Livre Numéro 74: Eunoia, de Christian Bök

Eunoia, de Christian BokEunoia, de Christian Bok, le CDDédicace:

À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
un livre en hommage au dépassement,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel

Lettre:

Le Très honorable Stephen Harper   
Premier ministre du Canada  
80, rue Wellington  
Ottawa ON K1A 0A2
 
Cher Monsieur Harper,

Avez-vous jamais eu l’impression d’être limité par la langue? Je suis sûr que oui. Un cas fréquent: on parle avec quelqu’un et on veut communiquer une idée, mais le mot précis nous échappe soudain, il nous reste, comme on dit, “sur le bout de la langue,” et on cherche par des périphrases à circonscrire le concept. Une autre occasion courante où la langue impose une limite à l’expression, c’est quand on parle une langue étrangère. Vous avez vous-même, par exemple, fait d’admirables efforts pour apprendre le français, mais il reste une langue avec laquelle vous n’êtes pas complètement à l’aise. Quand vous prononcez un discours en français, je suis certain que vous préférez lire un texte et qui a été revu par un francophone. Et quand vous devez improviser, j’imagine que vous cherchez la sécurité des locutions consacrées et des expressions que vous avez apprises; sinon, vous devez vous efforcer d’exprimer votre pensée dans le cadre limité de votre connaissance de la langue. En anglais, par ailleurs, vous ne devez pas sentir de limites. Je suppose que vous devez alors vous sentir comme toute personne qui parle dans sa langue maternelle: ce que vous pensez, vous l’exprimez sans effort, sans hésitation et sans recherche.

Bien évidemment, ce sentiment de liberté, cette rencontre parfaite de la pensée et de l’expression ne sont que des illusions nées du confort et de la familiarité. Face à une toute nouvelle expérience, exaltante ou horrible, il arrive souvent que nous en perdions la capacité de parler et que nous restions sans voix. L’expression verbale est aussi plus qu’une affaire de vocabulaire. Des expériences qui ne sont pas en elles-mêmes extraordinaires sur le plan émotif mais qui sont intellectuellement complexes peuvent aussi nous amener à chercher nos mots pour les commenter de façon significative. Dans de telles situations, ce ne sont pas forcément les mots qui nous manquent, mais la compréhension préliminaire qui mène au choix des mots. Tout ça pour dire que nous sommes parfois muets—et nous n’aimons pas ça. Nous attachons une grande valeur à l’expression. Alors nous hésitons, nous marmonnons, nous bafouillons, nous luttons jusqu’à ce que nous ayons mis en mots une idée ou une expérience.

Le livre que je vous envoie cette fois-ci—le recueil de poésie Eunoia du Canadien Christian Bök (on prononce “book”), accompagné d’un CD (une très bonne lecture par l’auteur), traite exclusivement des limites et des façons exaltantes de les dépasser. Bök, un fervent admirateur de l’Oulipo, un collectif d’écrivains français d’écriture expérimentale, a mené l’une de leurs techniques favorites, le lipogramme, à un très haut niveau. Un lipogramme est une composition dont une lettre est absente. Un bon exemple de lipogramme est le roman La disparition, de Georges Perec, écrit complètement sans la voyelle la plus fréquente dans la langue française, le e. Si vous pensez qu’un lipogramme n’est qu’un truc, ce ne l’est vraiment pas. Dans le cas du roman de Perec, la lettre e en français est prononcée de la même façon que eux. La disparition se réfère non seulement à la disparition d’une lettre, mais à leur disparition à eux. Qui ça, eux? Eh bien, tout d’abord, les parents de Perec, qui étaient juifs, et qui ont été emportés par l’Holocauste. La disparition est donc une métaphore de l’élimination d’une grande partie de la civilisation juive en Europe, quelque chose qui ressemble beaucoup à un alphabet qui perd l’une de ses principales lettres. Ce n’est pas rien qu’une astuce; pas du tout.

Bök a poussé le défi plus loin encore. Dans Eunoia, il a écrit une série de poèmes qui n’omettent pas simplement une lettre, mais plusieurs, et non pas des consonnes, dont il existe un grand nombre, mais des voyelles, et pas rien qu’une, deux ou trois voyelles par poème, mais quatre voyelles. Ce qui ne laisse qu’une voyelle par poème. Les premières lignes du recueil vous avertissent dès l’abord du plaisir qu’on vous offre:

Awkward grammar appals a craftsman. A Dada bard as daft as Tzara damns stagnant art…

Le héros de la voyelle A est l’arabe Hassan Abd al-Hassad, tandis que le E met en vedette Hélène de Grèece qui

Restless, she deserts her fleece bed where, detested, her wedded regent sleeps. When she remembers Greece, her seceded demesne, she feels wretched, left here, bereft, her needs never met.

