Livre Numéro 77: King Leary, de Paul Quarrington, envoyé par Steven Galloway
Le 15 March, 2010
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
j’espère que ce livre vous fera rire, vous rappellera des souvenirs et vous fera voir l’avenir,
d’un écrivain canadien,
avec ses remerciements,
Steven Galloway
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
Ne soyez pas déçu, je vous en prie. Je sais que depuis un certain temps vous recevez des livres par la poste de la part de Yann Martel, et je suppose que vous vous y êtes habitué. Même si ses lettres n’ont pas encore reçu de réponse, j’aime vous imaginer en train de les lire en robe de chambre et en pantoufles au petit déjeuner, en sirotant un café. Est-ce une manière étrange d’imaginer son Premier ministre? Peut-être. Si c’est le cas, je m’en excuse—vous êtes cependant le leader de notre pays, et les leaders existent autant dans notre imagination que dans leur réalité physique,
Comme vous l’aurez probablement constaté à ce stade, je ne suis pas Yann. Mon nom est Steven, et je suis un écrivain de Vancouver. Yann vous a envoyé l’un de mes livres, Le violoncelliste de Sarajevo. J’espère que vous l’avez aimé. Si non, merci de n’en avoir rien laissé savoir. Notre ami Yann est sur la route faisant la promotion de son nouveau livre, Béatrice et Virgile, et il m’a demandé de le remplacer. Je suis heureux de le faire, d’abord parce que je me considère comme un type qui coopère de bon gré, et aussi parce que même si bien des gens dans le monde de l’écriture pensent que Yann se bat contre des moulins à vent en vous envoyant ces livres, j’aime croire que vous regardez peut-être certaines de ces œuvres, et peut-être que vous en lisez ou en avez lu quelques-unes, et que personne, nulle part, ne croira que de recevoir gratuitement soixante-quinze livres par la poste accompagnés d’une lettre d’un auteur de renommée mondiale est une mauvaise chose. D’un certaine manière, vous appartenez à ce qui doit être le club du livre le plus exclusif au monde, même si c’est un peu à votre corps défendant. Je gage que M. Obama en est jaloux!
Il y a un groupe rock à Winnipeg qui s’appelle The Weakerthans et que j’aime beaucoup. L’une de ses chansons s’intitule Night Windows, écrite par John Samson, qui traite de ce qu’on ressent quand on croit voir une personne qui est morte et, pendant un instant, avant qu’on ne se souvienne qu’elle n’est plus vivante, on a envers elle les mêmes sentiments que quand elle était vivante, on la voit comme quand elle était vivante, et pendant cet instant, on dirait qu’elle n’est jamais morte. Cette sensation, qui est rare et merveilleuse et parfois triste, est la raison pour laquelle j’aime lire. C’est aussi la raison pour laquelle j’ai choisi de vous envoyer le roman King Leary de Paul Quarrington.
C’est un roman du monde du hockey. L’un de nos meilleurs romans sur le hockey. J’ai lu quelque part que vous aimiez le hockey, et je vous ai vu récemment à la télé lors du match de la médaille d’or, assis à côté de Wayne Gretzky. Ça a dû être une expérience plaisante. J’étais à la maison, assis à côté de ma tante et d’un gars nommé Jay, et simplement comme ça, c’était formidable. Quoi qu’il en soit, dans le roman, Percival “King” Leary a été un jour le meilleur joueur de la LNH. Il a gagné la Coupe en 1919, en marquant le but vainqueur après avoir évité Newsy Lalonde et en exécutant un St.Louis Whirlygig parfait. Sauf pour un verre de champagne à cette occasion, il n’a jamais de sa vie bu d’alcool. Son breuvage préféré est le ginger ale qui, d’après lui, le rend plus saoul que n’importe quel autre. Au début du roman, c’est un vieillard qui vit dans une résidence pour l’âge d’or avec son copain, le journaliste Blue Hermann. On lui offre une énorme somme d’argent pour aller à Toronto tourner une publicité pour une compagnie de ginger ale. L’histoire se développe à partir de là et je ne veux pas vous la gâter, mais notre King est en mauvaise santé, et il a eu dans sa vie certains démons qu’il a tenté de tenir à distance, mais qui sont en train de le rattraper. Il vit de nombreux moments où il voit des morts, et, dans son cas, les morts ont beaucoup à dire quant à la façon dont il a vécu sa vie. C’est un roman drôle, un roman triste, et le genre de roman que seul un Canadien peut écrire.
Paul Quarrington est mort récemment d’un cancer. Il n’avait que 56 ans. C’était quelqu’un de formidable. Parfois, en lisant son œuvre, j’ai pour un instant le sentiment qu’il est encore vivant. La plupart des gens n’ont pas connu Paul, ou tout auteur vivant ou mort, d’ailleurs, mais en lisant un livre, on vit souvent ce moment que Samson décrit—je suis sûr que les Allemands ont un mot pour ça—qui donne une voix à sa vie, ou à la vie collective de tous. Je suppose qu’un cynique dirait que c’est une sorte de nostalgie, mais j’aime croire que c’est un rappel. Un rappel de comment étaient les choses, comment elles sont ou comment elles pourraient être.
Parfois, ces rappels coûtent des milliards de dollars. Prenez les Olympiques. Même si je ne suis pas fana du copinage qui les accompagne, je pense que les histoires qu’ils engendrent, et leur représentation des liens que nous partageons en tant que Canadiens, indiquent que cet argent a été bien dépensé. Mais il y a d’autres moyens de procéder, des moyens qui ne dépendent pas du but que Crosby compte—ou ne compte pas—en prolongation (ouf!). Les livres comptent parmi les meilleurs exemples de cela, et ils sont beaucoup moins chers. Parfois même, ils sont gratuits. J’espère que vous allez aimer King Leary.
Cordialement vôtre,
Steven Galloway
P.J.: un livre de poche dédicacé
Réponse:
à venir…
