Livre Numéro 67: En attendant les barbares, de J.M. Coetzee

En attendant les barbares, de J.M. Coetzeedicace:

À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
un conte en forme d’avertissement
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel

Lettre:

Le Très honorable Stephen Harper   
Premier ministre du Canada  
80, rue Wellington  
Ottawa ON K1A 0A2

Cher Monsieur Harper,

Il y a quelques lettres, plus précisément dans la 64e qui accompagnait le roman de Carole Mortimer The Virgin Secretary’s Impossible Boss, j’ai déclaré au passage que J.M Coetzee était mon écrivain vivant préféré. Puis dans la lettre suivante, en discutant des textes de la quatrième de couverture de l’œuvre de Dino Buzzati  Le désert des Tartares, en anglais les “blurbs”, son nom est revenu car un éloge de sa part y figure. Il n’est donc pas étonnant que je vous envoie un roman de cet écrivain exceptionnel. John Maxwell Coetzee est né en Afrique du Sud en 1940 (il est maintenant citoyen australien). Il a été, avec raison, couvert de lauriers, dont deux prix Booker et le Prix Nobel de littérature en 2003. C’est vraiment un artiste de toute première classe, reconnaissable à son style dépouillé et pourtant très évocateur et par des romans à la trame fine et ciselée, moralement engagée et fascinante, quasi hypnotique. Pour vous le montrer sous son meilleur jour, j’ai choisi son troisième roman, En attendant les barbares, publié en 1980. Le Magistrat, qui reste anonyme, est le protagoniste de l’histoire; il vit dans une ville à la frontière d’un Empire qui, lui non plus, n’est pas nommé. Des barbares qui n’en sont pas—ce sont en effet surtout des nomades pacifiques et des pêcheurs qui marchandent régulièrement avec les gens de la ville—vivent tout près. Les relations entre les barbares et les citoyens sont correctes. La vie est bonne et sereine. Mais le Colonel Joll, du Troisième bureau, survient soudain et informe le Magistrat que les barbares ont commencé à s’agiter et qu’ils vont prochainement lancer une attaque massive. Il faut la prévenir. On a récemment capturé deux barbares—un garçon malade et son vieil oncle—prétendument parce qu’ils auraient volé du bétail. On s’empresse de les torturer—torturer—sous la supervision de Joll. L’oncle en meurt tandis qu’on garde le garçon en vie juste pour qu’il puisse guider Joll et ses sbires dans le désert afin de capturer plus de barbares, les ramener en ville et les torturer aussi. Joll retourne éventuellement à la capitale pour faire son rapport. Le Magistrat rencontre une jeune fille barbare qui mendie dans la rue. Abandonnée après que les autres prisonniers eurent été libérés, ses chevilles ont été brisées, sa vue en bonne partie détruite, son père torturé et tué devant elle. Il l’accueille chez lui. Mais la descente aux enfers du Magistrat, physique et morale, ne fait que commencer, car le Colonel Joll revient avec tout un bataillon de troupes fraîches….

Je vous laisse découvrir la suite. Mais n’y a-t-il pas quelque chose de familier dans cette mise en scène? La ville frontière, les barbares, l’attente de l’invasion prévue—c’est bien ça, c’est tout à fait la prémisse du Désert des Tartares. Et ce n’est pas une coïncidence. Coetzee s’est inspiré du roman de Buzatti, ce qui explique son hommage au roman italien: “un étrange et hallucinant roman, un classique excentrique”. Les deux œuvres sont, bien sûr, fort différentes. Alors que Le désert des Tartares est un roman philosophique qui baigne dans la lumière du soleil, le silence et la solitude, En attendant les barbares est une entreprise sociale, ancrée dans le corps et grouillante de personnages, de politique et de douleur. Coetzee a peut-être entrepris son périple créatif à partir de Buzatti, mais sa destination est tout à fait sienne.

