Livre Numéro 87: Home Sweet Chicago, de Ashton Grey

Sweet Home Chicago, de Ashton GreyDédicace:

À Yann Martel
Ashton Grey

À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
un génie qui s’échappe de sa bouteille,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel

Lettre:

Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa ON K1A 0A2

Cher Monsieur Harper,

Il y a de cela quelques semaines, j’ai participé au “Saskatchewan Festival of Words”. C’est une cordiale célébration de la littérature qui a lieu dans la plaisante ville de Moose Jaw, dans les Prairies. Je suis certain que vous y êtes allé (à la ville, je veux dire). L’un des jours où j’étais là, en sortant de la bibliothèque publique où se tient le Festival, j’ai été interpelé par une personne installée sur un banc. Il avait un bébé dans les bras et était assis à côté d’un autre homme. J’aurais bien pu les saluer et poursuivre mon chemin, mais il y avait ce bébé. J’ai moi-même un bébé. Je me suis donc approché de ces deux hommes. En fait, c’était le deuxième qui était le père et l’individu sympathique qui m’avait salué était son ami. Pendant quelques minutes, nous avons bavardé tous les trois. J’allais partir quand l’homme qui tenait le bébé m’a demandé si j’achèterais son livre. J’avais remarqué les minces volumes étalés sur le sol en demi-cercle devant lui. “Un prix spécial pour le festival,” dit-il, “Sept dollars.” Je lui ai donné dix dollars, il a dédicacé mon exemplaire et je suis parti Sweet Home Chicago, de Ashton Grey, à la main. J’ai revu M. Grey le lendemain, sur Main Street cette fois, près du Théâtre Mae Wilson, toujours en train de promouvoir son œuvre. Quelqu’un m’a dit que M. Grey, qui paraissait dans la trentaine, ne pouvait se payer le coût du transport de Winnipeg à Moose Jaw et qu’il avait donc fait de l’auto-stop pour venir vendre son livre au Festival of Words. Quel engagement, ai-je pensé. Et puis son geste de la veille, d’avoir tenu le bébé dans ses bras, lui avait valu un bon karma.

J’ai décidé de lire son livre et maintenant je vous l’envoie. Sweet Home Chicago compte quarante-neuf pages. Je me souviens que M. Grey a dit, quand il était sur le banc du parc, qu’il n’aimait pas appeler son livre une novella. Je ne lui ai pas demandé ce qu’il avait contre le terme, mais par respect pour ses vœux, disons qu’il s’agit d’une longue nouvelle. Si vous vous reportez à la page des copyright, vous verrez que le livre a été “d’abord imprimé” en 2009 puis imprimé à nouveau en 2010 par Bindle Stick Publications de Hamilton, en Ontario. Le numéro 3 figure sous cette information. Je serais porté à en croire qu’il s’agit du troisième tirage de Sweet Home Chicago. Quant à savoir si Bindle Stick Publication est l’entreprise d’autoédition de M. Grey et qu’il vit à Hamilton, en Ontario (et comment il s’est rendu de Hamilton à Winnipeg), ou si M. Grey vit à Winnipeg et fait affaire avec Bindle Stick Publications, une maison d’édition publiant à compte d’auteur à Hamilton,en Ontario, eh bien sur toutes ces questions, je n’en sais pas plus que vous.

Sweet Home Chicago est une longue nouvelle où on note de nombreuses faiblesses. Il y a plusieurs fautes d’orthographe. À la toute première page, vous pourrez lire la phrase:”‘Il se pencha au-dessus du bar et prix le manteau de Ronald pour le brasser et l’éveiller.” Le plus probable est que le manteau de Ronald a été pris. Et il y a continuellement des fautes de ponctuation dans le dialogue:

“Je pense que je devrais appeler la police.” Dit-il d’une voix qui manifestait sa tristesse qu’il n’y ait rien d’autre à faire.

Il devrait y avoir une virgule après “police” et le verbe qui suit devrait commencer par une minuscule puisque qu’il s’agit là d’une seule phrase. En termes plus larges, la narration est parfois malhabile, de nombreux détails sont inutiles, et le thème de l’histoire n’est pas très clair dans mon esprit. Et pourtant l’ensemble possède une belle allure narrative, les personnages ont du charme, il y a des sections drôles, et en-dessous de tout ça il y a une espèce de tendresse sans cynisme. C’est une histoire qui carbure à l’alcool, alors en chercher les faiblesses, c’est manifester trop  de sobriété et rater le propos. Mieux vaut lire Sweet Home Chicago avec l’indulgence bonhomme et floue de celui qui est pompette. L’histoire raconte les conséquences pour le protagoniste anonyme de se retrouver dans un bar à côté d’un homme qui a le malheur de se pencher et de mourir sur-le-champ, juste là. Notre héros se trouve ainsi dans un merdier bien imbibé d’alcool.

Cette histoire est loin d’être Au-dessous du volcan. (Vous connaissez ce roman? Vous connaissez Malcolm Lowry? Canadiens, tous les deux. On trouve là la plus grande expression littéraire de la surconsommation d’alcool.) Mais c’est un bien autre livre. L’attrait qui m’amène à vous envoyer Sweet Home Chicago ne tient pas tant à la qualité de l’œuvre qu’à l’intention de son auteur. C’est le souhait impérieux d’Ashton Grey de raconter son histoire qui m’a frappé, un désir si puissant qu’il l’a publiée lui-même et qu’il en fait lui-même la promotion, au point de faire de l’auto-stop de Winnipeg à Moose Jaw pour la partager, et tout cela sans de sérieuses chances de succès critique ou commercial. Mais c’est ça, l’effet d’une histoire sur une personne et, collectivement, sur une population. Les histoires sont comme des génies: exactement comme un génie cherche à s’échapper de sa bouteille, une histoire veut s’échapper de l’esprit de l’homme, de la femme ou de l’enfant où elle se trouve. Une histoire partagée, c’est une histoire vivante. Les histoires se passent de famille en famille et tout au long de l’histoire. Elles survivent à ceux et celles qui les racontent. Maintenant qu’Ashton Grey a mis son histoire sur papier, elle va survivre. Voilà qui est bien. Nous avons besoin d’histoires, de toutes sortes d’histoires, parce que sans histoires, notre imagination meurt et sans imagination, on ne peut pas vraiment apprécier la vie. Vous avez la bonne fortune de posséder l’un des rares exemplaires de Sweet Home Chicago. J’espère que vous êtes sensible au privilège singulier que cela représente.

Cordialement vôtre,

Yann Martel

P.J.: un livre de poche dédicacé par l’auteur et par moi

Réponse:

à venir…