Qui aurait pu croire que l’Iliade d’Homère pourait être racontée à nouveau en n’utilisant qu’une voyelle? La voyelle I permet à l’auteur de décrire et de défendre son projet:

I dismiss nitpicking criticism which flirts with philistinism. I bitch; I kibitz—griping whilst criticizing dimwits, sniping whilst indicting nitwits, dismissing simplistic thinking, in which philippic wit is still illicit.

À la lettre O, on peut lire que:

Porno shows folks lots of sordor—zoom-shots of Björn Borg’s bottom or Snoop Dogg’s crotch. Johns who don condoms for blowjobs go downtown to Soho to look for pornshops known to stock lots of lowbrow schlock—off-color porn for old boors who long to drool onto color photos of cocks, boobs, dorks or dongs.

Et avec O, on jette aussi un clin d’oeil sur L’orange mécanique, le roman d’Anthony Burgess que je vous ai envoyé il y a quelque temps:

Crowds of droogs, who don workboots to stomp on downtrod hobos, go on to rob old folks, most of whom own posh co-op condos.

Et même le U, cette voyelle qui sème la terreur chez les joueurs de Scrabble, a sa propre voix:

Kultur spurns Ubu—thus Ubu pulls stunts.

Et ainsi de suite, avec l’esprit et l’inventivité qui rebondissent de page en page, le lot de mots univocaliques de la langue anglaise explose dans un foisonnement de sujets, du paillard au lyrique, du pastoral à l’historique.

Et la raison pour tout cela? Vous pourrez croire qu’il s’agit d’un simple jeu dont le manque de sérieux l’associe au divertissement. À cela, il y a deux réponses: premièrement, c’est en jouant, en s’amusant que vient la découverte, le résultat de juxtapositions faites au hasard; et deuxièmement, la langue n’est jamais un univers clos sur lui même. Ce jeu avec la langue que joue Bök nous enchante à cause de ses commentaires sur le monde parce que chaque mot, qu’il ait une voyelle ou qu’il en ait cinq, a finalement un lien avec une réalité concrète. Alors, même s’il ne parle que monovocaliquement, Bök dit bien des choses. Eunoia, qui en anglais veut dire “splendide pensée” et est le plus court mot de la langue anglaise à inclure les cinq voyelles, est un ouvrage étroit mais parfait. Il gambade au travers de la langue et ce serait une grave erreur que de le rejeter comme une œuvre purement facétieuse (facetious qui possède, tiens, tiens, les cinq voyelles dans l’ordre). Après tant de jeux de paroles, la langue est mieux ancrée dans la bouche et l’expression vient plus aisément.

Cordialement vôtre,

Yann Martel

P.J.: un livre cartoné dédicacé

Réponse:

à venir…

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P.-S.: il y a une strophe en ‘e’ qui a été traduite au français, elle aussi exclusivement en ‘e’, livrant le même message: 

Enfettered, these sentences repress free speech. The text deletes selected letters. We see the revered exegete reject metred verse: the sestet, the tercet—even les scènes élevées en grec. He rebels. He sets new precedents. He lets cleverness exceed decent levels. He eschews the esteemed genres, the expected themes—even les belles lettres en vers. He prefers the perverse French esthetes: Verne, Péret, Genet, Perec—hence, he pens fervent screeds, then enters the street, where he sells these letterpress newsletters, three cents per sheet. He engenders perfect newness wherever we need fresh terms.  (p. 31)

Restées elles-mêmes, ces sentences entendent resserrer le free speech. Ce texte rejette en effet d’emblée des lettres sélectes. L’exégète respectée excepte les vers métrés: le sextet, le tercet—même “les scènes élevées en grec”. Elle se rebelle. Elle crée des précédents. Elle est experte et excède le décent. Elle empêche les genres respectés et les thèmes très répétés—même “les belles lettres en vers”. Elle préfère les pervers esthètes très près des belges: Verne, Péret, Genet, Perec—elle met en lettres de fervents thèmes, et elle entre en kermesse vendre ces thèses d’enfer cent cents le texte. Elle élève excellence et sens en ces temps de détresse de termes récents.

(traduction É. Martel, lu en présence de l’auteur au Salon du livre de Montréal, 2002)