Livres Numéros 58 et 59: Runaway, d’Alice Munro, et The Door, de Margaret Atwood, avec Camino, musique d’Oliver Schroer
Le 22 juin, 2009
pour Runaway
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
en hommage à une grande écrivaine canadienne
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel
pour The Door
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
une autre grande écrivaine canadienne
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel
pour Camino
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
une belle et envoûtante musique
avec mes meilleurs vœux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa, ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
Avez-vous appelé Alice Munro? Je me souviens que quand j’ai gagné le Prix Booker, j’ai reçu un appel du Premier ministre Chrétien. Je vivais à Berlin à l’époque et il était à Ottawa, alors il a fallu organiser l’appel. L’un de ses adjoints m’a appelé; il a noté mon numéro de téléphone et nous avons convenu d’un moment précis le lendemain. À l’heure dite, le téléphone a sonné dans mon bureau, j’ai répondu et c’était Jean Chrétien. Même si je savais que ça allait être lui, j’ai quand même ressenti un petit choc. J’avais le Premier ministre du Canada en ligne! Et il voulait me parler, à moi! Nous avons bavardé quelques minutes. Il m’a félicité de ma victoire. Je lui ai répondu que j’étais heureux d’avoir gagné un troisième Prix Booker pour le Canada. Il m’a dit qu’il avait trouvé que c’était beaucoup de boulot d’écrire un livre. Il parlait de ses mémoires, Dans la fosse aux lions. En effet, c’est beaucoup de boulot d’écrire un livre, ai-je dit, mais l’effort en vaut la peine. Il était d’accord. Et nous avons continué sur ce ton pendant quelques minutes, deux étrangers qui se parlent amicalement. Puis il a dit qu’il fallait qu’il parte; je me suis empressé de le remercier de son appel, disant que j’en avais été honoré, et je lui ai souhaité une bonne journée. Il m’a remercié et m’a fait le même voeu. J’ai été touché par le fait qu’un homme aussi occupé et important ait trouvé un moment pour converser avec moi. Après tout, qu’avait-il à y gagner? C’était un appel privé à un Canadien. Au plus, il allait obtenir un vote additionnel. Mais là n’en était pas la raison. Il était le Premier ministre du Canada, le Premier ministre de tous les Canadiens et Canadiennes, et de toute évidence il pensait que c’était son devoir de parler à un écrivain canadien qui venait de recevoir un grand honneur, même s’il n’avait pas lu le livre pour lequel on honorait l’auteur.
Et maintenant, on a honoré Alice Munro du Prix Booker International, qu’on accorde tous les deux ans à un écrivain ou une écrivaine pour une oeuvre de fiction exceptionnelle. Après l’auteur albanais Ismael Kadaré en 2005, après l’auteur nigérian Chinua Achebe en 2007, notre Alice Munro à nous a gagné le Prix Booker International 2009. Drôlement propre à des éloges, non?
