Livre Numéro 75: Nadirs, de Herta Müller
Le 15 fevrier, 2010
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
un livre qui vient de loin,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
Toutes les quelques années, il arrive que l’annonce du lauréat du Prix Nobel de littérature soit une source d’étonnement et de consternation. On entend, presque à travers le monde entier, les gens s’exclamer, le souffle coupé: “Qui?“ C’est exactement comment j’ai réagi en 2004, je m’en souviens. Je n’avais jamais entendu parler de Elfriede Jelinek, l’écrivaine autrichienne qui a reçu le Prix cette année-là. Évidemment, les lecteurs de langue allemande devaient en avoir entendu parler et ils ont sans doute applaudi son succès. Le Comité du Nobel a la sagesse et le discernement de lancer son filet très loin, trouvant ainsi des gagnants parmi les écrivains qui ne sont pas largement connus ou qui écrivent à partir de cultures situées à la marge du monde anglo-américain dominant. J’ai ainsi découvert Elias Canetti, par exemple, un splendide écrivain, quand j’ai été surpris une autre fois, il y a déjà encore plus longtemps, en 1981.
Eh bien, Stockholm remet ça. Il y a quelques mois, le nom de la récipiendaire du prix Nobel de littérature pour 2009 a été annoncé et c’était—voilà, laissez-la passer, Elfriede—une autre écrivaine “obscure” qui écrit en allemand, Herta Müller. Et comme les Jeux olympiques d’hiver ont maintenant lieu à Vancouver, avec des centaines d’athlètes étrangers qui sont venus visiter notre pays, j’ai pensé que je pourrais tenir compte de la haute recommandation du Comité Nobel et vous offrir quelque chose de Herta Müller. Nadirs, son premier livre, est un recueil de nouvelles, la seule œuvre d’elle que j’aie pu trouver chez McNally Robinson. C’est un curieux livre. De prime abord, il semble étranger. On n’écrit pas ainsi en anglais. Ce n’est pas là une question de traduction. Je ne saurais le dire, puisque je ne parle pas allemand et je ne peux donc pas comparer l’original avec la traduction, mais je ne crois pas que le livre soit mal traduit. C’est plutôt une question de sensibilité. On dirait que l’écriture est impersonnelle, presque mécanique, elle est extrêmement laconique et on sent peu d’efforts pour embellir le style. Les histoires, sauf pour une anecdote de temps à autre, n’ont pas d’intrigue. Elles sont pleines de détails, et pourtant plusieurs d’entre elles sont irréelles, comme des rêves, des cauchemars. Cela peut aider un peu de savoir qui est Herta Müller: elle vient d’une région où l’on parle allemand en Roumanie, le Banat. Une personne qui parle une langue minoritaire dans un pays pauvre: cela pourrait expliquer la sensibilité, qui est si distante de la mienne. Je suis parfois frappé par les étranges réalités intérieures qui ont leur origine en Europe centrale et de l’est. Il y a des livres qui viennent de certaines régions du monde qui devraient me sembler plus étrangères—par exemple, le livre que je vous ai envoyé il y a un mois, Le monde s’effondre, venu du Nigéria—et pourtant ce roman ne m’a pas semblé si impénétrable. Je n’ai pas eu de difficulté à me glisser dans la peau africaine d’Okonkwo. Mais alors l’Europe, le continent de mes ancêtres, un continent où j’ai vécu pendant dix ans, dont je parle trois des langues, dont la religion majoritaire emporte en gros mon adhésion, dont la population me ressemble et s’habille comme moi, produit des histoires qui m’intriguent totalement. C’est peut-être le résultat de ce mélange très européen de diversité culturelle, de chaos économique et de misère politique. Quoi qu’il en soit, j’ai lu Nadirs et je me suis dit: ”Eh bien ces Allemands, ils ont vraiment trouvé le tour pour ne pas s’amuser.”
Un livre de valeur, tout de même. Un rappel que la grande littérature nous emmène en des terres étrangères et élargit notre esprit.
Cordialement vôtre,
Yann Martel
P.J.: un livre cartoné dédicacé
Réponse:
à venir…
