Livre Numéro 66: Mais que lit Stephen Harper?, offert par des douzaines de grands écrivains

Mais que lit Stephen Harper?, offert par des douzaines de grands ecrivainsDédicace:

À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
un livre pour ceux qui aiment les livres
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel

Lettre:

Le Très honorable Stephen Harper   
Premier ministre du Canada  
80, rue Wellington  
Ottawa, ON K1A 0A2

Cher Monsieur Harper,

Voici un livre que vous avez déjà lu, j’espère. Il y a une certaine sécurité dans le fait d’être publié sous forme de livre. Qui sait ce qu’il adviendra des lettres que je vous ai envoyées? J’en imprime une copie supplémentaire avant de vous les poster, et j’espère que les originaux s’empilent dans une boîte d’archives, mais ces traces physiques sont soumises à l’érosion du temps ou pourraient tout simplement se perdre. Quant au site Internet qui porte un témoignage public de notre club du livre, même si tout un chacun y a accès grâce à un ordinateur, il est aussi éphémère. Bien qu’une page Web puisse facilement apparaître simultanément sur un nombre infini d’écrans, son support sous-jacent est bien plus limité: une simple mémoire virtuelle quelque part qui, malgré tous les efforts de sauvegarde, pourrait être compromise et son contenu détruit. De manière plus banale, un site doit faire l’objet d’un entretien, il faut en payer l’abonnement, et quoi encore. Une fois que vous aurez quitté le pouvoir, je ne suis pas sûr qu’il y ait de raison de conserver www.quelitstephenharper.ca sur le Net.

De là la satisfaction que je ressens à voir les lettres—en tout cas les soixante premières dans l’édition québécoise (et cinquante-cinq dans l’édition canadienne-anglaise)—publiées sous forme de livre. Les livres durent. Ils durent d’abord parce qu’ils sont façonnés de façon fort habile. Ce que je dis est évident, je le sais, mais la couverture d’un livre ne sert pas seulement de décoration, permettant la présentation visuelle de son contenu, mais de protection également. Si vous vous rappelez de l’édition que je vous ai envoyée de Mon mal vient de plus loin, de Flannery O’Connor, c’était le trente-sixième livre, elle avait plus de quarante ans, et c’était l’un de ces livres de poche ordinaires à la couverture très mince. Imaginez à quel point est durable une bonne édition cartonnée. Un tel livre peut durer des centaines, et même des milliers d’années. Mais les livres perdurent pour une autre raison. Les mots sont des artéfacts oraux, qui ont commencé par passer de la bouche d’une personne qui parle à l’oreille d’une personne qui écoute, disparaissant une fois qu’ils ont été entendus comme des vagues qui s’effondrent sur le rivage. L’aspect étonnant, ingénieux et créateur de civilisation des livres tient au fait qu’ils conservent, comme un réfrigérateur, la fraîcheur des mots pour qu’ils passent, sans être prononcés, de l’esprit d’un écrivain à l’esprit d’un lecteur grâce au sens de la vue. Mais la valeur d’un livre continue de résider dans ce qu’il dit, et non dans ce qu’il est comme objet. Il y a certainement des livres qui ont une valeur en soi, comme les Bibles de Gutenberg, par exemple, dont il subsiste moins de cinquante copies. Mais la plupart des livres ne sont que des messagers qui acheminent un message vers celui ou celle qui veut l’entendre. Et comme des millions de personnes aiment lire, des millions de livres sont fabriqués. Ainsi Mais que lit Stephen Harper?, la version livre, va durer parce qu’il sera à l’abri dans tous les foyers et bibliothèques qui l’auront accueilli. 

Je ne vais rien dire d’autre sur le livre que ceci: même si votre nom y figure d’innombrables fois, d’abord dans les dédicaces et sur la première ligne de chaque lettre, en fait, le principal sujet du livre, ce sont les livres dont je parle. Mais que lit Stephen Harper? est un livre sur les livres. Éventuellement, il y aura une édition complète. Quand elle sera publiée, le nombre de lettres qu’elle contiendra, c’est de vous que cela dépendra.

Finalement, durant une entrevue que j’ai faite à la radio il y a quelques jours à Montréal pour la promotion de notre livre, l’animatrice a mentionné le fait que la journaliste Chantal Hébert vous avait envoyé un livre intitulé Fearful Symmetry, The Rise and Fall of Canada’s Founding Values, de l’économiste Brian Lee Crowley, et que vous aviez répondu à Madame Hébert en la remerciant et en lui disant “… and I have read it” (”… et je l’ai lu”)! Eh bien, je n’ai pas à me demander ce qu’elle a que je n’ai pas. Je connais la réponse: je ne vous ai pas envoyé un seul livre traitant d’économie ou de théorie politique, ou, quant à ça, guère d’oeuvres de non-fiction. C’est bien que vous ayez lu Fearful Symmetry. Je ne connais pas ce livre; j’espère que vous l’avez aimé. Mais n’y a-t-il pas le moindre espace sur votre liste de lecture pour un roman, une pièce ou un poème? La semaine dernière, vous avez chanté de la poésie au peuple canadien. Personne ne s’attendait à ce que vous, vous chantiez With a Little Help from My Friends. Et voyez l’impact que cela a eu. Les gens ont été très étonnés. L’affaire a été mentionnée à la une de tous les journaux, souvent avec une grande photo de vous au piano. Cela montre bien que l’art peut étonner, lier, unifier.

Cordialement vôtre,

Yann Martel

P.J.: deux livres dédicacés, un en français, un en anglais

Réponse:

à venir…