En hommage à Alice Munro, je vous envoie cette semaine son recueil de nouvelles de 2004, Runaway, à la fois sous forme de livre et sous forme de livre-audio lu par l’actrice Kymberly Dakin. Il n’y a pas de raison spéciale pour laquelle j’ai choisi de vous envoyer le livre-audio. J’ai simplement vu qu’il était disponible et puis comme on est en été et compte tenu de tous les déplacements qu’on fait habituellement en été, j’ai pensé que ça pourrait être plaisant pour vous de glisser les CD, il y en a 9 en tout, dans le lecteur de CD de votre voiture et vous engager dans les histoires si intimes d’Alice Munro. Dans la deuxième nouvelle du recueil, Chance, il y a une curieuse coïncidence qui va vous frapper. Le personnage, Juliet, mentionne qu’elle est allée avec une collègue enseignante voir un “classique en reprise”. Et quel est ce film? Hiroshima mon amour, ce film-là même que je vous ai envoyé l’autre semaine. Quel cas fortuit, non? (Est-ce que le film vous a plu?) Alice Munro est très connue et immensément admirée; je suis donc un peu embarrassé de parler de son oeuvre; mais s’il se trouve que vous n’êtes pas familier avec elle, je tiens à dire ceci. Une bonne partie de la fiction—y inclus la mienne—s’appuie sur l’extraordinaire, sur des personnages que le lecteur n’a guère de chances de rencontrer, et des événements qu’il ne partagera probablement pas. Les histoires de ce type sont comme des voyages à l’étranger; nous sommes stimulés par ce qu’on y trouve de différent et d’exotique. Ce n’est pas l’approche qu’a utilisée Alice Munro. Toutes ses histoires sont au sujet de personnes qui pourraient être nos voisins et ce qui leur arrive pourrait nous être familier. Est-ce que cela rend ces histoires ennuyeuses, sans intérêt, banales? Sous une autre plume, ce serait fort possible. Mais sous celle d’Alice Munro, ce n’est pas le cas. À force de détails révélateurs et de franchise psychologique, la vie de ses personnages devient aussi intéressante à nos yeux que notre propre vie nous est intéressante. Ce n’est pas qu’elle rend extraordinaire ce qui est ordinaire. Ce n’est pas le cas. Ce qu’elle accomplit, c’est de rendre à l’ordinaire sa pulsion et sa vibration vitales. Ses histoires sont moins au sujet des grands bouleversements qui peuvent déchirer une vie et plus au sujet des hauts et des bas qui la définissent. En un mot, ses histoires traitent de la texture de la vie. Ce que j’aime au sujet d’Alice Munro, c’est qu’elle me fait plus aimer mes voisins parce qu’après avoir lu un recueil de ses nouvelles tous mes voisins ont l’air de pouvoir devenir ses personnages, et c’est une qualité attachante chez les gens, qu’ils semblent aussi riches que la fiction.
Runaway, à la fois le livre et le livre-audio, représentent le livre numéro 58. Je pars très prochainement pour cette expédition dont je vous parlais dans la lettre qui a accompagné le livre Numéro 52, Burning Ice: je vais faire du trekking dans les montagnes et les forêts du Pérou pendant trois semaines pour observer les effets des changements climatiques sur l’environnement tropical. Je ne suis pas trop sûr de pouvoir vous poster un livre depuis l’Amazonie, et j’ai donc décidé d’inclure le livre Numéro 59 dans l’envoi de cette semaine, une affaire de deux-pour-un que j’ai pratiquée une fois déjà. Et quel livre pourrait le plus naturellement accompagner un livre d’Alice Munro qu’une oeuvre de Margaret Atwood? On met si souvent les deux noms côte à côte, on pourrait croire qu’il s’agit de jumelles siamoises. Elles sont assurément les deux écrivaines canadiennes les plus connues sur la scène mondiale, avec Michael Ondaatje. Et puisqu’on parle de prix, Atwood a gagné le second Booker pour le Canada (tandis que pour Ondaatje, c’était le premier).
J’ai choisi pour vous le dernier recueil de poésie d’Atwood, The Door. Il y a un moment que je ne vous ai pas envoyé de poésie et Atwood est une auteure versatile, aussi douée pour la poésie que pour la fiction. Ce qu’il y a de formidable au sujet d’un recueil de poèmes, c’est les espaces qu’il peut parcourir en aussi peu de pages. Une maison de poupées retrouvée, la mort d’un chat qu’on a beaucoup aimé, des parents qui vieillissent, la vie à l’époque de l’Empereur Caligula, la guerre, des photos anciennes, et bien d’autres sujets—chaque poème est son propre univers et le recueil, dans son ensemble, est une galaxie. Les poèmes de The Door sont écrits sur le ton de la conversation et pourtant ils sont très vifs, et sur le plan émotif, ils vont du monde des sentiments à celui de la politique. Je vous recommande tout particulièrement les poèmes “Owl and Pussycat, some years later”, qui est au sujet de la vie d’écrivain, et le merveilleux poème titre, “The Door”, qui traite, eh bien, qui traite de la vie, de toute la vie, de la vie qu’on vit et de son sens, tout cela vu grâce à la métaphore d’une porte battante et tout cela en deux pages. Et puis je vous suggère ici, comme pour toute poésie, de lire chaque poème d’abord en silence, pour en saisir la signification, puis de le lire à voix haute, pour en ressentir le plein effet.
