Livre Numéro 62: Un homme, de Philip Roth
Le 17 août, 2009
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
un roman concernant là où nous allons tous,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa, ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
Au moment où une nouvelle vie entre dans la mienne, il m’est venu à l’idée d’observer comment une vieille vie se termine. C’est ainsi que je vous envoie cette semaine le roman Everyman (Un homme) de l’écrivain américain Philip Roth, né en 1933. Roth écrit depuis longtemps. Son premier livre, un recueil de six nouvelles, Goodbye, Columbus, a été publié en 1959. L’auteur avait 26 ans à l’époque. Dans les cinquante ans qui ont suivi, il a publié une trentaine d’autres livres, des romans pour la plupart. Et comme une bonne part de son œuvre contient des éléments autobiographiques, ce n’est pas étonnant que Roth en soit éventuellement arrivé au thème du vieillissement et de l’approche de la mort.
L’enfant est en continuel développement: tandis que son corps grandit en taille et en force, son esprit fait de même, tout comme son habileté à percevoir le monde qui l’entoure. Le sentiment qu’on en tire, si vous vous en souvenez bien, est enrichissant, merveilleux et chaotique, c’est une prise de contact, un intérêt pour les gens, les animaux, les objets, les événements, les lieux, le climat et la nature, un sentiment, dis-je, qui provoque les émotions les plus intenses, depuis la joie la plus enivrante jusqu’à l’angoisse la plus déchirante, depuis la curiosité la plus enthousiaste jusqu’à l’ennui le plus profond. Ces années d’exploration émotive nous marquent pour la vie, nous mènent jusqu’à la personne que nous devenons et à ce que nous accomplissons au long de nos années de maturité.
Puis nous vieillissons. Vieillir, c’est se rétrécir; le corps se fait plus petit et plus faible, et il en va de même de l’esprit, parfois au même rythme, mais souvent pas. Un esprit lucide se tient là, devant son corps en déchéance, comme un grand arbre dont la terre et les racines sont grugées par la mécanique d’un fleuve tout proche. Les douleurs du corps s’accumulent. C’est une lutte qui n’en finit jamais, où l’espoir d’une pleine guérison s’estompe toujours. Et l’esprit commence à faiblir aussi, et si le fait d’oublier les noms et les visages n’est pas douloureux en soi, cela engendre l’anxiété. Et pire encore, la vieillesse entraîne la solitude car les relations humaines de sa vie active ne sont plus là, les amis peu à peu s’éloignent, les membres de la famille continuent leur propre vie. On dirait que le monde nous abandonne, nous oublie. De savoir que la conclusion inévitable de cette déchéance physique, mentale et sociale aboutit à sa propre et totale disparition suscite une incontournable tristesse et un vif effroi. Lâcher prise de l’existence, après la durée de toute une vie vécue, est-ce qu’il y a un plus grand défi?
Un homme raconte la vie d’un homme anonyme qui n’est pas ordinaire, ni n’importe qui dans les caractéristiques de sa vie—car après tout, il vit dans une ville en particulier, il exerce un emploi spécifique pendant la période où il travaille, il maintient des relations avec sa famille, avec ses amis, avec ses maîtresses, tous des rapports humains qui lui sont propres—mais c’est un n’importe-quel-homme, un everyman, par le fait que son corps a vieilli, qu’il s’approche de la mort. À bien des titres, c’est un roman médical qui suit les épreuves et les tribulations du corps d’Everyman dans une perspective biologique et corporelle. Des maladies et des urgences médicales, des hospitalisations et des convalescences, des infirmières, des vieux—c’est là l’univers d’Un Homme.
