Livre Numéro 71: The Financial Expert (L’expert en finances), de R. K. Narayan
Le 21 décembre, 2009
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
si seulement nous étions vraiment des experts,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
R.K. Narayan, c’est le nom de plume fort heureusement abrégé de Rasipuram Krishnaswamy Iyer Narayanswamy. Il était indien et il a vécu de 1906 à 2001. Si vous n’avez jamais entendu parler de Narayan, lisez les éloges à son sujet à l’endos du livre que je vous envoie cette semaine, The Financial Expert, et vous constaterez qu’on le compare à des écrivains de l’envergure de Tolstoï, Henry James, Tchékhov, Tourguéniev, Conrad, Gogol et Jane Austen. L’un des commentateurs fait référence au Prix Nobel que Narayan n’a jamais gagné, mais qu’il aurait bien mérité. Je me souviens d’avoir lu une entrevue avec Narayan dans un journal indien lors de mon deuxième séjour en Inde et d’avoir eu l’impression d’être privilégié de me trouver dans son pays alors qu’il était encore vivant. R. K. Narayan était un doux géant de la littérature de langue anglaise.
Comme William Faulkner et son faux Comté de Yoknapatawpha et Thomas Hardy et sa région mi-fictive de Wessex, Narayan a inventé un lieu, une ville nommée Malgudi, puis il a créé des histoires à partir de cette ville, mais tout cela de manière à parler de la vraie vie. Ses personnages sont plutôt ordinaires et leur vie se déroule d’une façon qui n’est ni trop tranquille, ni trop précipitée, mais la grande marche de l’existence, ses gloires et ses misères, surgit des pages de ses romans. Remarquez le langage de The Financial Expert. Sauf pour quelques mots ou expressions—dhoti, fil sacré, feuilles de bétel, un lakh—l’anglais en est presque classique, et la représentation que Narayan fait de l’Inde n’est ni folklorique, ni exagérée. Il ne parle pas de l’Inde singulière autant que de l’Inde universelle.
The Financial Expert raconte l’histoire de Margayya, l’expert du titre, qui vit à la périphérie du monde des banques de Malgudi, aidant les paysans à remplir des formulaires et à obtenir des prêts. Son bureau n’est pas plus grand qu’un bout de pelouse à l’ombre d’un banian et tous les outils de sa profession tiennent dans une petite boîte. Margayya a de grandes ambitions, quoiqu’il ne semble pas disposer des moyens pour les atteindre. Mais il trouve grâce auprès de Lakshmi, la Déesse de la richesse, qu’il prie et en hommage à laquelle il jeûne quarante jours, et il s’en tire plutôt bien. Mais il y a un prix à payer: il devient riche côté argent, mais pauvre quant à ses relations avec sa femme et son fils et avec les autres. Comme vous l’imaginez, il faudra bien le payer, ce prix.
Le sort de Margayya est déterminé par des coups du hasard aussi imprévisbles qu’une victoire au bingo. Sa première fortune, par exemple, lui vient de la publication d’un livre. Il n’en est pas l’auteur. L’oeuvre a été écrite par un certain Dr. Pal qui, tout à fait par surprise, lui donne le manuscrit, sans aucune condition. Plus tard, Margayya et sa femme reçoivent une lettre les informant que leur fils, Balu, avec qui ils étaient en brouille, était mort. La nouvelle n’est pas vraie et vient d’un fou qui écrit des cartes postales à des gens choisis à l’aveuglette pour les informer de fausses calamités. Je crois que l’aspect arbitraire de la destinée est le thème de The Financial Expert et que son titre est donc pure ironie: nous ne sommes experts en rien. Nous sommes plutôt à la merci des dieux, nous dit Narayan, et toute impression que nous ayons de contrôler notre destinée n’est qu’une illusion. Que pensez-vous de cette interprétation du roman?
Noël arrive à grands pas, puis la Nouvelle Année. Je vous souhaite donc, à vous et à votre famille, santé, bonheur et sérénité face à ce que 2010 vous apportera.
Cordialement vôtre,
Yann Martel
P.S. Copenhague—quel gâchis. Ce serait intéressant de lire The Financial Expert, publié en 1952, longtemps avant qu’on ne note les changements climatiques, en ayant à l’esprit cette conférence désastreuse destinée à sauver le monde.
P.J.: un livre cartonné dédicacé
Réponse:
à venir…
