Livre Numéro 89: Palomar, de Italo Calvino (et Trois vies, de Gertrude Stein)

dicace:

pour Palomar:
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
un livre d’une quiétude attentive,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel

pour Trois vies:
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
à peu près le pire livre que j’aie lu de ma vie,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel

Lettre:

Le Très honorable Stephen Harper   
Premier ministre du Canada  
80, rue Wellington  
Ottawa ON K1A 0A2

Cher Monsieur Harper,

Peut-être avez-vous remarqué que le dernier livre que je vous ai fait parvenir, Autobiography of Red, de la poète Anne Carson, commençait par une citation de Gertrude Stein. Cela m’a fait réfléchir. Toute personne lettrée a entendu parler de Gertrude Stein. Personnalité parisienne pendant quarante ans; amie d’Ernest Hemingway et de Sherwood Anderson, de Pablo Picasso et d’Henri Matisse; créatrice, dit-on, de l’expression “génération perdue” pour désigner les écrivains américains nés de la désillusion qui suivit la Première Guerre mondiale; auteure de l’aphorisme “une rose est une rose est une rose” pour se railler de l’ostentation et de la prétention littéraires; et quoi d’autre encore—Gertrude Stein est un nom qui a duré. Je vois l’image d’une femme intelligente, vive, à l’esprit ouvert et qui aimait se trouver au cœur des choses. Tous les artistes ont besoin de parrains et de partisans, et comme cela devait être plaisant de voir Gertrude Stein jouer ce rôle, d’être admis dans son salon parisien au décor débordant d’un art moderne étonnant, qu’on vous offre nourriture et boisson en vous conviant à la conversation, alors que vous êtes un jeune écrivain ou peintre expatrié et désargenté. Si Paris était une fête mobile, comme disait Hemingway, j’imagine bien Gertrude Stein en hôtesse de cette fête.

Mais qui a lu Gertrude Stein? Son Autobiographie d’Alice B. Toklas, qui est sensée traiter de sa compagne de toute la vie mais parle en fait des deux membres du couple et de leur  divertissante vie parisienne, est le livre le plus connu de Stein. Même si en tant que biographie l’œuvre est fantaisiste, car les faits y sont principalement filtrés par un sujet aux opinions joyeusement arrêtées, ce n’est quand même pas une œuvre de fiction. Et la véritable fiction de Stein, alors? Je n’avais jamais rien lu d’elle et aucun titre ne me venait en tête. Alors le choix était facile.

J’ai trouvé Trois vies, un recueil de trois longues nouvelles d’abord publié en 1909 et repris dernièrement par Penguin Classics en anglais et pubié en français par Gallimard en 1954. L’introduction, rédigée par un universitaire américain, a éveillé mon appétit. J’y ai découvert que le style de chaque nouvelle avait été grandement influencé par un peintre moderne différent. La bonne Anne tenait de Paul Cézanne, Melanctha de Picasso et La gentille Léna de Matisse. Comme c’est étrange et fascinant, pensai-je. De quelle façon des coups de pinceaux peuvent-ils influer sur l’écriture des mots? Comment le jeu de la peinture à deux dimensions sur une surface peut-il avoir de l’effet sur la composition d’une histoire sur la page? Je me suis préparé à une excitante promenade moderniste. J’ai souvent pensé que personne n’avait jamais repoussé les limites de la langue anglaise autant que les écrivains de l’entre-deux-guerres du siècle dernier. Hemingway, William Faulkner, James Joyce, Virginia Woolf, John Dos Passos, e.e. cummings, pour ne mentionner qu’une poignée qui me vient à l’esprit—ils ont tous fait dire à la langue anglaise des choses nouvelles et de nouvelles façons. Je m’attendais à trouver dans Trois vies de pareilles expériences,

