Livre Numéro 86: Stung with Love: Poems and Fragments, de Sappho, traduction à l’anglais de Aaron Poochigian

Poemes et Fragments, de SapphoDédicace:

À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
de la poésie qui a traversé les déserts du temps,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux
Yann Martel

Lettre:

Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa ON K1A 0A2

Cher Monsieur Harper,

Je suis de retour et vous êtes toujours là. Poursuivons donc ce pas de deux boiteux où je lis, je réfléchis, j’écris et je mets à la poste, tandis que vous ne dites et ne faites rien. Votre silence ne me dérange pas particulièrement. Ce sont les générations futures qui vont vous blâmer ou, plus probablement, vont se moquer de vous. Moi? Je me sens comme un cow-boy dans un western qui entreprend de traverser un redoutable désert. Pour me rasséréner, je parle à voix haute. Est-ce que ma monture me répond? Non, elle ne dit mot. Est-ce que je préférerais m’en passer? Non, parce que si je m’en défaisais, je perdrais ce qui fait de moi un cow-boy—et il faudrait que je traverse ce désert à pied. Vous êtes mon cheval démocratique grâce à laquelle j’existe en tant que cow-boy démocratique. Il vaut mieux me déplacer sur votre dos renfrogné que d’être piétiné par un dictateur. Et qu’en est-il de ces temps orageux, de ce désert auquel nous faisons face? J’ai la conviction que nous allons nous en sortir d’une manière ou d’une autre. Ce sont les livres que je lis et les gens que je rencontre qui me guideront. Et vous, notre leader? Je ne sais pas. Est-ce que les chevaux aveugles réussissent à traverser les déserts? Est-ce qu’ils ne disparaissent pas sous les sables?

Avant de poursuivre, je dois vous demander quelque chose: avez-vous pris plaisir aux livres que quelques excellents écrivains canadiens vous ont envoyés pendant que je faisais une tournée de promotion de mon dernier roman? Je suis reconnaissant à Steven Gallowoay, Charles Foran, Alice Kuipers, Don McKay, René-Daniel Dubois et Émile Martel d’avoir ajouté à votre bibliothèque croissante. Ce sont des titres bien intéressants qu’ils vous ont fait parvenir.

Pauvre Grèce. Elle en a vu de toutes les couleurs, ces derniers mois. La mauvaise gestion de ses finances a coûté très cher au pays, et à plusieurs banques européennes. Je ne compatis pas totalement à leurs malheurs. D’après ce que j’entends, le blâme pour les problèmes des Grecs revient en grande partie aux Grecs—et ils ont été les victimes des banques cupides qui tiraient profit des prêts faciles qu’elles leur accordaient. Un vrai gâchis, une insolvabilité qui va noircir et entacher le pays pendant de longues années encore.

Mais un pays ne peut pas être réduit à ses bourses, qu’elles soient profondes ou pleines de trous. Pauvre Grèce, riche Grèce, Grèce mal gérée, Grèce convalescente—à côté de ce nom, vrai monolithe, ces adjectifs ne sont que roseaux. La Grèce est la Grèce est la Grèce, et cela veut dire beaucoup. D’abord, la langue et son alphabet, superbes et saisissants. Je tiens la langue grecque pour l’un des instruments vocaux les plus plaisants à l’ouïe que l’espèce humaine ait créés. Peut-être l’italien, parlé dans un pays d’à côté, possède-t-il une forme plus coulante, plus mélodieuse, mais le grec a l’intensité scandée de son contenu. La philosophie occidentale, et par conséquent la civilisation occidentale—puisque avant d’agir il faut penser—a commencé chez les Grecs, plus spécifiquement chez les Grecs qui vivaient en Ionie, en Asie Mineure, la Turquie actuelle. On les connaît sous le nom de présocratiques car ils ne faisaient pas tout à fait le poids nécessaire pour qu’on leur attribue leur propre nom et ont plutôt été identifiés par rapport à l’illustre philosophe qu’ils ont précédé. Mais ces “présocs”, pour ainsi dire—Thalès, Anaximandre, Anaximène de Milet, et, venu d’Élée, le formidable Parménide, parmi d’autres—sont importants parce qu’ils ont été les premiers à tenter de comprendre le monde en s’appuyant non pas sur la mythologie, mais sur la raison. Ils ont observé l’univers, quelque chose qui ne s’était jamais fait auparavant en Occident. Cette brillante approche intellectuelle a apporté à la Grèce une notoriété flamboyante. Elle a été une réussite si singulière que quand les Italiens ont fait la même chose deux mille ans plus tard, inspirés en bonne partie par la redécouverte de certains philosophes grecs oubliés portant les noms de Platon et d’Aristote, on a nommé leur époque la renaissance, après la naissance initiale due aux Grecs anciens.

