Livre Numéro 90: Selected Poems, de Al Purdy

Dédicace:

À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
du feu entre vos mains,
d’un écrivain canadien,
Yann Martel

Lettre:

Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa ON K1A 0A2

Cher Monsieur Harper,

Une fois, j’ai rencontré Al Purdy. Ou devrais-je plutôt dire qu’une fois on me l’a montré du doigt lors d’une fête pendant un festival littéraire à Eden Mills, en Ontario. Purdy était assis, moi j’étais debout; Purdy était âgé et admiré, j’étais jeune et au début de ma carrière. Je n’ai pas profité de l’occasion car je n’avais jamais lu sa poésie. Il n’était qu’un nom. Je regrette maintenant de ne pas être allé lui serrer la main ni n’avoir parlé un peu avec lui. L’écrivain en tant qu’homme est comme n’importe quel autre jusqu’à ce qu’on l’ait lu. C’est seulement quand on l’a lu que l’écrivain fait une plus grande impression. Si j’avais eu lu Purdy avant cet événement, je me serais approché de lui avec une certaine nervosité. Mais je crois comprendre qu’il était des plus généreux avec les écrivains, surtout les plus jeunes. Je suis certain que nous aurions eu un agréable échange.

Maintenant que j’ai lu Al Purdy, je sais pourquoi on l’admirait tant. C’était un poète intensément canadien, et je ne veux pas par là limiter ses mérites. Tout poète vient de quelque part, mais certains projettent une image plus universelle que d’autres, la singularité de leur culture d’origine étant moins perceptible dans leur poésie. Ce n’était pas le cas d’Al Purdy. Tout en lui révèle le Canada. On s’en rend immédiatement compte en observant les lieux qui ont inspiré sa poésie. Le premier poème du recueil que je vous envoie s’intitule The Road to Newfoundland. D’autres poèmes mentionnent Vancouver et la Colombie-Britannique. D’autres encore, c’est l’Arctique canadien. Et au centre de sa géographie poétique, la maintenant en place comme le point fixe d’un compas se trouve le lac Roblin, près du hameau d’Ameliasburg, dans le Comté de Prince Edward, en Ontario. Plusieurs poèmes évoquent le lac et on a le sentiment que la maison en A que Purdy y a construite était la capitale de sa poésie (je reviendrai plus tard à cette maison en A). Il y a d’autres géographies qui sont mentionnées aussi—Cuba, par exemple—mais même dans ces poèmes, la sensibilité y est complètement canadienne. Ce que cette canadianité signifie est qu’un lecteur canadien qui lit la poésie de Purdy va probablement y reconnaître notre pays, alors qu’un lecteur étranger va y apprendre des choses sur notre pays. En d’autres mots, il n’y a pas de couleur locale criarde, rien de plouc dans l’œuvre de Purdy. On le remarque dans les références historiques, littéraires et politiques qui la parsèment. Il est bien évident qu’Al Purdy était un homme qui avait beaucoup lu et qui pensait librement.

La langue est familière, le ton est celui de la conversation. Il y a donc une simplicité trompeuse dans la poésie de Purdy. Juste un type qui parle tout au long de la page et qui coupe les lignes à de drôles d’endroits. Et puis soudain une image vous frappe (me frappe moi, pour être plus précis) et on s’exclame: ça alors! Prenez par exemple le premier poème, celui que j’ai mentionné plus haut. Il commence ainsi:

Mon pied a poussé devant moi un feu
pendant mille milles
la réponse de mes bras aux collines et aux roches
a affirmé des courbes vertes parallèles
loin dans mon pays inconnu
le bruit sec des graviers sur les garde-boue s’enregistre
dans un fantômatique piano mécanique
à l’intérieur de ma tête dans une musique stridente
je perds contact avec la réalité
mais je bouge le volant d’un quart
de pouce pour éviter un insecte sur la route…

