Livre Numéro 76: Une journée d’Ivan Denissovitch, de Alexandre Soljénitsyne
Le 1 mars, 2010
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
un livre au sujet d’un effroyable gouvernement,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
La chose la plus incroyable m’est arrivée la semaine dernière. Il y avait une enveloppe de taille moyenne, rigide, dans ma boîte aux lettres. Je ne reçois pas autant de courrier que vous, mais tout de même une bonne quantité (et je n’ai pas de personnel qui m’aide à cela). Alors qu’est-ce que c’était, quelle question, quelle demande? Je remarquai que ça venait des États-Unis. Je l’ouvris. Une plus petite enveloppe glissa d’entre deux morceaux de carton. Sur le devant, en haut à gauche, une adresse de retour. The White House, Washington, DC 20500. J’étais intrigué. Pas La Maison Blanche. J’ouvris l’enveloppe et elle était là, sous une entête de la Maison Blanche, une note manuscrite du Président Obama. Je pense bien que mon cœur a raté un battement. Une semaine plus tard, avec précaution, je tire encore la note de son enveloppe pour m’émerveiller. Le Président des États-Unis d’Amérique m’a écrit—à moi! C’est sûr que je vais la faire encadrer. S’il y avait moyen de me la faire tatouer dans le dos, je le ferais. Ce qui m’ébahit, c’est la gratuité du geste. Comme vous le saurez probablement, il y a une bonne mesure de calcul dans les gestes des personnalités publiques. Mais dans ce cas-ci, qu’est-ce qu’il a à gagner? Je ne suis pas citoyen américain. Je ne peux d’aucune manière aider le Président Obama. Il a, de toute évidence, fait ce geste pour des raisons personnelles, en tant que lecteur et en tant que père de famille. Et en deux lignes, quelle pénétrante analyse de L’histoire de Pi. Dieu le bénisse, Dieu le bénisse.
Tous les chefs de gouvernement ne sont pas aussi bons. À titre d’exemple, le livre que je vous envoie cette semaine, Une journée d’Ivan Denissovitch , de l’écrivain russe Alexandre Soljénitsyne. Joseph Staline a rendu son peuple malheureux pendant tout son règne comme leader de l’Union Soviétique, de 1922 à 1953. Ou pour être plus précis, les choses qu’il a bien faites ont été effacées par la quasi incommensurable méchanceté des choses qui les accompagnaient. Le titre de plus odieux dictateur du XXe siècle revient bien sûr à Adolf Hitler, mais Hitler a disparu rapidement, en douze ans, et il n’était pas représentatif du leadership allemand. Staline, par ailleurs, a duré, il est mort vieux et il était encore au pouvoir, c’était un phare de méchanceté ferme et persistant. Et alors que ses crimes—bouleversements sociaux, catastrophes économiques, violations massives et systématiques des droits de la personne, famine et pauvreté généralisées—ont été pires que ceux de ses prédécesseurs ou de ses successeurs, la Russie n’allait pas bien avant lui sous les Tsars, n’allait pas bien après lui sous les leaders soviétiques qui lui ont succédé, et elle ne va pas bien sous le régime autoritaire présentement en place. Cela me rappelle l’adage: “l’inhumanité de l’homme envers l’homme”, mais dans ce cas-ci avec une variante: “l’inhumanité des Russes envers les Russes”. Cela m’a toujours laissé perplexe, comment les Russes, malgré les formidables génies individuels qu’ils ont produits dans les arts et les sciences, ont par ailleurs représenté une telle calamité envers eux-mêmes (et envers les Européens qui ont eu la mauvaise fortune de vivre à l’ombre de leur empire). De quel autre pays est issu un leader qui a gagné le prix Nobel de la Paix—Mikhail Gorbatchev—pour avoir cherché simplement à libérer son peuple de lui-même? Et cela dans un pays qui n’a jamais été colonisé et dont les malheurs ne peuvent être imputés à d’autres.
Il y a un paragraphe, à la page 104 d’Une journée d’Ivan Denissovitch, qui résume l’attitude dont je parle:
Il peinait à rester debout. Mais il continuait quand même. Shukhov [c'est-à-dire Ivan Denissovitch] avait déjà eu un cheval comme ça. Il avait eu beaucoup d’estime pour le cheval, mais il l’avait poussé jusqu’à la mort. Et puis on l’avait écorché.
Il avait eu beaucoup d’estime pour le cheval, mais il l’avait poussé jusqu’à la mort—et sans aucune tentative d’explication. C’est simplement ce qu’on fait. Et le “il” du début n’est pas un autre cheval, mais plutôt un être humain, un compagnon de prison, un homme qu’Ivan Denissovitch estime et qu’il pourrait aussi allègrement voir mourir d’épuisement au labeur. On a envie de crier “Mais où se trouve l’humanité, la bienveillance, la compassion?” Eh bien il y en a fort peu dans Une journée d’Ivan Denissovitch. Ce court roman raconte l’histoire d’une journée ordinaire dans la vie d’un prisonnier ordinaire dans le Goulag, l’énorme système de camps de travaux forcés qui représentait pour ainsi dire une société parallèle dans la Russie communiste. Au mieux, il y a tout juste une fraternité rude et passagère qui est exprimée dans des moments où la peur et les besoins ont momentanément diminué. Le reste du temps, chaque prisonnier ne s’occupe strictement que de lui-même. Cela produit des conditions de vie épouvantables, documentées de façon lucide par Soljénitsyne, et un plaidoyer fulgurant contre ce que Staline a imposé à son propre peuple.
Je vous ai envoyé, il y a près de trois ans, La ferme des animaux de l’écrivain anglais George Orwell. Il est intéressant de comparer ce roman avec Ivan Denissovitch. Les deux œuvres traitent du même sujet, mais de manière très différente. Le premier décrit le fléau du stalinisme par une allégorie, l’autre d’une façon réaliste. Lequel préférez-vous?
Je dois vous informer d’un changement temporaire dans notre petit club du livre. Jusqu’ici, il n’y a toujours eu que vous et moi. Mais je pars bientôt pour un voyage de quatre mois, en bonne partie pour faire la promotion de mon nouveau roman et je craignais que la logistique de vous acheminer une lettre et un livre toutes les deux semaines tandis que j’étais en déplacement ne devienne une contrainte trop lourde. J’ai donc décidé d’inviter d’autres écrivains canadiens à nous accompagner dans notre trajet littéraire. Je suis heureux de cette décision. Il s’agit vraiment de faire contre mauvaise fortune bon cœur. Après tout, pourquoi serais-je le seul à vous faire des suggestions de lecture? Ma connaissance du monde des livres est très limitée. Pourquoi ne pas sonder l’univers littéraire d’autres écrivains?
Alors votre prochain livre et votre prochaine lettre, qui seront livrés à votre bureau dans deux semaines exactement, le lundi 15 mars, viendront d’un écrivain canadien différent. Je ne vous dis pas qui—que ce soit une surprise—et je n’ai aucune idée non plus du prochain livre. Ce sera aussi une surprise.
Cordialement vôtre,
Yann Martel
P.J.: un livre de poche dédicacé
Réponse:
à venir…
