Livre Numéro 57: Hiroshima mon amour, un scénario de Marguerite Duras et un film d’Alain Resnais

Hiroshima Mon Amour, de Marguerite DurasHiroshima Mon Amour, un film d'Alain Resnais

dicace:

À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel

Lettre:

Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa ON K1A 0A2

Cher Monsieur Harper,

Pour la première fois, je vous envoie un scénario original accompagné, bien sûr, du film qui en a été tiré. Hiroshima mon amour a été écrit par Marguerite Duras (1914-1996), qu’on associe souvent au mouvement littéraire du nouveau roman en France, et dirigé par Alain Resnais (né en 1922), qu’on lie souvent au mouvement cinématographique de la nouvelle vague. Nouveau roman, nouvelle vague—deux fois l’adjectif “nouveau”. En effet, Duras, Resnais et leurs camarades, dans les années 1950 et 60 exploraient la nouveauté dans leurs tentatives respectives de rompre les conventions du passé afin de mieux répondre aux besoins du présent. Même s’il date d’un demi-siècle—le film est de 1959—l’attrait de la nouveauté de Hiroshima mon amour subsiste toujours.

Vous allez le constater tout de suite. Le film semble posséder toutes les caractéristiques du classique guindé. Il est tourné en noir et blanc, on dirait maintenant du style vestimentaire des personnages qu’il est d’époque, les voitures qu’on y voit sont des antiquités, et tout le reste est à l’avenant. Mais dès le début le film déjoue les attentes. Le propos, par exemple. Il y a de nos jours tant d’oeuvres cinématographiques qui ne sont que distraction, c’est-à-dire qu’elles divertissent sans stimuler, émoustillant le spectateur sans pour autant le secouer. Rien de tout cela dans Hiroshima mon amour. Déjà, le titre est bien clair à ce sujet. Hiroshima restera toujours le mieux connu pour une chose: avoir été la malheureuse cible dévastée par la première bombe atomique au monde. Et ce premier mot du titre est suivi de mon amour. Mon amour? L’horrible-mort-instantanée-de-70,000-hommes-femmes-et-enfants-puis-d’au-moins-100,000-autres-suite-aux-maladies-causées-par-les-radiations mon amour? Il faut en être averti, ce n’est pas le genre de film qui s’accompagne de popcorn.

Et le mode narratif est un autre défi. Malgré l’absence d’effets spéciaux, l’oeuvre est loin d’être un exemple de cinéma réaliste. En apparence, c’est l’histoire d’une actrice française qui tourne un film sur la paix à Hiroshima et qui rencontre un architecte japonais avec qui elle a une brève aventure. Mais cela c’est comme de dire que Mort à Venise est l’histoire d’un vieil homo qui va à Venise et qui meurt. Les détails de l’intrigue de Hiroshima—tout comme ceux de Mort à Venise—sont secondaires. Ce qui façonne véritablement le film, ce sont les forces de la douleur, du désir, de la mémoire et du temps. Le scénario de Duras et le film de Resnais sont comme un opéra: tout y est émotion. L’intrigue est donc peu importante, les personnages sont simplement Lui et Elle, la suite des événements est imprévisible. Hiroshima est un film réactif, de la même façon que les émotions sont réactives. L’oeuvre a donc les qualités des émotions fortes: délibérée, entêtée, incommode, étrangement attirante. À côté d’elle, les superficialités habituelles du cinéma d’aujourd’hui, plein de conventions et de clichés, ont une allure réactionnaire.

Hiroshima mon amour est sobre et radical. Il offre une belle expérience cinématographique intelligente et émouvante. J’espère que vous en relèverez le défi.

Cordialement vôtre,

Yann Martel

P.J.: un livre de poche et un DVD, l’un et l’autre dédicacés

P.S.: Et une nouvelle réponse de plus. Même si cette dernière ne mentionne pas le livre dont elle est censée accuser réception. En me fiant à la date, le 22 mai, ce doit être un remerciement pour mon don de The Gift, de Lewis Hyde (voir la section Réponse du Livre numéro 55). J’ai l’impression que L.A. Lavell, un autre de vos responsables de la correspondance, n’a pas passé un bien long moment en compagnie du livre. M’écrirez-vous jamais?

Réponse:

à venir…