Livre Numéro 82: The Grey Islands, de John Steffler, envoyé par Don McKay
Le 24 May, 2010
Livre # 82
24 mai 2010
Lettre:
Cher Premier ministre Harper,
Comme on le sait déjà, probablement partout sur la planète, Yann Martel est occupé en tournée de promotion de son nouveau livre et il a demandé à d’autres écrivains de le remplacer pendant son absence. Aujourd’hui, c’est mon plaisant devoir de vous présenter, à vous et aux lecteurs de son site Web, une œuvre littéraire canadienne qui est un classique, The Grey Islands de John Steffler.
Quand je dis “classique”, c’est que je place cette œuvre parmi d’autres chefs-d’œuvres de l’écriture sur l’environnement, comme Walden de Thoreau, Almanach d’un comté des sables d’Aldo Leopold et The Practice of the Wild de Gary Snyder; c’est un livre qui traite intensément de la nature sauvage, au point de changer notre manière de la percevoir. Contrairement à ces autres textes, The Grey Islands est, techniquement, une œuvre de fiction, mais elle est basée sur l’expérience réelle et solitaire de John Steffler sur les îles Grey, inhabitées, au large de la Grande Péninsule du Nord de Terre-Neuve. Le livre contient des textes parmi les plus frappants, les plus variés écrits où que ce soit, y inclus de la prose narrative, de la poésie lyrique (qui révèle souvent des aspects du lieu en gros plan), des histoires tirées par les cheveux, des histoires de fantômes, des scènes de rêve, des essais, des cartes, des données de recensement et des chansons. Ce qui en ressort, c’est une inoubliable évocation de cette île éloignée balayée par les vents et la narration de la difficile transition d’un homme vers la nature sauvage. Mais en même temps que tout ça, une attention de plus en plus grande est portée aux anciens habitants de l’île et aux pêcheurs qui s’y rendent encore, le flot de la narration, où de multiples fils s’entrecroisent, permettant de faire intervenir leur voix.
J’aurais de la difficulté à dire si je préfère dans ce livre l’histoire principale (l’évolution du protagoniste d’urbaniste à pèlerin) ou ses merveilleux détours et cachettes. Le langage est si économe, et il y a une telle musicalité chez Steffler, que chacun des passages—qu’il soit porté par la voix d’un pêcheur de Terre-Neuve ou par celle du narrateur-poète—chante de son propre chant. Quand je l’ai lu pour la première fois, dans les années quatre-vingt, j’ai eu de la difficulté à croire qu’il avait atteint son but, en créant un livre tellement varié, composé de parties si différentes, et qui forment pourtant un tout si organique. Cela continue de me sembler bien improbable, tout aussi improbable que la confédération, une autre structure dont la force mystérieuse—et les Canadiens et Canadiennes le découvrent sans cesse—tient à sa diversité.
Je me rends compte que ce présent peut être redondant puisque John Steffler a été Poète lauréat du Parlement il y a quelques années. (Si vous disposez déjà d’un exemplaire, vous voudrez peut-être offrir celui-ci à un autre parlementaire.) The Grey Islands devrait être aussi incontournable pour les Canadiens que Walden l’est pour ceux du sud de notre frontière, un livre mythique qui nous présente de façon dramatique, dans une riche complexité, à la fois méditative et divertissante, la rencontre difficile et essentielle avec la nature sauvage.
En prime, j’nclus aussi la version enregistrée du livre, publiée par Janet Russell de Rattling Books, l’intrépide éditrice terreneuvienne de livres aussi importants que Merrybegot de Mary Dalton et Hard Light de Michael Crummey—deux autres livres qui devraient figurer dans le répertoire de lecture de tous les Canadiens et Canadiennes. Sur le CD, enregistré par John Steffler lui-même, vous entendrez aussi la voix de Frank Holden, incarnant Carm Denny, un résident défunt de l’île, dont on disait qu’il était fou. C’est un passage qu’il ne faut pas rater et qui inclut la plus formidable scène de bain qui soit. Hollywood peut aller se rhabiller. Il me semble que dans ce qui est sûrement pour vous un horaire extrêmement chargé, vous pourriez écouter le CD maintenant, gardant le livre pour plus tard, quand vous en aurez le loisir.
Une écriture puissante nous permet de vivre avec notre imagination, tout comme de manière pratique; cela élargit les perspectives de la vie. Et quand elle s’engage dans le champ de la nature sauvage, l’écriture peut aussi enrichir notre compréhension de nous-mêmes en tant que citoyens du monde, autant que d’un pays. Cette compréhension va bien sûr s’appliquer non seulement à notre résistance et à notre courage, mais aussi à notre honteux aveuglement face aux valeurs de la vie sauvage en elle-même et pour elle-même. Bien que cet aveuglement fît sûrement partie intégrante de l’expérience coloniale, il demeure une lamentable caractéristique de comportements actuels, des comportements qui figurent souvent dans les politiques gouvernementales. Finalement, lire des livres comme The Grey Islands peut nous aider à devenir meilleurs et plus réfléchis comme habitants de cette planète.
J’espère que vous verrez en cet envoi un ajout stimulant à ce qui doit être devenu une bibliothèque plutôt éclectique et fascinante.
Cordialement vôtre,
Don McKay
Réponse:
à venir…
