Livre Numéro 60: Bonheur d’occasion, de Gabrielle Roy , et sa traduction à l’anglais, The Tin Flute, de Hannah Josephson

Dédicace: Bonheur d'Occasion, de Gabrielle RoyBonheur d'occasion, de Gabrielle Roy

À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel

Lettre:

Le Très honorable Stephen Harper   
Premier ministre du Canada  
80, rue Wellington  
Ottawa, ON K1A 0A2

Cher Monsieur Harper,

Cette semaine, je vous envoie le roman Bonheur d’occasion, de Gabrielle Roy, publié en 1945, accompagné de sa traduction à l’anglais intitulée The Tin Flute. Je suppose que vous allez souhaiter le lire surtout en anglais, mais ce roman est tellement ancré dans sa langue que ce serait regrettable que vous ne vous plongiez pas de temps à autre dans sa version originale. Si vous décidez de le faire, je vous suggère de voir les sections où il y a des dialogues en français. Gabrielle Roy, tout comme Zora Neale Hurston dans Leurs yeux observaient Dieu, que je vous ai fait parvenir il y a quelque temps, utilise deux niveaux de langage. Quand l’auteur parle en tant que narrateur omniscient, le français est formel, grammaticalement et syntaxiquement correct, classique et universel. Mais quand ce sont ses personnages qui parlent, c’est un langage, un lieu et une époque très spécifiques qui sont évoqués, le français vernaculaire de Saint-Henri, un quartier pauvre de Montréal, en 1940. C’est un français qui n’existe nulle part ailleurs et ce serait regrettable que vous n’en tiriez aucun plaisir. 

En français, le titre signifie littéralement un bonheur usagé ou de seconde main. Le titre en anglais évoque la même chose, mais en utilisant un petit détail du roman: Daniel, l’un des enfants des Lacasse, est maladif et il réclame toujours une petit flûte en fer-blanc. Il serait si heureux d’en avoir une et de s’amuser à souffler dedans. Mais il n’en aura jamais une parce que les Lacasse sont bien trop pauvres. Qu’importe le titre et dans quelque langue que vous lisiez le roman, le message est le même, la scène qu’il décrit est identique: des vies gâchées, un bonheur refusé, une misère implacable. Le Québec a radicalement changé depuis 1945. Une génération plus jeune de Québécois francophones refuserait probablement de croire qu’une province telle que décrit Gabrielle Roy ait jamais existé. Le Québec de Bonheur d’occasion est profondément divisé entre les Anglais et les Français, un clivage que Hugh MacLennan a bien saisi dans le titre de son roman publié la même année que celui de Gabrielle Roy, Deux solitudes. Les Anglais formaient l’élite, habituellement riche et puissante, vivant dans des quartiers qui leur étaient propres comme Westmount, tandis que les Français formaient la masse, habituellement pauvre et sans pouvoir, vivant dans des quartiers populaires ouverts à tous comme Saint-Henri. Dans le roman, on voit et on entend à peine les Québécois anglophones. Tout au plus voit-on les pauvres Québécois, en route vers la montagne, vers des quartiers auxquels ils n’ont pas le sentiment d’appartenir ou auxquels ils n’appartiendront jamais, qui regardent avec envie et admiration leurs imposantes résidences. Et on entend à peine la langue anglaise, rien que par ci, par là, en petites phrases. Autrement, les Québécois vivent dans un isolement linguistique et social total. Leur isolation dépasse d’ailleurs l’aspect linguistique. Même si ce n’est pas dit en autant de mots dans le roman, la famille Lacasse est ce qu’elle est et où elle est à cause de sa religion. Les Lacasse sont catholiques et les catholiques d’alors, surtout les pauvres, avaient d’énormes familles. On appelait cela La revanche des berceaux. Les Anglais sont peut-être plus riches, plus puissants, mais nous allons les battre dans la bataille des nombres—c’était ça, l’idée. Et donc les familles de onze, ou quinze, ou dix-neuf enfants. Ces nombres ont permis aux Québécois de gagner et de repousser les forces de l’assimilation, mais cela aboutissait à l’appauvrissement pour des familles nombreuses qui luttaient pour nourrir et vêtir tant de monde.

