Livre Numéro 63: Le Perroquet de Flaubert, de Julian Barnes
Le 31 août, 2009
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
un bel exemple de roman littéraire,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
Incontestablement littéraire, c’est le roman que je vous envoie cette semaine. Cette affirmation pourra vous étonner. Est-ce que je ne vous ai pas envoyé exclusivement des romans littéraires, pourriez-vous demander? Oui, certes, mais le livre que vous avez maintenant entre les mains, Flaubert’s Parrot (Le perroquet de Flaubert), de l’auteur anglais Julian Barnes (né en 1946) est plus délibérément littéraire que la plupart de ces autres livres (quoiqu’une exception me vient à l’esprit: le 27e livre que je vous ai envoyé, La promenade au phare, de Virginia Woolf). L’effort pour séduire le lecteur avec une histoire captivante et des personnages intéressants, un style qui aspire à être une vitre, invisible afin que l’histoire puisse sembler vue et ressentie directement, comme si l’auteur n’en était pas l’intermédiaire, toutes ces qualités ne sont pas très marquées dans le roman de Barnes. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’histoires et pas de personnages et pas de style limpide dans Le perroquet de Flaubert. Bien sûr, qu’il y en a. Mais la proportion en est différente. L’auteur n’est pas aussi effacé dans ce cas, il ne cherche pas autant à plaire au lecteur.
La définition d’un roman littéraire pourrait être la suivante: un roman littéraire est une œuvre qui fait travailler le lecteur. Un roman non-littéraire, un roman de genre, est construit à partir de préceptes convenus. Un polar ou un thriller ou un roman sentimental présenteront des personnages que le lecteur saisira tout de suite, et des intrigues dont les rebondissements créeront des attentes précises, avec lesquelles l’auteur pourra jouer, soit en les contrariant (ce n’est pas le médecin qui a commis le meurtre, mais plutôt le petite vieille à laquelle on n’a pas pensé à deux fois), soit en les confirmant (finalement, le garçon et la fille trouveront le bonheur, ne vous en faites pas). D’un autre côté, pour le roman littéraire, il y a moins de conventions. Les personnages sont plus complexes et nuancés, ils ne se réduisent pas si aisément aux stéréotypes, et l’intrigue peut réserver de nombreuses surprises. C’est une expérience plus exigeante de lire une telle œuvre, c’est un voyage en train où le voyageur n’est pas tout aussi dorloté et où on ne l’informe pas de la destination finale.
Le roman littéraire est un pari audacieux pour son auteur. Le risque d’un échec retentissant est grand. Un roman qui reste fidèle aux conventions de son genre peut être fort mal écrit et présenter des personnages aussi minces qu’une pellicule alimentaire, mais être quand même parfaitement agréable. En fait, bien des romans qui sont artistiquement banals se vendent très bien justement parce qu’ils sont tellement agréables. Mais un mauvais roman littéraire, par ailleurs, possède bien peu de qualités qui le rachètent. Il commet souvent les deux pires crimes d’un livre: être ennuyeux et manquer de crédibilité.
Or ce n’est pas le cas du Perroquet de Flaubert. L’effort que le lecteur doit lui accorder en vaut bien la peine. Pourquoi? Parce que le lecteur doit réfléchir. Et cela nous conduit à une deuxième définition: un roman littéraire est un roman qui amène le lecteur à réfléchir. Cette définition découle de l’autre, en fait; si le lecteur fait un effort, pour ainsi dire, c’est qu’il pense. Et c’est à cela que tient la force de la fiction littéraire, la raison que le risque en vaut la chandelle: parce que penser est une activité salutaire et nécessaire. Tandis que dans notre vie émotive nous préférons la stabilité, cherchant et conservant ce qui nous est familier, en maintenant le contact avec nos parents, par exemple, longtemps après qu’ils ont fini de nous élever, ou établir une relation et une vie commune avec la même personne pendant des années, créant une routine qui peut durer pendant toute une vie adulte, de tels choix fixes sont les ennemis de l’intellect. Dans nos vies intellectuelles, nous recherchons le changement et l’évolution, nous voulons apprendre et “bouger avec le temps”. Dans le royaume des idées, le confort et la familiarité excessive sont des signes de stagnation, et non de sécurité. De là la constante nécessité de réfléchir, puisque les nouvelles idées jaillissent uniquement de la réflexion,
Tout cela pour vous annoncer un cheminement plus lent en compagnie du Perroquet de Flaubert. Il ne s’élance pas comme un train express. Je suis certain que vous allez souvent vous dire, “Comme c’est bien dit,” ou bien “Ça, c’est un mot que je n’avais pas vu depuis longtemps.” Et je parie aussi que vous allez fréquemment interrompre votre lecture, comme si vous descendiez à une gare. Vous allez arrêter parce que vous ressentirez le besoin de réfléchir, de décider si vous êtes d’accord ou non avec l’un des points soulevés dans le roman, ou si seulement vous l’avez complètement compris. Mais si vous remontez à bord du train, vous allez trouver que le voyage en valait la peine et vous allez être heureux de votre destination. Et quelle est cette destination finale? Ce n’est pas à moi de vous le dire, mais j’ai été impressionné par le jeu verbal et formel du Perroquet de Flaubert et j’ai eu le sentiment qu’une partie de ses connaissances et de son intelligence déteignait sur moi.
Mais voyons, mais voyons, je suis en train de me perdre dans des abstractions. Concrètement, Le perroquet de Flaubert est l’histoire d’un médecin veuf et à la retraite qui est obsédé par le romancier français du XIXe siècle Gustave Flaubert. Flaubert a écrit Madame Bovary et fut l’un des grands stylistes de la langue française (ne vous inquiétez pas, vous n’avez pas à avoir lu Flaubert pour prendre plaisir à ce livre). Il y a beaucoup sur Flaubert dans ce roman. L’intrigue n’est pas développée de façon linéaire, et il y a tout plein d’opinions et d’observations auxquelles on s’attend à ce que le lecteur réagisse. C’est la réflexion à laquelle je faisais allusion. C’est un roman grognon, fièrement pointilleux, très intelligent, qui ressemble beaucoup à Flaubert lui-même. Et il est parfaitement agréable, si vous y mettez l’effort requis.
Sinon, eh bien, vous allez simplement le trouver ennuyant et vous allez vite vouloir retourner à vos idées reçues. Mais j’espère plutôt que vous accepterez de vous installer dans ce curieux roman anglais qui suit si subtilement son petit bonhomme de chemin.
Cordialement vôtre,
Yann Martel
P.J.: un livre de poche dédicacé
Réponse:
à venir…