Mon pied a poussé devant moi un feu/pendant mille milles—avez-vus jamais pensé à une voiture en ces termes? Je ne vais sûrement jamais oublier ces mots. Et cette image moderne d’un homme qui conduit un véhicule à combustion interne Purdy la relie à une autre image, plus ancienne, quand il fallait transporter d’un camp à l’autre le feu précieux dans une panier bordé de mousse. Cela donne un exemple de la manière dont Purdy sans effort survole l’histoire et la géographie avec cette formidable synthèse qui est le propre de la poésie. Il y a trop de poèmes pour en parler en détail, mais si vous en voulez une dégustation, si vous êtes pressé, je vous suggèrerais de jeter un coup d’œil à The Cariboo Horses, Late Rising at Roblin Lake, One Rural Winter, Interruption, Married Man’s Song, Fidel Castro in Revolutionary Square, Hombre, Trees at the Arctic Circle, Lament for the Dorsets, House Guest, At Roblin Lake, Poem, Wilderness Gothic, et Roblin’s Mills (2). Cela vous donnera une idée de l’ensemble. Mais il ne faut pas se presser. Ce n’est pas ainsi qu’on doit lire la poésie. Il n’y a pas lieu non plus de lire les poèmes l’un après l’autre, page après page, comme un roman. Ce serait comme de manger vingt bons repas de suite. Il vaut mieux lire quelques poèmes à la fois, comme d’ouvrir la fenêtre pour un instant en automne, afin de respirer l’air revigorant avant de la refermer. Et les poèmes se bonifient avec la familiarité. Des lectures répétées vous feront vous sentir plus à l’aise avec la cadence et vous aideront à déployer en vous les images. J’ai choisi de vous envoyer Selected Poems publié en 1972 chez McClelland and Stewart; le livre s’ouvre sur une bonne et solide introduction par George Woodcock.

Je vais mentionner un autre poème, Hombre, dans lequel Purdy se rappelle sa rencontre avec Che Guevara à La Havane, un vrai contact où il lui a serré la main—c’est stupéfiant. Le Che, ce personnage mythique. Depuis quand est-ce que les poètes et les politiciens se rencontrent et se serrent la main? Vous, avez-vous jamais serré la main d’un poète? Eh bien, je suppose que c’est la prérogative des politiciens révolutionnaires, ceux qui sont d’accord pour partir dans la jungle bolivienne et y mourir pour un rêve. Purdy a connu Guevara à Cuba en 1964, quand le charismatique médecin argentin était ministre de l’Industrie. Le poète fut-il ébloui par le révolutionnaire? Non. Purdy était un homme du peuple, c’est certain, mais il était aussi un démocrate et on perçoit dans le poème, tout comme dans les autres poèmes inspirés par sa visite à Cuba, un soupçon que les rêves de Castro et de Guevara en faveur du peuple ne tenaient peut-être pas compte de ce que le peuple voulait vraiment. Une fois de plus, Purdy démontrait qu’il était profondément canadien, soucieux des petits détails de la bonté ordinaire plutôt que des grandioses visions d’un idéalisme agressif.

Cette rencontre entre un poète et un politicien me ramène à la maison en A sur le lac Roblin, où une si grande partie de la poésie de Purdy a été écrite et où un si grand nombre de personnes intéressées à la littérature lui ont rendu visite. Cette maison en A est à la fois une pierre angulaire et un croisement des chemins pour la poésie canadienne. Purdy est mort en 2000 à 81 ans et on a lancé une campagne pour acheter sa propriété, créer une dotation et mettre en place une résidence d’écrivain dans la maison en A. C’est une formidable idée. La culture littéraire bien sûr est gardée en vie grâce à la publication et à la lecture de livres, mais les lieux qui ont inspiré des livres sont importants aussi. Après tout, si l’esprit d’un lieu a inspiré un auteur, il pourrait bien en inspirer d’autres. J’ai maintenant moi-même envie de faire une visite à Ameliasburg. Et la mémoire culturelle dure longtemps. Les entreprises commerciales vont et viennent, mais la maison d’un grand poète, c’est souvent digne d’une plaque et d’un musée, et c’est justement ce que les gestionnaires du Al Purdy A-Frame Trust cherchent à éviter. Ils veulent conserver bien vivante la générosité d’Al Purdy. Que d’autres poètes vivent et travaillent là où a vécu et travaillé un grand poète. Voilà la mission qu’ils se sont donnée. On a publié une Al Purdy A-frame Anthology chez Harbour Publishing (cette maison d’édition est la gardienne de l’héritage de Purdy: elle a publié une compilation plus récente de Selected Poems, qui couvre les années 1962 à 1996, en plus du recueil plus complet Beyond Remembering: The Collected Poems of Al Purdy). Tous les revenus de la vente de la A-frame Anthology sont remis au Trust. J’avais l’intention de vous envoyer mon exemplaire, mais il est trop beau. C’est un mélange évocateur de souvenirs, de poésie et de photos. Je n’en savais probablement pas plus que vous sur Al Purdy, et pourtant cette anthologie m’a permis de ressentir l’énergie créatrice de l’endroit et le plaisir que Al et sa bande d’amis y ont connu. La levée de fonds du A-Frame Trust n’a pas encore atteint son objectif. Si vous souhaitez apporter votre aide, vous pouvez consulter le site Internet www.alpurdy.ca. Vous pouvez faire un don et vous pouvez aussi commander un exemplaire de l’anthologie.

Avec un peu de chance, vous allez peut-être vous retrouver un jour au bord du lac Roblin à serrer la main d’un poète.

Cordialement vôtre,

Yann Martel

P.J.: un livre de poche dédicacé

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à venir…