Livre Numéro 88: Autobiography of Red, de Anne Carson
Le 16 août, 2010
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
une poésie qui vous fasse réfléchir et qui vous émeuve,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
“L’Art, c’est du coeur—Art is heart”. Voilà ce que mon oncle Vince, un artiste photographe, m’a dit un jour. Ce qu’il entendait par là, c’est qu’une expression qui n’est pas ancrée dans une émotion, ou qui n’évoque pas une émotion, n’est pas de l’art. L’art peut bien sûr faire réfléchir. S’il veut perdurer, il doit même le faire en partie du moins, puisque les émotions ont tendance à s’emporter, puis à s’effacer, alors qu’une idée peut tranquillement demeurer dans l’esprit toute la vie. On peut la faire revivre par le simple fait d’y penser, alors qu’une émotion dont on se souvient est bien moins puissante qu’une émotion qu’on ressent. Une histoire pleine d’émotion, par exemple, disons une histoire d’amour, peut émouvoir, mais on l’oublie vite puisqu’elle ne laisse à l’esprit rien qui fasse réfléchir. Et pourtant, malgré l’affaiblissement des émotions et la froide immortalité de la pensée, ce sont les émotions qui nous marquent le plus. Rien ne nous pénètre plus profondément que l’émotion, et ensuite, dans des zones plus superficielles, on réfléchit. Une pensée significative peut déclencher une émotion. Souvenez-vous d’Archimède qui cria ”Eureka” (grande émotion) après qu’il eut découvert qu’un objet immergé déplaçait un volume équivalent d’eau (grande pensée). De quoi nous souvenons-nous le mieux? Je crois que c’est cette image d’un homme enthousiaste qui court nu dans les rues de Syracuse après avoir bondi hors de sa baignoire.
Et maintenant Autobiography of Red. L’auteure, Anne Carson, est une universitaire canadienne. Elle a obtenu un doctorat de l’Université de Toronto et elle a enseigné les lettres classiques à l’Université de Californie à Berkeley, ainsi qu’à Princeton et à McGill, entre autres universités. Cela est très impressionnant mais non, oserais-je dire, un milieu idéal pour une poète. Les universités font des merveilles pour les poètes défunts en enseignant leurs œuvres, ce qui se trouve à les maintenir en vie, mais les universités sont un cimetière pour les poètes vivants. Il est à peu près impossible de gagner sa vie en tant que poète, alors un grand nombre d’entre eux et d’entre elles se sont réfugiés dans les universités, en y obtenant des diplômes puis en y enseignant. Je ne sais pas vraiment pourquoi. Pour quelle raison les poètes ne prennent-ils pas refuge parmi les plombiers et les fermiers? Qui donc a décidé que les poètes devraient avoir des mains fines et sans callosités? Le tort que les universités ont causé à la poésie tient au type de pensée qui règne dans ces institutions et qui est par ailleurs nécessaire si elles doivent rendre possible un savoir de qualité: une pensée rigoureuse, codifiée, impersonnelle. Une réflexion à ces altitudes tend à détruire la spontanéité, la vivacité de l’instinct poétique. On enseigne l’œuvre de Walt Whitman dans les universités, mais Walt Whitman n’aurait jamais survécu à l’université.
Une vive intelligence universitaire est manifeste dans Red. Les cinq premières sections—Red Meat: What Difference Did Stesichoros Make?; Red Meat: Fragments of Stesichoros; puis trois appendices—et la dernière section, Interview, sont intéressantes, mais d’une manière insolite, détachée, malicieusement cocasse. Il faut savoir qui est Stesichoros. Je n’avais jamais entendu parler de lui. Et puis il faut prendre ça à cœur. Ça ne m’intéressait pas vraiment. En comparaison avec d’autres poèmes que je vous ai envoyés—Lettres d’anniversaire de Ted Hughes ou Gilgamesh, par exemple—ces sections ne sont pas mémorables. Heureusement, elles sont courtes.
Et puis survient l’essentiel du livre, l’Autobiography of Red du titre, qui est de loin la section la plus longue. Elle est superbe. C’est un roman en vers qui raconte la triste histoire de Géryon, un monstre rouge, et de sa relation malheureuse avec Héraclès (ou Hercule, comme il est plutôt connu). Géryon aime Héraclès, et Héraclès aime aussi Géryon, mais de façon inconstante, ce qui ne répond pas à l’amour de Géryon. Alors ce dernier aime et souffre tandis qu’Héraclès aime et prend du bon temps avec Ancash, son amant péruvien qui aime et souffre autant que Géryon du comportement d’Héraclès. Les noms sont classiques, mais le cadre est contemporain, tout comme le langage et les images. Et les émotions abondent. Prenez par exemple ces vers, décrivant Géryon et Héraclés étendus près l’un de l’autre:
Ne se touchant pas
mais unis dans l’étonnement comme deux coupures parallèles dans la même chair.
Et l’histoire se termine par une image stupéfiante qui restera dans votre mémoire. Je ne vais pas la gâter en la citant hors de contexte. Vous devez mériter cette image en vous rendant jusqu’à elle par votre propre lecture. Et puis elle exercera son impact émotionnel sur vous. Et cela vous laissera peut-être dans un état de réflexion.
Cordialement vôtre,
Yann Martel
P.J.: un livre de poche dédicacé
Réponse:
à venir…
