Livre Numéro 78: Century, de Ray Smith, envoyé par Charles Foran
Le 29 March, 2010
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
un livre qui attend toujours patiemment ses lecteurs,
d’un écrivain canadien,
avec ses remerciements,
Charlie Foran
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
Il arrive à certains livres ce qui arrive à certaines personnes, on les ignore. J’aimerais profiter de cette occasion si généreusement offerte par Yann pour vous parler d’une fort belle œuvre de fiction canadienne, qui attend toujours qu’on la révèle vraiment. Century, de Ray Smith a paru d’abord en 1986, et est resté quasi sans écho. Un bon éditeur avait publié le livre, et Smith en avait déjà deux autres de sortis qui lui avaient valu un cercle d’admirateurs bruyant mais restreint: le premier, Lord Nelson Tavern et ensuite le roman portant l’humble titre de Cape Breton is the Thought-Control Centre of Canada. Ces deux œuvres charmantes et plutôt loufoques correspondaient bien à l’état d’esprit farceur qui prévalait dans les zones côtières des États-Unis. Smith, originaire du Cap Breton et exilé à Montréal, possédait ses propres vibrations côtières, mais ce n’était pas du genre cool-drogue-surf; c’était plutôt de la radio FM nocturne, flegmatique et iconoclaste, taquinant les goûts à la mode sur un ton incisif mais sans malice.
Malgré cela, Century n’a pas pris son envol. Il avait fallu beaucoup de temps à Ray Smith pour le terminer, et ça n’avait pas été aussi facile de lui donner vie que pour les livres antérieurs: davantage d’états d’âme et d’angoisses, moins d’optimisme quant à l’éventuelle victoire de la lumière sur les ténèbres. L’histoire se passait surtout en Europe, et sur une période de presque un siècle compressé dans 165 pages compactes, presque pointillistes. Entre-temps, les choses avaient changé dans la culture et la littérature canadiennes et Smith répondit à ces changements, d’une certaine manière, en s’éloignant encore plus du courant dominant que l’île de ses origines (à laquelle il est retourné, maintenant qu’il est à la retraite). Quoi que fût Century, ce n’était pas de la “Can Lit”, c’est-à-dire de la littérature canadienne, à l’aune de la tendance littéraire d’alors, ni à celle de l’industrie du livre.
J’ai une raison d’appeler Century “une œuvre de fiction”. Le livre, composé de six parties liées par un seul personnage et des superpositions calculées de tons, pourrait être qualifié—aïe—de roman post-moderne. Mais outre le fait que les histoires ne prêtent pas flan aux aridités et tropes académiques, elles sont toutes autonomes, comme dans un recueil. Même le thème caractéristique de Smith—l’art doit incarner la morale largement absente d’un monde corrompu—ne figure pas en MAJUSCULES pour que tout un chacun le saisisse. Century défie les classifications et néglige les attentes. Regardez, dit le texte, bien sûr que ceci n’est pas la vie, bien sûr que ce n’est qu’un livre. Permettez à ces mots si élégamment alignés de se répandre sur vous, comme des confettis à un mariage, et puis décidez ensuite en quoi consiste le mariage.
“D’ailleurs,” observait récemment un admirateur, “les textures [de la prose] y sont peut-être également les porteurs de sens; Smith a trop de respect pour la langue, et pas suffisamment de patience face à son message, pour se préoccuper que les lecteurs comprennent le sens de tous ces vocables intelligents et brillants. À certains moments, il se pourrait même qu’il compte sur la musicalité pour servir tant de medium que de message.” En fait, c’est ce que j’ai écrit au sujet de Century dans la préface d’une nouvelle édition, publiée en 2009. Dan Wells, l’éditeur de la maison Biblioasis Editions dans le sud de l’Ontario, réédite les anciens livres de Ray Smith, tout comme il publie ses œuvres plus récentes. Je ne vais pas dire que les éditions Biblioasis ont aussi été négligées, mais ces deux hommes, Smith et Wells, sont des types littéraires originaux à l’audace redoutable, œuvrant en marge des courants dominants, si on insiste pour définir ainsi le flux culturel, ou simplement là où ils ont besoin d’être en tant qu’artistes et éditeurs, pour considérer que leur travail, du jour même ou de toute la vie, en vaut la peine. Je suis tout à fait heureux de joindre mon dernier exemplaire de Century, publié chez Biblioasis, à cette note.
Cordialement vôtre,
Charlie Foran
P.J.: un livre de poche dédicacé
Réponse:
à venir…