Ce qui m’amène à l’origine des idées des écrivains. Comme Coetzee, moi aussi j’ai été inspiré par des livres. Mon roman L’histoire de Pi par exemple, a été inspiré en partie par une recension que j’avais lue du court roman Max et les chats de l’écrivain brésilien Moacyr Scliar. Et puis d’autres livres—sur la religion, sur le comportement animal, sur la biologie des zoos, sur la survie en mer—m’ont fourni des idées additionnelles et les faits sur lesquels je pouvais tisser mon histoire. Il est tout aussi vrai qu’une source importante de l’inspiration d’un écrivain provient de sa propre vie. Mais il y a quelque chose de plus élevé que l’autobiographie dans la fiction, même chez un écrivain dont la vie serait intéressante au point de se lire comme un roman. La fiction, l’art en général, est le forum de toutes les possibilités, l’agora où les idées de toutes sortes se rassemblent. De là le besoin essentiel pour celui ou celle qui pense de s’immerger régulièrement dans l’art, car tout ce qui concerne la vie y est discuté et présenté, depuis ses manifestations les plus insignifiantes et jusqu’aux plus haineuses ou aux plus idéalistes. Les germes de la sagesse sont plantés à partir de la contemplation de ce vaste déploiement non seulement de ce que la vie devrait être, mais aussi de ce qu’elle est. Alors dédaigner l’art, c’est éviter de vivre au delà des étroites contraintes de sa propre expérience. Se plonger dans l’art, par ailleurs, c’est vivre de multiples vies. L’art est un microscope ou un télescope, d’une manière ou d’une autre rendant plus clair à nos yeux d’autres réalités, d’autres univers, d’autres choix. L’art, ce rêve fertile d’où naît le réel.  

La nature de l’inspiration et de la créativité est importante à tout projet. La valeur accordée à la créativité varie. Dans les arts, dans les sciences, dans le commerce, elle y est hautement appréciée, tandis qu’en politique je dirais qu’elle l’est moins. Ce que le politicien veut revendiquer, ce sont de bonnes idées, mais pas—pas  nécessairement—des idées originales. Il peut se trouver des politiciens qui ont la chance de mettre de l’avant des idées à la fois bonnes et originales—le plaidoyer de Tommy Douglas en faveur des soins de santé gratuits universels est un exemple évident d’une politique publique originale—mais je crois que le commentaire habituel est que trop d’originalité est un danger en politique. Après tout, la politique, surtout la politique en démocratie, est une activité fortement sociale. La politique progresse essentiellement par l’intermédiaire des réunions et des comités; en d’autres mots, par des rassemblements où des gens réfléchissent ensemble et parviennent après maintes discussions à établir des politiques. Les idées politiques de l’esprit original et solitaire sont souvent chimériques, simplistes, farfelues ou dangereuses. Je pense que votre propre carrière démontre la vérité de ce que je dis, et je ne veux pas manquer de respect à votre égard en vous le disant. Souvenez-vous de vos débuts dans le Parti Réformiste, et voyez où vous en êtes maintenant. Qu’est devenue l’originalité du Parti Réformiste, toutes ces nouvelles solutions et ces nouvelles approches qu’il avait proposées pour résoudre les problèmes du Canada? Elles ont été abandonnées et oubliées, c’est bien vrai. En tant que Premier ministre, vous vous êtes lentement déplacé vers le centre, embrassant les idées fiables élaborées tout au long des décennies, et qui ne sont peut-être pas originales mais ont fait leurs preuves.

La valeur d’un roman ne tient donc pas à ce que, en le lisant, vous vous frappiez le front et vous empressiez de griffonner sur le papier un projet de loi que vous souhaitez proposer à la Chambre. Non. L’originalité de la fiction touche la singularité de son lecteur. L’interaction de ce lecteur-là avec les autres—en d’autres mots le passage au politique—impliquera que l’originalité se dilue, qu’une prise en compte des conventions et de la sensibilité des autres se fasse. Et tout cela est bien. Il nous faut nous entendre avec les autres. Mais le coût d’une vie sans art, c’est qu’en n’étant nourrie d’aucune originalité le sens d’individualité d’une personne s’en trouve érodé. Et cela n’est pas seulement triste, mais également dangereux puisque le citoyen dont la précieuse individualité n’est pas nourrie est plus facilement victime des démagogues et des tyrans.

Je m’éloigne d’En attendant les barbares de J.M. Coetzee. C’est un très bon roman, moral mais sans prêchi-prêcha. Il est difficile de le lire sans s’indigner de la méchanceté de représentants de l’état qui, au nom de la loi, prennent la loi entre leurs mains. C’est un conte moral parfait pour un politicien.

Cordialement vôtre,

Yann Martel

P.J.: un livre de poche dédicacé

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à venir…