Livre Numéro 68: Génération A, de Douglas Coupland

dicace: Génération A, de Douglas Coupland

À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
une capsule temporelle,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel

Lettre:

Le Très honorable Stephen Harper   
Premier ministre du Canada  
80, rue Wellington  
Ottawa ON K1A 0A2

Cher Monsieur Harper,

Et parfois les livres sont des capsules temporelles qui saisissent l’état moral et intellectuel d’une certaine époque, ses joies et ses inquiétudes, ses goûts et ses tendances. Je dirais que Douglas Coupland est un spécialiste de ce genre de livres. Prenons par exemple son dernier roman, Génération A, que je vous offre cette semaine. Dès les premières pages, cela saute aux yeux: la langue, les préoccupations, les références politiques et technologiques, l’humour—tout est tellement maintenant. Comparons cela, disons, à Ivan Ilych de Tolstoï. Dans ce roman-là, si vous vous en souvenez, le contexte n’est rien. Le cadre, les noms des personnages, leur classe sociale, leur façon de se vêtir, les jeux qu’ils jouent—tous ces détails sont d’importance mineure pour le lecteur. On pourrait fort bien imaginer exactement la même histoire racontée par un auteur américain des années 1950 (peut-être William Faulkner), un écrivain japonais des années 1960 (Yukio Mishima) ou un écrivain africain des années 1970 (comme Wole Soyinka). Dans chaque cas, les détails secondaires seraient différents, mais le drame central resterait le même. On dit souvent des grands romans comme ceux-là qu’ils sont intemporels car ils résistent à l’usure du temps, on dirait qu’ils ne vieillissent pas. En fait, la pérennité est la qualité conventionnelle la plus fréquente des chefs-d’oeuvre littéraires. Si c’est vieux et bon, alors ça n’a pas d’âge. Mais qu’y a-t-il de mauvais à être de son temps? Est-ce que tous les auteurs doivent s’efforcer de s’élever hors de leur temps et laisser derrière eux le terreau de ce qui est ordinaire, d’actualité, branché, d’ici et maintenant? Est-ce que la matière destinée aux archéologues futurs ne mérite pas notre attention littéraire?

Bien sûr que oui. Et Génération A de Douglas Coupland en est une démonstration brillante. Je dois avouer que j’ai lu ce roman avec envie. Ah! avoir écrit quelque chose d’aussi habile, drôle, senti et original. L’histoire se passe dans un proche avenir et elle est narrée à tour de rôle par Zack, Samantha, Julien, Diana et Harj, qui sont respectivement originaires des États-Unis, de la Nouvelle-Zélande, de la France, du Canada et du Sri Lanka. Le lien qui les rassemble est le seul fait qu’ils aient tous été piqués par une abeille, phénomène exceptionnel dans un monde où on croit que les abeilles ont disparu. Les personnages finissent par être réunis par un scientifique français du nom de Serge. Et alors—eh bien, vous verrez. La narration compte divers degrés, il y a des passages qui sont très drôles, d’autres qui sont empreints de sagesse, et du début à la fin le langage vibre d’intensité. C’est une histoire sur la lecture et le récit des histoires, le pouvoir de la lecture pour fortifier l’individu et le récit des histoires pour consolider le groupe.

Génération A est ancré dans le temps. Tout est une affaire de contexte. Et c’est bien ici une qualité. Dans le futur, si des gens curieux veulent savoir comment c’était de vivre à notre époque, au début du 21e siècle, ils tireront profit à lire Douglas Coupland.

Cordialement vôtre,

Yann Martel

P.J.: un livre cartonné dédicacé

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à venir…