Livre Numéro 79: La Toile de Charlotte, de E. B. White, envoyé par Alice Kuipers

Le Petit Monde de Charlotte, de E.B. WhiteDédicace:

À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
un livre qui vous rappelle les plaisirs de la vie et de la parole écrite
d’une écrivaine,
avec ses remerciements,
Alice Kuipers

Lettre:

Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa ON K1A 0A2

Cher Monsieur Harper,

Il y aura bientôt trois ans, Yann a eu l’idée de vous faire parvenir un livre toutes les deux semaines. Je me souviens du moment où ça s’est passé. Nous marchions tous les deux le long de la rivière à Saskatoon. Il rentrait d’une visite à Ottawa et il était très préoccupé de ce que l’anniversaire du Conseil des arts du Canada ait eu si peu d’importance aux yeux des politiciens canadiens. La vie de Yann, comme celle de la plupart des écrivains, est profondément ancrée dans les livres—autant ceux qu’il lit que ceux qu’il écrit. Il voulait partager cette passion avec vous.

Nous marchions donc le long de la rivière, le soleil brillait comme cela arrive si souvent en Saskatchewan, quand l’idée est venue à Yann que s’il vous envoyait un livre toutes les deux semaines, peut-être en liriez-vous un ou deux. Il en était réjoui, et moi j’étais contre. Je croyais que ça lui exigerait trop de temps. Yann décida de choisir des livres courts pour ne pas vous accaparer, et de joindre une lettre à chaque livre pour expliquer son choix. Il lit, ou relit, chacun des livres qu’il vous envoie et puis rédige avec soin chaque lettre qu’il vous adresse.

Tout au long de cette expérience, Yann s’est plongé encore davantage dans la joie de la lecture. En tant qu’écrivain qui a réussi,  il était souvent si occupé qu’il ne trouvait guère le temps de lire sauf des ouvrages de recherche. Mais maintenant je le vois, tard dans la soirée, tournant les pages, emporté par Pearl S. Buck, ou ébloui par Zora Neale Hurston. Récemment, il vous a fait parvenir mon livre favori—Property, de Valerie Martin. Ma propre bibliothèque a été quelque peu réduite par l’acharnement de Yann dans sa chasse aux livres.

Quant à moi, j’ai mis un moment avant d’arrêter mon choix car un bon nombre des livres de moins de 200 pages dont nous avions discuté ont déjà quitté la maison depuis longtemps et sont rendus à Ottawa. Mais je remarque que Yann ne vous a pas souvent offert de livres pour enfants, et il m’a paru que La toile de Charlotte de E.B. White vous intéresserait peut-être. Je pense que vous l’avez probablement déjà lu, mais il mérite sûrement qu’on le relise. Je dirais que la plupart des œuvres d’E.B. White méritent qu’on les relise.

Elwyn Brooks White est né dans la dernière année du dix-neuvième siècle. Fils d’un facteur de pianos, il étudia à l’Université Cornell où il suivit un cours du Professeur William S. Strunk jr. Des années plus tard, White publia une édition critique, revue et rallongée de l’ouvrage de Strunk, The Elements of Style—un livre extraordinaire que tous les écrivains devraient avoir à portée de la main. Il est plein de suggestions impérieuses sur la manière de bien écrire. J’ai le bonheur d’en posséder une édition illustrée. Elle est sur ma tablette depuis des années. Cette lettre que je vous écris me rappelle que j’aimerais le relire une fois de plus. L’une des joies de la lecture d’un livre, c’est qu’elle vous mène inévitablement à en lire d’autres. Ce sont des cartes dans la géographie de vos prochains voyages littéraires. Tout comme La toile de Charlotte me ramène à The Elements of Style, avec un peu de chance, elle vous mènera à un autre livre.

