Livre Numéro 73: Le monde s’effondre, de Chinua Achebe

Le monde s'effondre, de Chinua AchebeDédicace:

À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
un grand roman venu d’Afrique,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel

Lettre:

Le Très honorable Stephen Harper   
Premier ministre du Canada  
80, rue Wellington  
Ottawa ON K1A 0A2

Cher Monsieur Harper,

Non, pas de prorogation pour moi. Je suppose que l’une des distinctions entre l’art et la politique, c’est que la politique peut s’interrompre, au moins pour un temps, mais l’art, la vie de l’art, ne s’arrête jamais.

Le livre que je vous ai réservé cette semaine est Le monde s’effondre de l’écrivain nigérian Chinua Achebe. Quelques mots sur lui, au cas où vous en sauriez peu à son sujet: il est né en 1930, dans l’est du Nigeria, d’un peuple qu’on appelait alors les Ibo, maintenant les Igbo. Il a été élevé en ibo et en anglais et il a décidé d’écrire en anglais. Le monde s’effondre a été son premier roman, publié en 1958. Son succès a été immédiat et il dure encore. La couverture de l’édition que je vous envoie, qui date de 1986, affirme que le roman s’est vendu à deux millions d’exemplaires. Eh bien, c’est une donnée qui n’est pas à jour: ce sont maintenant plus de huit millions d’exemplaires qui en ont été vendus. C’est le premier classique de langue anglaise venu d’Afrique, et on le lit dans les écoles et les universités partout à travers le monde. Comme ce doit l’être. Le monde s’effondre est un roman absolument splendide. L’œuvre semble plutôt simple car elle s’appuie sur des scènes brèves et descriptives. Mais l’image d’ensemble qu’elle crée est vaste et complexe à en couper le souffle, rien moins qu’un instantané de la rencontre entre la société africaine et la société britannique à la fin du 19e siècle, et les dommages dévastateurs résultant du colonialisme. Ce commentaire pourrait laisser croire que Le monde s’effondre est un roman ouvertement politique, et que l’auteur impose son message strident aux oreilles du lecteur. Mais ce n’est pas le cas. Le monde s’effondre, en tout cas dans les deux premiers tiers, se lit plutôt comme l’œuvre d’un anthropologue. Achebe décrit la façon de vivre des villageois d’Umuofia, leurs croyances et leurs pratiques religieuses, leur économie agricole, leur interaction sociale, et ainsi de suite. Le protagoniste de l’histoire s’appelle Okonkwo. Le lecteur l’accompagne au long des saisons de sa vie, à travers les événements, petits et grands, qui marquent son existence et qui le définissent. Okonkwo est un homme fier, habituellement juste dans sa manière de traiter sa famille et ses voisins; c’est un fermier prospère et, si nécessaire, un guerrier féroce. Il est loin d’être parfait, tout comme sa société est loin d’être idéale, mais l’un et l’autre se débrouillent tant bien que mal, lui formé par elle, elle affectée par lui.

Et puis l’homme blanc arrive, sous l’habit de missionnaires. Ils ne sont pas fondamentalement mauvais, ces nouveaux arrivants. En fait, M. Brown, le tout premier, est un personnage plutôt sympathique. C’est un chrétien zélé, bien sûr, mais pas aveuglé par sa foi. Il veut convertir les païens africains avec lesquels il vit, mais il n’est pas insensible à leurs émotions. Il fait de véritables efforts de dialogue. Hélas, son successeur, M. Smith, n’est pas aussi ouvert d’esprit. Quant au Commissaire du District, qui est là pour donner un poids administratif colonial aux prêches religieux, il l’est encore moins. L’incompréhension, celle de l’homme blanc par rapport à l’Africain et celle de l’Africain par rapport à l’homme blanc, l’emporte—et le monde s’effondre.

