Livre Numéro 64: The Virgin Secretary’s Impossible Boss, de Carole Mortimer

dicace:The Virgin Secretary's Impossible Boss, de Carole Mortimer

À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
130 millions de personnes peuvent-elles toutes se tromper?
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel

Lettre:

Le Très honorable Stephen Harper   
Premier ministre du Canada  
80, rue Wellington  
Ottawa, ON K1A 0A2

Cher Monsieur Harper,

Puisque je vous en parlais l’autre semaine, j’ai pensé vous envoyer un exemple de ce qu’on appelle “un roman de genre”, et quel roman de genre possède une étiquette plus facile à reconnaître qu’un roman Harlequin? Voyons un peu. Le site Web m’informe que Harlquin est une entreprise canadienne et qu’elle publie “plus de 120 titres par mois en 29 langues dans 107 marchés internationaux sur six continents.” En 2007, Harlequin a vendu 130 millions de livres. Depuis sa création, la compagnie a vendu le nombre stupéfiant de 5,63 milliards de livres. Les italiques sont de Harlequin: ces gens-là sont franchement fiers de leur succès, et on les comprend. Parvenir à vendre au détail presque autant de livres qu’il y a d’humains sur cette planète est une réussite unique dans le domaine de l’édition. Vous allez avoir un petite idée de l’étendue du succès de Harlequin en regardant la page titre du roman que je vous fais parvenir cette semaine. Les éditeurs mentionnent habituellement l’adresse de leurs différents sièges sociaux. Prenons un exemple au hasard sur la tablette de ma bibliothèque: la copie de l’édition originale cartonnée que j’ai du roman Slow Man, de J.M. Coetzee, lauréat du Prix Nobel et mon auteur vivant préféré, c’est l’édition britannique, et elle a été publiée par Secker & Warburg. La page titre donne le lieu où la maison a pignon sur rue: Londres. C’est tout. Les éditeurs de The Virgin Secretary’s Impossible Boss de Carole Mortimer, par ailleurs, donnent tout un petit atlas de villes: Toronto, New York, Londres, Amsterdam, Paris, Sydney, Hambourg, Stockholm, Athènes, Tokyo, Milan, Madrid, Prague, Varsovie, Budapest et Auckland. Et le site Web m’indique que cette liste n’est pas à jour: Harlequin a également des bureaux à Mumbai, Rio de Janeiro et même dans un endroit qui s’appelle Granges-Paccot (j’ai cherché: c’est en Suisse).

Est-ce qu’autant de personnes peuvent se tromper? Qu’est-ce qui attire dans The Virgin Secretary’s Impossible Boss?

Eh bien on ne peut pas dire que ce soit la qualité de l’écriture. Prenez ces trois lignes:

‘Quelle chance j’ai, quelle chance,’ dit-il sèchement d’une voix traînante.
‘Tu es impossible,’ lui dit Andi impatiemment.
Il haussa les épaules incorrigiblement. ‘C’est ce qu’on me dit.’

Ah, ces adverbes. Ils envahissent la prose comme une accumulation de feux de circulation sur une rue. Mais cela donne une prose facile, sans menace, une prose qui soulage le lecteur d’avoir à trop penser. On y perd sans doute en élégance, mais on y gagne, si on peut dire, une certaine clarté. On peut aussi trouver fautifs d’autres aspects de l’écriture, tout comme dans la représentation des personnages et l’intrigue, Et pourtant il y a ces chiffres. 130 millions. 5,63 milliards.

Je pense que ce qui attire chez Harlequin, ce sont justement ces feux de circulation. Une rue avec des feux est une rue sûre, une rue où la circulation des véhicules est précisément réglementée pour que chacun puisse se rendre sain et sauf à la maison. Il y a quelque chose de réconfortant dans cette sécurité. On ne veut pas toujours conduire sur des chemins d’aventure qui traversent des marécages, des déserts et des chaînes de montagnes. 

The Virgin Secretary’s Impossible Boss est l’histoire de Linus Harrison, un bel homme musclé, dynamique, multimillionnaire, et de son adjointe personnelle, la splendide et indépendante Andrea Buttonfield. Ils font face à divers obstacles—dont une tempête de neige en Écosse qui glacerait le plus robuste des citoyens du Yukon et qui retient Linus et Andi dans un pub où il n’y a qu’une chambre de disponible, d’un seul lit—mais ils vont y trouver l’amour parfait. Ce livre m’a rappelé le cinéma indien. Les recettes  habituelles de Bollywood, tout aussi niaises, irréelles, se complaisant dans l’évasion, et pourtant c’est exactement ce que le spectateur indien moyen souhaite: une évasion des dures réalités de la vie dans un monde glamour habité par des gens riches et séduisants qui finiront, cela est garanti, par trouver le bonheur. Le rôle de la fiction de genre est de détendre et de confirmer les idées reçues, et non pas de stresser en les remettant en cause. La fiction de genre n’a qu’un but: livrer du bonheur.

Est-ce vraiment une si mauvaise chose? Je ne crois pas. Lisez donc The Virgin Secretary’s Impossible Boss et jetez un coup d’oeil sur le monde de rêve de millions de gens.

Cordialement vôtre,

Yann Martel

P.J.: un livre de poche dédicacé

Réponse:

à venir…