Le roman tourne autour de divers membres de la grosse famille Lacasse, surtout Florentine, la fille aînée, Rose-Anna, l’affectueuse mère qui fait toujours de son mieux, et Azarius, le père bien intentionné mais plutôt sans ressources. Il n’y a que Florentine qui rapporte un revenu stable de son travail comme serveuse. Mais c’est bien peu et la famille doit continuellement déménager d’un logement minable à un autre encore pire mais moins cher. Les Lacasse mènent une vie sordide et misérable. Ils portent des guenilles et ils sont mal nourris. Ils sont les esclaves malheureux d’un système économique qui n’a pas besoin d’eux. Tout ce qui les garde en vie, ce sont leurs rêves. Florentine se réfugie dans l’amour, Azarius a de grands rêves d’un avenir meilleur qu’il ne peut pas réaliser, tandis que la petite Yvonne se terre dans la religion. Tous autant qu’ils sont sont absolument impuissants et réduits par leur pauvreté abjecte. Leurs souffrances n’en font pas des anges ; elles ne font que confirmer leur humanité. Leur sort est si épouvantable que leur allié ultime finit par être la guerre. La possibilité de se joindre à l’armée et de gagner la maigre solde d’un conscrit constitue leur seul moyen de survie, même si cela veut dire qu’ils pourraient être tués ou avoir à tuer.

Il y a un personnage du roman qui est absent: le prêtre. Les parures de la religion, sous la forme de reproductions kitsch de figures sacrées, décorent les murs du salon des Lacasse et les jurons et sacres de la famille sont de nature religieuse, mais un véritable serviteur du Seigneur n’apparaît jamais dans le livre. Cela me laisse perplexe. Le reproche que le roman fait pour une large part de la misère, sûrement de la misère spirituelle, peut être attribué à l’Église catholique. Son message d’acceptation de la souffrance en retour de récompenses futures dans l’au-delà avait pour résultat d’assurer une profonde passivité chez ses fidèles. De plus, le code moral rigide de l’Église signifiait qu’une femme non mariée qui devenait enceinte allait forcément perdre sa réputation et son enfant serait probablement traité comme un orphelin, rejeté par la société, même s’il ou si elle avait un père et une mère. L’Église, alors, tout comme maintenant de bien des façons, était anti-féministe et anti-moderne, obscurantiste et rétrograde. Elle nourrissait ses fidèles de placebos spirituels éculés tandis qu’ils pourrissaient dans la misère matérielle et la sclérose intellectuelle. Je me demande pourquoi Gabrielle Roy s’est retenue de critiquer cette institution. 

L’objection est mineure. Bonheur d’occasion est une œuvre de fiction, mais profondément ancrée dans la réalité. C’est un exemple magistral du roman en tant que mémoire, en tant que document. Comme Québécois moi-même, je l’ai lu avec un mélange de honte, face à des conditions aussi sordides subies par le peuple qui est le mien, il y a quelques générations à peine, et par conséquent de colère aussi face aux responsables de ces conditions. En lisant ce roman, on comprend tout de suite quelles sont les forces derrière le grand bond en avant vers la modernité qu’a été la Révolution tranquille, qui a transformé le Québec du statut de province la plus arriérée du Canada en celle qui est la plus progressiste.

Je dois vite clore cette lettre. Ma compagne, Alice, vient de perdre ses eaux et notre premier enfant, un garçon, Théo, s’en vient. Un enfant est le meilleur roman qui soit, une formidable intrigue et d’énormes possibilités de développement du personnage. Je dois m’en occuper.

Cordialement vôtre,

Yann Martel

P.S. 1:  Et deux réponses de plus. Tony Clement, le Ministre de l’Industrie, m’a envoyé une réponse complète au sujet de mon interrogation sur le financement du CRSH [voir la section Réponse du Livre numéro 51: Jules César] tandis que P. Monteith, de votre bureau, m’a remercié, quoique bien plus brièvement, pour le livre suivant que je vous ai fait parvenir [voir la section Réponse du Livre numéro 52: Burning Ice].

P.S. 2:  Vous voudrez bien excuser l’état un peu  abîmé de la version française de Bonheur d’occasion. Je l’ai lue récemment en pleine jungle amazonienne du Pérou et l’humidité s’en est prise à elle. 

P.J.: deux livres de poche dédicacés

Réponse:

à venir…