Livre Numéro 84: Nikolski, de Nicolas Dickner, traduction de Lazer Lederhendler, envoyé par Émile Martel
Le 21 June, 2010
À Stephen Harper,
ce livre plein de pirates et de géographie,
d’un poète et traducteur québécois,
Émile Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa ON K1A 0A2
Cher Premier ministre Harper,
Dans une démocratie, le citoyen dispose d’un privilège qui lui est cher, celui de s’adresser directement au leader de son pays. Dans notre cœur nous savons tous que c’est le devoir du leader de répondre à ce geste. Des sujets importants et des préoccupations peuvent ainsi devoir être traités et des réponses réfléchies peuvent aider à rendre la sérénité à celui ou celle qui a initié le dialogue, tout en offrant au leader des éléments sur l’opinion et l’esprit de ses concitoyens.
Quand Yann m’a demandé de participer à la tentative de dialogue intitulée maisquelitstephenharper, j’ai été enchanté parce qu’il m’accordait ainsi un rôle, en tant que poète et traducteur, dans cette campagne qui, comme vous l’avez appris, a été remarquée et admirée dans de nombreux pays; de plus, elle correspond à un engagement de très longue date de ma part en faveur des relations culturelles internationales, un aspect de la politique étrangère que votre gouvernement a absurdement laissé tomber, une énorme perte non seulement pour les artistes et créateurs canadiens, mais aussi pour l’image du Canada à l’étranger.
Le roman que je vous envoie aujourd’hui a été publié en français à Montréal en 2007 et sa version anglaise a reçu en 2009 le prix du Gouverneur général pour la traduction; vous avez donc en mains deux livres qui rassemblent le talent spécial exceptionnel de deux arrtistes: un romancier et un traducteur.
Le livre, Nikolski, de Nicolas Dickner, a été fort bien reçu au Québec et en France; on lui a accordé de nombreux prix, et il a été très bien traduit par Lazer Lederhendler.
La profession de traducteur est discrète et humble. Nous, les traducteurs, sommes rarement remarqués et il se trouve bien peu de gens pour considérer que nous avons bien fait notre travail. Il y a toujours une nuance, toujours l’ombre d’une émotion que nous avons ratée, ou bien une odeur qui a été exagérée, ou un goût diminué. Quoi que nous fassions, nous savons qu’un autre traducteur ou une autre traductrice traduira le même texte différemment, peut-être mieux, dans quelques années, tout comme un lecteur ou un écrivain qui comprend les deux langues pourrait bien dire que l’original est bien meilleur que la traduction. Bien sûr que c’est meilleur! La plupart du temps.
Mais il peut arriver que le traducteur se venge, jusqu’à un certain point. Il y a une anecdote que j’aimerais vous raconter: Shakespeare a écrit Hamlet à la toute fin du seizième siècle. Environ cent ans plus tard, Voltaire est né en France. Deux piliers de la culture européenne et mondiale. Voltaire connaissait Shakespeare, bien sûr, et l’avait lu. Et un jour, je suppose qu’il a voulu partager avec ses lecteurs et en français le vers le plus fameux prononcé par Hamlet:
To be or not to be: that is the question.
Comment transposer ces dix mots tout en respectant non seulement l’intense désespérance de l’anglais mais en utilisant la forme poétique courante de l’époque, soit les vers de douze syllabes avec rimes, les alexandrins? Eh bien il a traduit comme ceci:
Demeure, il faut choisir, et passer à l’instant
de la vie à la mort, et de l’être au néant.
Un très bel exercice pourrait se faire ici, qui consisterait à prendre les vers de Voltaire et, sans connaître les mots de Shakespeare, les traduire à l’anglais… La traduction peut-être une caverne magique qui découvre des beautés que l’auteur lui-même ne connaissait pas…
Pour revenir à Nikolski, quelle que soit la version que vous voudrez lire en premier, l’original en français ou la traduction anglaise, vous remarquerez sûrement l’illustration de couverture: trois poissons; en fait, ce sont les trois mêmes poissons, mais qui nagent dans des directions distinctes. Horizontalement ou verticalement; il me semble qu’il doit y avoir là un message spécial. Je ne sais pas lequel. Qu’en pensez-vous?
Le roman est un splendide assemblage d’existences tordues et aventureuses où divers personnages circulent les uns autour des autres dans une danse de coïncidences et de chances, en bonne partie autour du Marché Jean-Talon. À Montréal, mais aussi dans d’autres endroits au Canada—dont les Prairies et la Côte-Nord du Saint-Laurent—mais aussi dans de lointains pays de la Caraïbe. La piraterie est importante dans ce livre, et la navigation. Et il y a une poissonnerie, et…, et… Vous allez adorer tous ces gens une fois que vous aurez été présenté à Noah, à Joyce et au narrateur qui est libraire dans une boutique de livres d’occasion de la rue Saint-Laurent.
La version française du livre se distingue par une dédicace de Nicolas Dickner destinée à notre petite-fille Catherine, l’encourageant “à retourner au roman”. Elle nous avait dit qu’elle n’avait pas lu de romans dernièrement. Mais en fait, elle avait déjà un exemplaire de Nikolski. Permettez-moi donc de vous encourager à “retourner au roman”, en réponse au vœu de Nicolas Dickner.
Cordialement vôtre,
Émile martel
P.J.: deux livres de poche dédicacés, dont un par l’auteur aussi
Réponse:
à venir…
