
Réponse:
à venir…
