Livre Numéro 72: Books (Des livres), de Larry McMurtry
Le 4 janvier, 2010
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
une vie faite de livres,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
Cela ne m’est pas arrivé souvent de vous envoyer des livres qui n’étaient pas de la fiction depuis le début de notre petit club du livre, mais comment un ouvrage intitulé Books (Des livres) aurait-il pu ne pas attirer mon attention alors que je bouquinais chez McNally Robinson, la semaine dernière? (Comme vous en avez peut-être entendu parler, McNally Robinson, une bonne chaîne de librairies indépendantes, s’est récemment placée sous la protection des tribunaux. De ce que j’en sais, le magasin principal à Winnipeg et celui d’ici, à Saskatoon, vont survivre, mais l’effort d’implantation dans la banlieue de Toronto a coûté très cher. Mais les durs labeurs de la vente indépendante de livres sont une autre histoire, quoiqu’ils ne sont pas, fortuitement, sans rapport avec ce dernier présent que je vous fais.) Books traite d’une vie dans les livres. Son auteur est Larry McMurtry. Si vous pensez n’en avoir jamais entendu parler, je gage que vous êtes plus familier avec son œuvre que vous ne le réalisez. McMurtry est un écrivain discipliné: dix pages le matin, chaque jour, sans exception, depuis des années. Il a publié de nombreux livres, comme vous pourrez le constater en jetant un oeil sur la deuxième page de Books qui reprend, en une longue colonne, la liste de ses œuvres. Jusqu’à maintenant, il a trente-six romans à son crédit, un recueil de nouvelles et trois collections d’essais. À part Lonesome Dove, dont je me souviens d’avoir entendu parler quand il a valu à l’auteur le prix Pulitzer en 1985, aucun des titres ne m’était familier, à l’exception de ceux qui ont fait l’objet d’un film. Vous vous rappelez Hud, avec Paul Newman—en français Le plus sauvage d’entre tous? Le film était basé sur le premier roman de McMurtry, Horseman, Pass By. Un autre de ses romans The Last Picture Show est aussi devenu un film de Hollywood couronné de succès, et il en fut de même pour Terms of Endearment—Tendres passions. Plus récemment, McMurtry a co-écrit la brillante adaptation pour l’écran de la novella d’Annie Proulx, Brokeback Mountain—Souvenirs de Brokeback Mountain.
Voici donc un romancier qui a bien réussi à Hollywood. Mais le livre que vous avez entre les mains est intitulé Des livres et non Des films. McMurtry, en fait, a vécu toute sa vie avec, pour et par les livres, en les écrivant, en les lisant et en en vendant. Il est, pour utiliser un terme qui revient souvent dans ses mémoires, un bookman, un homme de livres. Sa bibliothèque personnelle compte environ 28,000 titres. Sa librairie de livres d’occasion, Booked Up, à Archer City, au Texas, possède plus de 300,000 livres. Il travaille dans le commerce des livres usagés depuis plus de cinquante ans, ayant commencé en tant que dénicheur de titres rares, puis en ouvrant sa propre librairie de livres usagés d’abord à Georgetown, un quartier de Washington, D.C., puis au Texas. Et pendant tout ce temps—sous le prétexte et de chercher et de vendre—il a lu et relu des milliers et des milliers de livres. Dans un chapitre, McMurtry mentionne “un personnage littéraire anglais mineur” nommé James Lees-Milne (essayez de prononcer ce nom dix fois de suite), auteur de nombreux “livres pas particulièrement bons sur l’architecture, de quelques mauvais romans, de plusieurs biographies lisibles et de douze splendides volumes de journaux intimes.” Il fait ce commentaire: “J’ai lu à plusieurs reprises les douze volumes au complet et je suis sûr que je vais les lire à nouveau jusqu’à la fin de mes jours.” Je me demande s’il y a une seule autre personne sur cette planète qui peut prétendre avoir lu plusieurs fois les douze volumes du journal intime de James Lees-Milne. Et il est évident que le jugement de McMurtry sur les autres œuvres de Lees-Milne, celles qui ne sont pas particulièrement bonnes, les mauvaises et celles qui sont tout juste lisibles, est le résultat d’une lecture de chacune d’entre elles. Ailleurs, McMurtry, en parlant de son intérêt pour les guerres mondiales du XXe siècle, dit avoir lu la massive histoire de la Seconde Guerre Mondiale par Winston Churchill, les cinq millions de mots de l’œuvre. Et ainsi de suite, auteurs mineurs et majeurs, ouvrages en un ou en plusieurs volumes—tout cela a été avalé par un esprit vorace et gourmand, ouvert au mot écrit.