La merveille de ce roman est son impartialité. Ce n’est pas que la façon de vivre des Africains était un Éden jusqu’à l’arrivée de l’homme blanc. Pas du tout, et c’est bien clair dans le roman. Quelques-unes des pratiques religieuses des Africains étaient barbares, comme le traitement qu’on imposait aux jumeaux nouveau-nés dont on croyait qu’ils incarnaient le mal et qu’on abandonnait dans la forêt pour qu’ils meurent exposés aux éléments. Achebe décrit avec véracité les durs labeurs de la vie à Umuofia. Et pourtant les villageois s’en tirent. La vie est parfois pénible, mais on sait qui on est et on connaît sa place. Il s’agit d’un peuple et d’une civilisation. Pas si différents, en fait, du peuple et de la civilisation de l’homme blanc. C’est là la réalité si habilement présentée dans le roman, à savoir que la rencontre entre les Africains et les Européens a lamentablement échoué non pas parce que les uns étaient inférieurs aux autres, mais parce qu’ils n’ont pas réussi à se comprendre les uns les autres et, comme conséquence directe, à se respecter les uns les autres. Les gens d’Umuofia appartiennent à une société patriarcale; par exemple Okonkwo a trois épouses. Un outrage, mais est-ce que la société victorienne était tellement moins patriarcale? La religion des gens d’Umuofia était un charabias mais était-il vraiment différent du charabias pratiqué par les Blancs? Les villageois s’attendent à ce que le malheur frappe les missionnaires s’ils continuent de rejeter les dieux indigènes, tout comme les missionnaires s’attendent à ce que le malheur frappe les villageois s’ils continuent de rejeter le nouveau Dieu. Et ainsi de suite. On voit les gens d’Umuofia dans leur grandeur et dans leur petitesse, tout comme l’homme blanc est présenté dans sa grandeur et sa petitesse. Pourquoi n’ont-ils pas su se rencontrer de manière appropriée et en arriver progressivement, lentement à un entendement, à une certaine symbiose? Cela n’allait pas arriver. De là la tragédie déchirante qui se trouve au cœur du roman: tout n’avait pas à se désagréger. Avec de meilleurs émissaires, avec de plus grands efforts de conciliation, peut-être que l’Afrique n’aurait pas été aussi dévastée et l’Europe aussi entachée.  

J’ai rarement lu un roman qui m’ait décrit une réalité étrangère avec un tel mélange de perception, de compréhension et de colère. Le monde s’effondre est un roman brillant, M. Harper. Je vous le recommande de tout cœur.

Je dois vous dire que je rédige cette lettre dans des circonstances inaccoutumées. Habituellement, je vous écris dans la tranquillité de mon bureau à la maison. Pas cette fois. Ce soir, je suis assis au milieu de la Galerie d’art Mendel, à Saskatoon, sur une plateforme élevée, et j’écris ma lettre en public. Je participe à un événement multi-disciplinaire, une sorte de carnaval qui s’appelle Lugo, et qui rassemble des danseurs, des musiciens, des acteurs et d’autres artistes dans une célébration des arts. Et je demande aux gens de suggérer des titres de livres. Je ferais mieux de commencer à les noter avant que la pile ne tombe par terre. Voici donc, sans ordre particulier, telles que me les donnent les gens autour de moi, des suggestions de titres que vous pourriez vouloir lire, de la part de lecteurs et lectrices canadiens:

Billions and Billions,  de Carl Sagan
Ishmael, de Daniel Quinn
Killing Hope, de William Blum
because i am a woman, de June Jordan
L’Ange de pierre, de Margaret Laurence
Stella, reine des neiges, de Marie-Louise Guay (et la personne qui a fait cette recommandation a ajouté: “Ce livre répondra à un grand nombre des questions pressantes de la vie et vous fera sourire.”)
Les deux solitudes, de Hugh MacLennan
The Red Tent, de Arita Ament
Expect Resistance, de crimethinc.org
Le chemin des âmes et Les saisons de la solitude, de Joseph Boyden
The Book of Negroes, de Lawrence Hill
Un long chemin vers la liberté, de Nelson Mandela (je vous envoie habituellement des  livres courts—et celui-ci n’en est pas un—mais je vous recommande hautement cette autobiographie de Mandela, quand vous disposerez de plus de temps libre. Et pourquoi pas maintenant, j’y pense, puisque le Parlement ne siège pas.)
Le désir sacré, de Fr. Ron Rolheiser
Staying Alive, une anthologie de poésie éditée par Neil Astley
Your Whole Family is Made of Meat, de Ryan North (quel titre!)
Même les cowgirls ont du vague à l’âme, de Tom Robbins
The Secret River, de Kate Grenville
Sunshine Sketches of a Little Town, de Stephen Leacock
Money for Nothing, de PG Wodehouse
Che, l’auteur n’est pas mentionné (peut-être que la personne parlait du film de Steven Soderbergh?)
L’alchimiste, de Paulo Coelho 
Disgrâce, de J. M. Coetzee (une très bonne recommandation—je vous ai déjà envoyé un Coetzee, comme vous vous souviendrez: En attendant les barbares.)
Lion dans les rues, une pièce de Judith Thompson
La poésie d’Emily Dickinson (ce qui me rappelle que je ne vous ai pas envoyé de poésie depuis des lustres)
À fleur de peau, de Tsitsi Dangaremba (je viens de chercher sur l’Internet, ce semble vraiment bien. Ça se passe en Rhodésie dans les années 1960 et 1970, une histoire semi-autobiographique de passage à l’âge adulte.)
Abattoir 5 ou la croisade des enfants, de Kurt Vonnegut
Born to be Good, de Dacher Kelther
The Golden Mean, de Annabel Lyon
The Exorcist, de Peter Blatty
Tous les noms, de José Saramago
Team of Rivals, de Doris Kearns Goodwin
Les bienveillantes, de Jonathan Littell
Les Belles-Sœurs, de Michel Tremblay
Cent ans de solitude, de Gabriel García Márquez
The Alphabet of Manliness, de Maddox
American Gods, de Neil Gaiman
Le Tao de Pooh, de Benjamin Hoff (la personne qui a fait cette suggestion a ajouté: “Cet excellent livre lui (c’est à dire vous) apprendra l’ouverture et comment apprécier toutes les personnes dans notre communauté et dans notre pays. Il faut être comme Pooh plutôt que comme Lapin et comme Cochonnet!”)
Nocturne du Chili, de Roberto Bolaño (je vous en reparlerai dans une autre lettre; je pense vous envoyer Amuleto.)
L’autre moitié du soleil,  de C. N. Adiche (un autre roman africain)
Three Cups of Tea, de Greg Mortenson
Les bâtards de Voltaire, de John Ralston Saul
Le dieu des petits riens et Listening to Grasshoppers: Field Notes on Democracy, de Arundhati Roy
Le maître et Marguerite, de Mikhail Bulgakov
Tigana, de Guy Gavriel Kay (”au sujet des efforts épuisants qui sont parfois nécessaires pour affronter le règne des tyrans.”)
Overqualified, de Joey Comeau 
Les enfants de minuit, de Salman Rushdie
The Maintains, poésie de Clark Coolidge
Guerre et Paix, de Tolstoï (à peu près le plus long roman possible, et je vous ai déjà fait parvenir deux Tolstoï; mais il faut que vous lisiez G&P avant de mourir.)
A Street Without a Name, le nom de l’auteur n’a pas été donné
Confessions d’un gang de filles, de Joyce Carol Oates (”Le livre que je relis quand j’essaie de me souvenir pourquoi j’écris.”)
Predicting the Next Big Advertising Breakthrough Using a Potentially Dangerous Method, poésie de Daniel Tysdal
Mort dans l’après-midi, d’Ernest Hemingway
Particules élémentaires, de Michel Houellebecq
Dream Boy, de Jim Grimsley
L’Avalée des avalés, de Réjean Ducharme
One Native Life, de Richard Wagamese
Hier, de Nicole Brossard
Ten Little Fingers and Ten Little Toes, de Mem Fox
Mid-Course Correction, de Ray C. Anderson
C’est fini, de Lydia Davis
Histoire de l’oeil, de Georges Bataille
Lakeland: Journeys into the Soul of Canada, de Allan Casey
Le miroir a deux visages, de C. S. Lewis (Je ne trouve pas ce titre dans la bibliographie de Lewis, mais il y a un film américain de ce nom de et avec Barbra Streisand de 1996, un remake d’un film français de 1958. Je me demande bien à quel livre pensait cette personne.)
Siddhartha, de Hermann Hesse
Trainspotting, d’Irvine Welsh
The Art of Japanese Bondage, auteur inconnu (!)
Les extraordinaires aventures de Kavalier et Clay, de Michael Chabon
La cloche de verre, de Sylvia Plath
La Vérité, de Terry Pratchett
Une femme à Berlin, auteur anonyme
The Crackwalker, de Judith Thompson (cette pièce sera jouée ici à Saskatoon du 4 au 7, puis du 11 au 14 mars. Ceci est une invitation qui vous est faite.)
Pinnochio, de Carlo Collodi
L’équilibre du monde, de Rohinton Mistry
Franny et Zooey, de J. D. Salinger

C’est toute une liste de lectures. Et une liste de lectures comme il se doit: multinationale et de tous les genres littéraires, et fraîchement éclose de l’esprit des citoyens et citoyennes de Saskatoon.

Cordialement vôtre,

Yann Martel

P.J.: un livre cartonné dédicacé

Réponse:

à venir…