Ce n’est pas très clair quand White a décidé de devenir écrivain, mais l’on sait qu’au début de la vingtaine il refusa un poste d’enseignant à l’Université du Minnesota pour poursuivre sa vocation littéraire. En 1927, il était déjà collaborateur à titre de rédacteur au New Yorker, le magazine auquel il a été associé jusqu’à sa mort. Sa femme y était rédactrice. Il a écrit de nombreux essais brillants (j’en ai un recueil sur ma table de chevet), puis il publia La toile de Charlotte (parmi d’autres livres). Tout cela pour dire qu’écrire était sa vie. Cela était présent dans la famille de White, dans son travail, dans ses pensées. L’écriture est ainsi chez certaines personnes. Il écrivit: “Tout ce que je veux jamais dire dans mes livres, c’est que j’aime le monde. Je pense que vous pourrez y retrouver cela, si vous creusez un peu.”

J’aime beaucoup qu’il ait écrit cela. J’aime cela parce que ça traite exactement du plaisir que vous allez ressentir en lisant La toile de Charlotte. White était préoccupé que le livre ne soit trop sobre pour la plupart des enfants, vu son évocation simple, délicieuse de la vie (et de la mort) dans une ferme. Et pourtant, chaque mot précisément placé (je pense à l’exigence de Strunk dans The Elements of Style d’exclure tous les mots inutiles!) fredonne le simple bonheur de White d’être vivant.

C’est l’histoire de Wilbur et de ses amis Fern, Templeton, l’oie, le mouton et surtout, Charlotte l’araignée. Wilbur est un cochon gentil et innocent, qui découvre qu’on l’engraisse en vue de le tuer. Il ne veut pas mourir. Comme il le dit: ”J’adore vivre dans cette grange… j’aime tout ce qui s’y trouve.” Alors Charlotte réfléchit afin de trouver un moyen de le sauver. Elle utilise sa toile pour écrire des mots destinés à ceux qui sont dans la vie de Wilbur. Des mots comme FORMIDABLE ou QUEL COCHON. L’image du garçon de ferme venu verser la moulée, s’arrêtant incrédule en voyant la toile chargée de rosée qui dessine les mots QUEL COCHON reste gravée dans mon esprit, tout comme les mots de la toile sont gravés dans la conscience de ceux qui contrôlent la destinée de Wilbur.

Ne soyez pas dupe. La simplicité de la langue, le cadre bucolique, les animaux sympathiques, tout mène au chant du cygne de Charlotte—un chant du cygne à son ami le cochon qui est, en même temps, le chant du cygne de White dédié à une manière de vivre, écrit dans le plus élégant des styles. Tandis que Charlotte dépense son énergie à écrire ces mots dans la toile, elle me rappelle l’importance que peuvent avoir les mots. La toile de Charlotte est un hommage à la puissance du langage tant dans ce qu’il raconte que dans sa façon de le raconter.

C’est la raison pour laquelle Yann vous écrit. Car comme Charlotte l’araignée, il croit que la parole écrite peut modeler la vie, sauver des vies. J’espère qu’en lisant sur E.B. White, et plus encore, en lisant ses livres, vous vous souviendrez que tout comme nous avons besoin de politiciens et de premiers ministres, ainsi avons-nous besoin de livres et d’écrivains.

Et si la lecture de La toile de Charlotte n’y parvient pas pour vous, j’espère en tout cas que le livre évoquera un temps et un lieu qui vous accompagneront longtemps. Vous serez là avec Wilbur tandis qu’il essaie, ridiculement, de tisser une toile. Vous serez là avec Charlotte au moment où elle fait l’ultime sacrifice. Vous serez avec Fern quand elle essaie d’arracher la hache des mains de son père. Et avec E. B. White quand il nous montre Wilbur pour la première fois:

Là, à l’intérieur, qui la regardait, il y avait le cochon nouveau-né. C’en était un blanc. La lumière du matin brillait à travers ses oreilles, elles en étaient roses.

“Il est à toi,” dit M. Arable.

Et maintenant ce livre est à vous.

J’espère qu’il vous plaira.

Cordialement vôtre,

Alice Kuipers

P.J.: un livre de poche dédicacé

Réponse:

à venir…