Livre Numéro 65: Le désert des Tartares, de Dino Buzzati
Le 28 septembre, 2009
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
un roman sur les périls de l’attente,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
Ce n’est pas dans mes habitudes de me citer moi-même, mais pour présenter le livre de cette semaine, le roman Le désert des Tartares, de l’écrivain italien Dino Buzzati (1906-1972), c’est pourtant ce que je vais faire:
“Un roman splendide, un chef-d’œuvre qui scintille comme un mirage, laissant voir au premier plan la montée puis la chute de nos ambitions et l’impitoyable érosion du temps. C’est l’histoire d’un certain Giovanni Drogo—pourtant, combien d’entre nous serons frappés d’y retrouver quelque chose de nous-mêmes en lui?”
Vous trouverez ces mots sur la quatrième de couverture de l’édition que je vous envoie. Un commentaire sur la couverture d’un livre—ce qu’on appelle en anglais un “blurb”—est une manière pour un écrivain de devenir un citoyen des arts. Quand il accepte d’écrire une brève appréciation d’une œuvre, un écrivain prête sa renommée à un livre, de telle manière que le lecteur est guidé non seulement par ce que cet écrivain dit, mais par l’estime dans laquelle ce lecteur le tient. Pour ma part, j’ai bénéficié d’une bonne citation de couverture: Margaret Atwood a gentiment lu et aimé mon roman L’histoire de Pi et ses mots d’appui ont sûrement attiré l’attention d’un bon nombre de lecteurs. Parfois, c’est un journaliste qui a écrit cette brève observation et son poids dépendra du prestige du journal dans lequel sa critique a été publiée. Cette utilisation des éloges peut être très efficace pour aider un livre à aller à la rencontre de ses lecteurs, et les éditeurs y ont souvent recours. Quand vous aurez terminé votre livre sur le hockey, votre éditeur rêvera d’obtenir que Wayne Gretzky le lise et le recommande. “Si le Great One a aimé ce livre, je suis certain que je vais l’aimer moi aussi,” déclarera tout fan de hockey en le saisissant sur la tablette.
Pour cette édition britannique du Désert des Tartares, le système des “blurbs” est mis à pleine contribution. Sur la page couverture, le Sunday Times (”Un chef-d’œuvre”) et J.M. Coetzee (”Un roman étrange et hallucinant, un classique excentrique”) encouragent le lecteur à porter attention, tandis qu’à l’endos Alberto Manguel, Jorge Luis Borges et moi, en quelques phrases, expliquons à un lecteur potentiel pourquoi il faut lire ce livre.
Et en vérité, il faut le lire. Le désert des Tartares, publié en 1940, est en effet un chef-d’œuvre que le public lecteur ne connaît pas suffisamment. Il raconte l’histoire d’un jeune officier en garnison dans un fort éloigné à la frontière d’un pays sans nom. Et là, il attend l’invasion des barbares, invasion qui ne vient jamais; il attend pendant trente ans, il perd toute sa vie à attendre, arrivant au fort jeune homme rempli d’espoir et le quittant vieux et brisé. L’attente—et l’horreur de l’appréhension qui l’accompagne—est une préoccupation typique du 20e siècle. Si Samuel Beckett avait écrit au 19e siècle, il aurait écrit En agissant pour Godot. Mais l’histoire étant ce qu’elle était, le 20e siècle a payé pour toutes ces actions pour Dieu et pour la Patrie—le gâchis du colonialisme et de la construction rapace des Empires—et Beckett a écrit En attendant Godot. Ce n’est pas hors de propos d’évoquer ici cette pièce (que je vous ai envoyée il y a quelque temps, vous vous en souvenez?). Le désert des Tartares et En attendant Godot ont été écrits à dix ans d’écart, le roman vers la fin des années 1930, la pièce vers la fin des années 1940, et les deux œuvres traitent de la même préoccupation. Mais dans l’intervalle de dix ans qui sépare leur composition, le siècle s’est déplacé du moderne vers le postmoderne, de l’action vers l’attente, de l’espérance vers l’appréhension, et ce déplacement est reflété dans ces deux œuvres. Le désert des Tartares se situe à la fin d’une sensibilité esthétique traditionnelle qui avait suivi son cours. Godot, c’est l’irrévérencieuse étape suivante, nourrie d’humour caustique et de noirceur, et avec une bien plus grande conscience de soi.
Le désert des Tartares est une œuvre sobre et lumineuse. La luminosité est littérale: le fort est situé au cœur de hautes montagnes et est baigné de lumière pure et d’air raréfié. Mais l’histoire atteint aussi une clarté philosophique tandis qu’elle accompagne l’attente sans fin d’un homme dans un décor dénué de toute enjolivure excessive—c’est un fort militaire, après tout. Si vous voulez avoir une idée de l’impression que crée cet ouvrage, imaginez une salle dans un musée d’art moderne, une grande salle inondée de lumière naturelle et qui met en vedette une seule oeuvre, un grand tableau de Rothko. Vous voyez ce que je veux dire? Le roman est triste, mais bellement triste. J’ai souvent pensé que Dino Buzzati était une sorte de Franz Kafka plus joyeux, plus chaleureux.
Voyez ce que vous en pensez. Explorez le Fort Bastiani en compagnie de Giovanni Drogo. Épousez la routine de la vie militaire. Essayez d’obtenir vos promotions. Mais plus important encore: surveillez bien l’arrivée de l’ennemi!
Cordialement vôtre,
Yann Martel
P.-S.: J’ai oublié de dire que Le désert des Tartares était un des romans préférés de François Mitterrand. Quel formidable “blurb” cela aurait été, venant d’un Président de la République française.
P.J.: un livre de poche dédicacé
Réponse:
à venir…