Eh bien tandis que les Grecs pensaient, quelques-uns parmi eux éprouvaient aussi des émotions. Dont Sappho. Il y a longtemps que je vous ai envoyé de la poésie. Sappho était une femme qui vivait sur l’île de Lesbos à peu près entre 630 et 570 av.J.-C. On la tient pour la première femme poète de l’histoire littéraire. Celles qui l’auraient précédée ont été happées par le temps. La poésie de Sappho, environ 9000 vers en tout, croit-on, a tout juste survécu aux attaques du temps et n’existe qu’en fragments. Vers la fin du XIXe siècle, dans la ville égyptienne d’Oxyrhynchos, on a découvert un ancien dépotoir qui contenait de vaste quantités de papyrus. Une bonne partie avait été utilisée par les anciens Égyptiens comme rembourrage pour les cercueils et les momies. Dans l’estomac d’un crocodile momifié on a trouvé le fragment d’un poème de Sappho. (Imaginez le bonheur du croco, à digérer, pendant des siècles, une bouchée de poésie de Sappho.)

Même si Sappho a écrit sur une variété de sujets, elle est surtout connue pour ses poèmes d’amour. Ils sont émouvants et simples. Prenez cet exemple:

Maman chérie, je ne peux plus tisser:
je suis terrassée de désir
pour un garçon,
à cause de la tendre Aphrodite

Tisser était une activité féminine. Une jeune vierge continuait à tisser une fois convenablement mariée, à la tête de son foyer. Mais si on la distrayait du droit chemin… Il est intéressant de remarquer la prise en charge féminine dans cet extrait. La jeune fille est consciente des options dont elle dispose. Il lui revient de choisir de reprendre la quenouille et de continuer à tisser, ou de choisir le garçon. Un autre extrait nous donne une indication de son choix:

Puisque j’ai fait mon choix, s’il-te-plaît, oh Aphrodite
couronnée de blondeur, permets-moi de gagner.

Et voici un autre cri du cœur lancé il y a vingt-six siècles:

Cet impossible prédateur,
cet Éros qui fait frémir les membres,
doux-amer et nouvellement
il assaille ma chair.

Comme un vent rageur qui frappe un chêne
au flanc de la montagne
Éros, d’un seul coup.
m’a enflammé l’esprit.

Mais une étrange envie de mourir
me saisit et je voudrais voir
les lotus des rives perlées de rosée de l’Achéron.

Achéron, c’était l’un des fleuves des Enfers, et les lotus de ses rives étaient associés à la perte de mémoire. La poète est malade d ’amour au point de souhaiter mourir et d’aller manger les fleurs de l’amnésie.

Quelques poèmes sont étonnement explicites:

Encore et encore nous avons cueilli les luxuriantes fleurs,
nous les avons tressées en guirlandes et les avons
glissées autour de ton cou délicat; tu avais parfumé
de myrrhe ta chevelure luisante—des infusions généreuses

en mélanges princiers—et sur le lit
couvert de draps fins et de coussins indulgents,

tu as rassasié ton désir…

Ce sont ces “coussins indulgents” qui rendent le passage vraiment érotique.  

Sappho regrette les ravages de la vieillesse:

Tu m’es tellement chère, va et trouve le lit
de jeunesse qui t’est dû.
Je ne puis supporter davantage d’être la femme vieillie
et vivre avec toi.

Elle porte aussi son regard sur ce qu’on pourrait appeler le domaine politique, et ce qu’elle en dit est encore d’actualité de nos jours:

La richesse sans la vraie valeur
n’est pas bonne pour la cité;
Mais le bon mélange de ces deux choses est
le sommet de la béatitude.

Je veux citer un dernier extrait, annonciateur

Je dis
qu’en l’avenir
même à une époque qui ne ressemblera pas à la nôtre
quelqu’un se souviendra de qui nous sommes.

En effet. Sappho a vécu parmi des gens qui étaient pour la plupart illettrés. Étonnant qu’une poésie qui était dite à voix haute et qui au départ n’a survécu que grâce à la mémoire de ceux qui l’écoutaient, se soit rendue jusqu’à nous. Il ne s’agit bien sûr que de fragments; comment savoir quels sont les trésors que le temps a effacés (ou qui continuent de sommeiller dans quelque animal momifié sous les sables d’Égypte). Mais ce qui a survécu nous parle encore—et que peut-on demander de plus d’un poème? Il y a quelque chose de volcanique dans la poésie de Sappho: les lettres sont bien minces et noires, mais en dessous court une lave en fusion.

Alors quand vous penserez à la Grèce, comme cela vous est arrivé souvent récemment, j’en suis certain, j’espère que vous pourrez voir les choses dans une perspective historique. L’économie, c’est une affaire de court terme. Ce qui perdure, c’est l’art. Demandez à n’importe quel crocodile comment survivre dans le désert et il vous dira: mieux vaut avoir un poème dans l’estomac qu’un chiffre dans la tête.

Cordialement vôtre

Yann Martel

P.J.: un livre de poche dédicacé

Réponse:

à venir…