Eh, bien, j’ai été déçu, et fâché d’être aussi déçu. C’est bien beau d’avoir des idées et des théories, et il faut mener des expériences, en art tout comme en science, il faut laisser leur chance à ceux et celles qui prennent des risques—mais grand dieu, quel livre ennuyeux! J’ai réussi laborieusement à terminer La bonne Anne, puis j’ai entrepris de lire Melanctha, mais après quarante pages, j’ai laissé tomber, ma lecture interrompue dans la stupeur. De ce que j’ai lu, je peux dire ceci: il n’y a aucun souci de réalisme, tant dans le décor que dans la psychologie, il n’y a aucun sens du détail ni d’oreille pour le dialogue, à peu près tout est expliqué plutôt qu’illustré, les personnages ne sont plausibles que sporadiquement, il y a tout juste un mince souffle dans l’intrigue, la langue est plate et sans attrait, et la répétition—cela même qu’on annonçait comme la grande trouvaille de Stein—est aussi intéressante que de surveiller de la peinture qui sèche, le seul lien que j’aie réussi à établir entre Trois vies et le travail de Cézanne, de Picasso ou de Matisse. Et à ma grande surprise, venant de quelqu’un dont j’attendais une cascade de bons mots, l’écriture de Gertrude Stein était sans aucun esprit. Oh oui: le racisme, cela aussi a été une surprise. J’avais remarqué quelques tentatives de l’auteur de l’introduction pour y trouver des justifications, mais je n’avais pas tenu compte de sa mise en garde. Après tout, n’y a-t-il pas ces mots dans Le soleil se lève aussi, d’Ernest Hemingway, dit du personnage de Robert Cohn, affirmant qu’il avait un “un côté juif radin”. Ce deuxième adjectif ne serait pas acceptable de nos jours. Mais ce sont trois mots parmi plusieurs, des mots au cœur d’une œuvre magnifique et qui, seulement là, dérangent par leur parti pris discriminatoire. C’est une tache sur l’art éternel créé par un homme de son époque, éduqué et limité par les préjugés de son temps. Et pour être plus précis, Le soleil se lève aussi n’est pas Le protocole des anciens de Sion. Le commentaire sur Robert Cohn est une ligne au passage, une boutade qui ne fait pas partie de l’essentiel dans ce roman. Mais Trois vies de Gertrude Stein, par ailleurs, c’est bien autre chose. Voyez comment vous réagissez à ce paragraphe:

Rose Johnson était négligente et paresseuse, mais elle avait été élevée par des blancs et elle avait besoin d’un confort décent. Sa formation blanche ne lui avait donné que des habitudes, n’avait pas changé sa nature. Rose possédait la simple amoralité de la race noire.

Quant à notre héroïne:

Melanctha Herbert était une négresse gracieuse, jaune pâle, intelligente, jolie. Elle n’avait pas comme Rose été élevée par des blancs, mais elle avait été faite à moitié avec du vrai sang blanc.

Rose Johnson est une femme fière:

“Non, je ne suis pas n’importe quelle négresse,” dit Rose Johnson, “parce que moi j’ai été élevée par des blancs, et Melanctha, elle, elle est bien brillante et elle a beaucoup appris à l’école, elle est pas une négresse ordinaire non plus, même si elle a pas de mari comme moi je suis mariée avec Sam Johnson.”

Un joli couple, Sam et Rose:

L’enfant même s’il était en santé après sa naissance, n’a pas vécu longtemps. Rose Johnson était insouciante et négligente et égoïste, et quand Melanctha a dû s’absenter pendant quelques jours, le bébé est mort. Rose Johnson avait plutôt aimé le bébé et peut-être qu’elle l’a simplement oublié pendant un temps, en tout cas l’enfant était mort et Rose et Sam son mari étaient bien tristes mais ces choses arrivaient si souvent dans le monde des nègres de Bridgepoint, que ni l’un ni l’autre n’y pensa bien longtemps.

J’aime le “peut-être qu’elle l’a simplement oublié” et puis le “en tout cas“ vexé qui suit, dans le genre il-n’y-a-pas-de-quoi-en-faire-tout-un-plat. Quant à la mort d’un bébé à laquelle on ne pense “pas bien longtemps” je croirais que ce serait faux même pour une mère gnoue qui vient de perdre un bébé gnou aux griffes d’un lion dans une savane africaine, alors quand il s’agit de deux êtres humains…  Et on trouve toutes ces inepties dans les seules deux premières pages. Après, ça ne s’améliore pas, ça continue et ça continue sur le même registre, parce que le sujet singulier de Melanctha, ce sont les noirs tels qu’ils existent dans l’esprit de Gertrude Stein. 

Vous voyez maintenant pourquoi j’ai interrompu ma lecture. Quelle que soit la théorie sur l’écriture littéraire que Gertrude Stein ait voulu mettre de l’avant, cette théorie est enfouie dans une épaisse couche de boue toxique et raciste. Je suis d’accord pour pardonner le léger dérapage d’un artiste si l’ambition de l’œuvre est élevée. Mais quand ce dérapage est central, quand on ne peut voir et percevoir rien d’autre que le dérapage, alors l’ambition élevée est gâtée. Si on tient compte du fait que Gertrude Stein était lesbienne et juive, son livre est d’autant plus exaspérant qu’on se serait attendu de sa part à une plus grande sensibilité aux préjugés. Mais non, pas Gertrude Stein. Stupide, stupide femme. Je comprends maintenant pourquoi elle n’a survécu dans la mémoire des lecteurs qu’en tant qu’incarnation de l’hôtesse de jeunes génies.