Le fait de vous envoyer des oeuvres de deux écrivains du même pays m’amène à me demander s’il existe une telle chose que la littérature nationale. Est-ce qu’il y a quelque chose d’essentiellement canadien chez Alice Munro et Margaret Atwood, d’essentiellement russe chez Tolstoï et Dostoïevski, d’essentiellement anglais chez Austen et Dickens, et ainsi de suite. Bien évidemment, le cadre et la langue d’une oeuvre révèlent quelque chose. Une histoire qui se passe en Allemagne écrite en allemand est probablement l’oeuvre d’un auteur allemand—mais est-ce que cela en fait une histoire allemande? Si un écrivain canadien met son histoire en scène, disons, en Inde, comme Rohinton Mistry l’a fait pour L’équilibre du monde, est-ce que cela fait que son roman en est d’autant moins canadien, que, disons, un roman qui se passe en Ontario rural? Vous avez laissé entendre que la canadianité de Michael Ignatieff était jusqu’à un certain point suspecte parce qu’il avait passé tant d’années à l’étranger. Est-ce que cette perte d’identité nationale s’applique aussi aux oeuvres de fiction? Je pense que non, ni pour les gens, ni pour les histoires. J’ai moi aussi vécu bien des années à l’étranger et je ne me suis jamais senti moins Canadien pour autant. Et je pense qu’on peut dire la même chose pour une oeuvre de fiction canadienne. Prenons l’exemple de Josef Škvorecký. Il écrit en tchèque, principalement au sujet de questions tchèques, mais il vit au Canada depuis plus de quarante ans. Est-ce que nous refuserions sa canadianité à Škvorecký? Et si oui, à partir de quels critères? Si c’est une affaire de langue, quel droit avons-nous sur la langue française et la langue anglaise? Nous les partageons avec de nombreux autres pays. Cette question de littérature nationale est un fascinant bourbier. Si une telle littérature existe, il s’agit forcément d’un corpus extrêmement instable et mouvant, très perméable. Et cela amène une autre question: est-ce que le pays détermine la nature du labeur d’un écrivain ou est-ce que le labeur de l’écrivain détermine la nature du pays? Je pense qu’on peut défendre les deux options. Dans certains cas un écrivain—prenons Kafka comme exemple—semble vraiment émaner d’un pays et d’une culture. Mais d’autres—Margaret Atwood et Alice Munro, par exemple—semblent plus universels comme si, dans des circonstances différentes mais avec des personnalités semblables, elles auraient pu venir d’Angleterre ou de France ou des États-Unis. Qu’est-ce qu’on en sait? Bon, je me demande combien de fois je me suis contredit en un seul paragraphe. Qu’importe. Je me suis posé la question sur la littérature nationale sans disposer d’aucune réponse toute faite.
Et finalement, cette semaine, je vous envoie un CD de musique par un violoniste canadien qui s’appelle Oliver Schroer. Le disque s’intitule Camino, d’après le Camino de Santiago de Compostela, auquel une ville du nord ouest de l’Espagne donne son nom, une ville qui a été un lieu de pèlerinage depuis le Moyen-Âge. Pendant des siècles, les gens ont marché depuis partout en Europe jusqu’à Santiago. C’est ce que j’ai fait en 2001, tout de suite après avoir terminé mon dernier roman. J’ai marché 1600 kilomètres en cinq semaines. Ce fut une expérience lumineuse. Schroer a lui aussi exploré le chemin de Santiago et ce CD est le résultat de cette exploration. Je vous l’offre tout simplement parce que la musique en est envoûtante de beauté. C’est triste que Schroer soit mort de leucémie, juste l’été dernier. Cela rend sa musique encore plus poignante.
C’est tout un paquet que je vous envoie. J’espère que vous y prendrez plaisir.
Cordialement vôtre,
Yann Martel
P.J.: deux livres, un livre-audio et un CD, tous dédicacés.
Réponse:
à venir…



