Livre Numéro 69: Maîtresse, de Valerie Martin
Le 23 novembre, 2009
Dédicace:
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
un roman sur la corruption.
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
J’ai bien peur que cette lettre ne vous semble très chargée. D’abord, le livre. Le roman Maîtresse, de l’écrivaine américaine Valérie Martin, m’a été vivement recommandé. J’y suis finalement arrivé il y a une semaine, et j’en suis très heureux. C’est une lecture envoûtante. Dès le premier paragraphe, j’ai été happé par la vie moralement corrompue de Manon Gaudet, une femme du Sud des États-Unis autour des années 1810. Manon et son odieux mari sont propriétaires d’esclaves, mais on pourrait aussi bien dire qu’ils sont possédés par l’esclavage. Maîtresse traite de la nature insidieuse de l’injustice, de la manière par laquelle un système corrompu pervertit non seulement ses victimes mais aussi ses auteurs, même si ces derniers peuvent être aveugles face à l’injustice. Manon est donc la propriétaire de Sarah, une belle esclave qui est la maîtresse de son mari, mais si Sarah appartient à Manon, cette dernière ne s’appartient pas à elle-même. S’approprier d’une autre personne annule l’appartenance que l’on a à soi-même. Manon ne peut pas être la propriétaire de Sarah et vivre une vie moralement intègre. Ses esclaves l’obsèdent et la corrompent, elle et son mari et toute la société blanche du Sud d’avant la guerre de Sécession. D’avant la guerre et d’après la guerre, en fait; le Sud des États-Unis continue encore de souffrir des suites de l’esclavage. Le titre du roman (en anglais Property) est tout à fait adéquat. Sarah, l’esclave, est la propriété de Manon, mais Manon est elle-même à peu de chose près la propriété de son mari à cause de la société patriarcale dans laquelle ils vivent, et l’un autant que l’autre dépendent absolument de l’affreux système social qu’était l’esclavage.
Le roman est efficace grâce à la voix intelligente de sa narratrice. Manon est implacable dans sa répugnance contre l’hypocrisie, sa propre hypocrisie et celle de ceux qui l’entourent, mais elle n’arrive jamais à s’améliorer. Elle est lucidement corrompue, son coeur est empoisonné et sa vie est amère. Cela crée une histoire fascinante, une histoire contemporaine, et même éternelle, car la nature des systèmes continue d’être contagieuse, pour le meilleur ou pour le pire. Un système d’éducation, par exemple, peut nous permettre de nous améliorer, tandis qu’un système économique peut nous corrompre.
J’étais de passage à Ottawa pour la promotion du livre où se trouvent rassemblées les lettres que je vous ai envoyées et j’y ai fait une lecture dans un établissement nommé Patrick Gordon Framing, au 160, rue Elm. J’ai été étonné en arrivant de trouver là une exposition de tableaux dont le thème était notre petit club du livre. Plus de vingt-cinq artistes se sont inspirés des livres que je vous ai fait parvenir. Cela constitue une exposition fort intéressante. Je vous en fais tenir l’invitation. L’exposition se poursuit jusqu’au 19 décembre prochain. Il y a également de l’information sur le sujet à l’adresse www.patrickgordonframing.ca.
Il y a une œuvre qui m’a tout particulièrement frappé. L’artiste Michèle Provost a pris la première ligne du premier livre que je vous ai envoyé (La mort d’Ivan Ilitch), la deuxième ligne du deuxième livre (La ferme des animaux), la troisième du troisième (Le meurtre de Roger Ackroyd), la quatrième du quatrième (À la hauteur de Grand Central Station je me suis assise et j’ai pleuré), et ainsi de suite pour les soixante-cinq premiers livres, et elle a fait de ces phrases un chapelet pour créer une œuvre intitulée A Right Honourable Summary—Un très honorable sommaire. Cet arrangement laissé au hasard de mots et de phrases afin d’en créer un texte doté d’une étonnante nouvelle signification est issu d’un jeu créé par les Surréalistes français. Ils l’appelaient cadavre exquis, ce nom venant de l’une des premières phrases créées dans ce jeu. Le résultat d’un cadavre exquis est délicieux par la folle juxtaposition que provoque le hasard. Le cadavre exquis de Michèle Provost est particulièrement réussi. Elle était présente lors de ma lecture à Ottawa et elle a eu la gentillesses de m’offrir deux exemplaires de A Right Honourable Summary en livre audio avec un jolie livret fait à la main, un exemplaire pour vous (numéro 1 de 12) et un pour moi (numéro 6 de 12). Le livret présente dans les dernières pages de minuscules reproductions colorées de toutes les couvertures des livres que je vous ai envoyés (un, deux). De voir ainsi alignées toutes ces couvertures, cela est non seulement surprenant sur le plan visuel, c’est aussi d’une grande utilité pour retracer l’origine des textes lus dans le livre audio. C’est Lynda Cronin qui lit ces textes d’une manière convaincante, tissant de sa voix une histoire que Léon Tolstoï, George Orwell, Agatha Christie, Elizabeth Smart et tous les autres auteurs n’auraient pu imaginer.
Cordialement vôtre,
Yann Martel
P.J.: un livre de poche dédicacé, une invitation à une galerie d’art et un livre audio
Réponse:
à venir…