C’est une histoire sombre. La conclusion est connue. En fait, le roman commence avec les funérailles d’Everyman. Roth entraîne le lecteur avec lui de telle manière que la fin d’Everyman, comme celle d’Ivan Ilich, est horrible tout en étant fascinante. Je n’ai pas pu lire le roman sans comparer la vieillesse que j’imagine pour moi même avec celle du protagoniste de Roth. Est-ce que mon coeur va flancher comme le sien? Ou bien si ce sera mon dos, comme celui de l’amie d’Everyman, Millicent Kramer, qui souffre d’insupportables douleurs dues à la désagrégation de sa colonne vertébrale? Qu’en sera-t-il de mes relations sociales? Est-ce qu’on va s’occuper de moi, ou bien serai-je seul et isolé? Il y a tellement de tragédies dans la vie qu’on peut éviter, soit en prenant soin de soi, soit par pure chance. J’ai vécu une vie remarquablement exempte de tragédie et de malheur. Mais sa propre mort, le corps qui perd ses moyens, l’esprit qui fuit, cette tragédie-là, est inévitable. C’est l’avenir que nous partageons collectivement et individuellement.
Ceci dit, il y a des façons d’approcher la mort qui peuvent en changer la signification, si ce n’est sa douleur. Je parle bien sûr de l’approche spirituelle. Si on perçoit la mort comme un seuil, un franchissement dont la singulière caractéristique impose d’abandonner son corps, alors la mort devient non plus une fin mais un début, une transformation. “Charabia religieux! Inanité d’ignorants!” diront certains. Mais sa propre mort, quant aux idées qu’on s’en fait soi-même, ce n’est l’affaire de personne d’autre. C’est privé. Et tout comme la tête des enfants est pleine d’un charabia imaginatif qui offre toute la couleur et toute la texture d’une enfance heureuse, alors le charabia religieux peut accorder couleur et texture qui permettent une façon heureuse et sereine de lâcher prise à la fin de la vie. En disant cela, en défendant l’utilité pratique—tout comme la joie profonde (et la possible véracité)—d’une vue transcendante de la vie et de la mort, je m’éloigne de la trame narrative d’Un homme. Le roman est résolument et inconditionnellement laïque. Il n’y a pas de grâce, il n’y a pas de rédemption dans le roman de Roth, ou en tout cas il n’y en a pas qui triomphe de la crainte de la mort. La fin est sinistre et elle survient de manière sinistre. C’est une histoire qui offre l’unique option morale qui puisse venir d’une perspective si terre à terre: carpe diem, saisis le jour, jouis aujourd’hui car demain tu seras mort.
Si ce livre est votre premier Philip Roth, vous serez frappé par sa simplicité et son naturel. On n’écrit pas un tel nombre de romans qui ont valu à leur auteur autant de prix littéraires sans apprendre comment bien raconter une bonne histoire. Même si les goûts d’Everyman ne correspondent pas aux vôtres—son obsession sexuelle pour les très jeunes femmes, par exemple, m’a semblé ramener des années cinquante et soixante un certain type d’homme vieillissant—sa finesse psychologique le rapprochera quand même de vous. Vous n’aimerez peut-être pas l’Everyman jeune, son arrogance, sa stupidité, son égoïsme vous irriterons, mais sa fin lente et pénible vous touchera parce qu’en cela il est comme vous, il est comme moi. Un homme est calibré d’une manière si fine sur le plan émotif, et il est construit de façon si parfaite qu’il ressemble à l’objet symbolique qui illustre la couverture de l’édition que je vous envoie: une montre.
Mon père Émile, qui a eu soixante-huit ans récemment, m’a envoyé un poème qu’il a écrit en anglais. C’est une coïncidence, mais il traite aussi de l’angoisse de vieillir et je vais conclure cette lettre sur ce poème:
I am the oldest I have ever been.
I may even be as old as I’ll ever get.
So I want to be left alone on the shore of this river,
to see the tide roll in and out
and watch which boats of the past will pass by,
which one will stop and pick me up
and take me back there.
This is where I am now,
this is who I am now.
Leave me alone.
Et sa traduction:
De toute ma vie je n’ai jamais été aussi vieux
Peut-être que je suis aussi vieux que je vais jamais l’être
Alors je veux qu’on me laisse tranquille au bord de ce fleuve
À regarder les marées qui montent, les marées qui baissent
Et à observer quels sont les bateaux du passé qui passent
S’il y en a un qui va s’arrêter pour me prendre
Et me revenir là-bas.
C’est ici que je me trouve maintenant.
C’est celui que je suis maintenant.
Laissez-moi tranquille.
Cordialement vôtre,
Yann Martel
P.J.: un livre de poche dédicacé
Réponse:
à venir…