Alors pourquoi vous envoyer un livre que j’ai tellement détesté? Parce que je n’ai peut-être pas saisi l’astuce. Tout lecteur ou toute lectrice a ses limites. De toute évidence, je ne suis pas à la hauteur de ce classique de chez Penguin. Vous pourriez avoir une opinion distincte. Peut-être allez-vous tirer quelque chose de Trois vies.  

Mais quant à ce type de livres, ceux d’auteurs qui essaient quelque chose de neuf, il y a bien mieux que Gertrude Stein. Prenez Italo Calvino, par exemple, un écrivain italien qui a vécu de 1923 à 1985. J’ai choisi Palomar pour vous. Vous avez ici entre les mains un livre qui n’a pas d’intrigue, mais qui est fascinant, expérimental mais satisfaisant, qui est différent sans devenir lassant, qui est bien ancré sans être limité, qui est beau, mais d’une façon non classique. Palomar est un livre qui charme autant qu’il stimule. Il vous fait voir le langage et le monde d’une manière légèrement distincte.

C’est un livre difficile à décrire. Je suppose qu’on pourrait dire que c’est un recueil de nouvelles. Mais ce n’est pas tout à fait ça. Le livre est divisé en sections qui peuvent être lues dans n’importe quel ordre, comme un recueil de courtes histoires. Mais ce ne sont pas vraiment des histoires. On pourrait plutôt les décrire comme des méditations sous forme de fiction. Dans chacune d’entre elles, monsieur Palomar, un homme discret, attentif et plein de sollicitude vit une rencontre ou une expérience sur laquelle il se penche. Son nom est le même que celui du fameux observatoire en Californie. Cela vous donne idée de l’ampleur des songeries de monsieur Palomar. Et pourtant, l’échelle en est aussi très petite, tant et si bien que sa vision télescopique devient parfois microscopique. Il y a là une harmonie fort plaisante, puisque ce qui est tout, tout petit, le moléculaire, se présente plutôt comme ce qui est très, très gros, le cosmique, et les deux provoquent dans l’esprit le même vaste vertige. Mais je ne suis pas assez concret. Dans Le sein nu, monsieur Palomar marche sur la plage et voit, plus loin  devant lui, une femme aux seins nus étendue sur le sable. Comment va-t-il réagir à cette situation, que devra-t-il faire de son regard, où le poser? Ce texte de trois pages et demie décrit les divers choix qui viennent à l’esprit de monsieur Palomar, ainsi que leurs ramifications. Dans Depuis la terrasse, monsieur Palomar regarde Rome et contemple la signification, du point de vue d’un oiseau, de ce vaste panorama de toits divers. Dans Le gorille albinos, monsieur Palomar se demande pourquoi un gorille s’accroche à un vieux pneu. Dans L’ordre squamata, la diversité des reptiles et comment ils vivent la durée du temps fait l’objet de la réflexion. Dans Serpents et crânes, on discute de la signification, ou de l’absence de signification, des motifs de l’architecture précolombienne mexicaine. Et ainsi de suite. Les décors sont divers (Rome, Paris, Barcelone, le Japon, le Mexique), on observe parfois ce qui est très grand (le ciel la nuit, les planètes, les océans), ou parfois ce qui est très petit (un gecko, un jardin de sable japonais), partout la langue est juste et intensément évocatrice, et on sent toujours une préoccupation quant au sens des choses, comment elles sont reliées entre elles. Italo Calvino est comme une araignée et il tisse avec ses mots les éléments les plus incongrus qui finissent par former une toile où tous les aspects sont liés par un mince fil qui prouve l’ordre et l’harmonie dans l’univers. Palomar est à la fois une œuvre fantaisiste et philosophique, un surprenant mélange. C’est un livre qui rappelle à celui ou celle qui le lit que son regard sur le monde n’est pas seulement important, mais essentiel, car ce n’est qu’en regardant, qu’en observant qu’on peut voir les choses. 

C’est une approche aux antipodes de celle de Gertrude Stein, mais nous n’allons pas revenir là-dessus. Profitez de Palomar. Le livre m’a apporté une espèce de quiétude zen, une quiétude comme celle que je vous mentionnais il y a déjà bien longtemps.  

Cordialement vôtre, 

Yann Martel 

P.J.: deux livres  de poche dédicacés 

Réponse:

à venir…