Quelle sorte d’autobiographie intellectuelle produit un tel esprit? Est-ce que le lecteur, le lecteur moyen qui n’a jamais entendu parler, et encore moins lu, James Lees-Milne, n’est pas réduit à un sentiment d’ignorance ou de quasi illettré? La réponse est non, comme vous allez pouvoir le constater aussitôt que vous commencerez à lire Books. Car les livres, quand ils sont bien lus, nourrissent l’humilité, et non l’arrogance. Les livres parlent de la vie, et la vie est une expérience qui rend humble. Demandez à n’importe quelle personne âgée.
Le sujet de Books est la vie de McMurtry avec les livres, surtout les livres qu’il a lus et ceux qu’il a vendus, et sur les us et coutumes—et les fortunes fragiles—des marchands de livres anciens. On en tire naturellement et facilement la sagesse. Et les chapitres sont très courts; il y en a qui ne font même pas toute une page et il y en a très peu qui aient plus de trois pages. C’est une chose que j’ai aimée dès le début. Tous ces livres qu’il a lus, et pourtant, le bonhomme ne rédige que de minuscules chapitres. Et le ton est tout aussi accessible. McMurtry est né sur un ranch, quelque part au Texas, de parents qui ne possédaient pas un seul livre, et l’impression que me fait l’homme dans ces mémoires me rappelle les qualités essentielles des gens des Prairies, ici en Saskatchewan, intelligence et modestie.
Un livre vous demande de vous mesurer par rapport à lui. La relation en est une de comparaison et de contraste. Si on est lucide, cela permet d’en sortir un peu plus savant au sujet de soi et, parfois, un peu plus sage. L’une des choses que j’ai apprises en lisant Books, c’est que je ne suis pas un bibliophile comme Larry McMurtry. Il aime bien évidemment non seulement les messages que portent les livres, mais aussi l’objet, cet assemblage d’encre, de papier et de carton, avec sa longue histoire et son jargon technique. Je suis bien trop nomade, non disposé à m’ancrer, pour m’attacher d’une pareille manière à des livres. McMurtry a des réserves face aux e-books, les livres électroniques. Pas moi. McMurtry aime être propriétaire de livres vieux et rares. Pas moi. Pour moi, un livre est un chuchotement qui se prolonge et c’est sans importance qu’il soit transmis par un livre de poche économique ou par un incunable. Le livre qui est un objet d’art est autre chose que littéraire. Il a sa place dans un musée plutôt que dans une bibliothèque. Ayant dit cela, j’adorerais visiter la bibliothèque personnelle de McMurtry, et sa librairie de livres usagers. Et j’adore me balader entre les rayons de livres de la bibliothèque de l’Université de la Saskatchewan. Larry McMurtry et moi sommes certainement d’accord sur ceci: les livres, qu’ils soient à nous ou empruntés, vieux ou neufs, nourrissent et soutiennent l’âme.
J’espère que vous prendrez plaisir, en cette nouvelle année 2010, à cette célébration de la culture du livre.
Cordialement vôtre,
Yann Martel
P.J.: un livre cartonné dédicacé
Réponse:
à venir…
