Livre Numéro 56: L’Étrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde, de Robert Louis Stevenson
Le 25 mai, 2009
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
bonne chance avec votre Mr Hyde,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel
Lettre:
Cher Monsieur Harper,
Il arrive qu’une histoire saisisse en une image ce qui jusqu’alors était resté imprécis. Vous avez sûrement vécu cette expérience vous-même, quand un livre, un article ou un film exprime précisément ce qui vous était venu à l’esprit, mais en plus flou. Le roman L’Étrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde de Robert Louis Stevenson est l’exemple parfait d’une histoire qui génère cette sorte de clarté. Publié en 1886, le livre connut un succès immédiat, lu d’emblée par qui savait lire (dont la Reine Victoria et le Premier ministre Gladstone), et est demeuré depuis lors un classique. On connaît depuis la nuit des temps la distinction morale entre le bien et le mal, et chacun de nous l’a apprise formellement grâce à l’éducation reçue de nos parents et de nos maîtres; en sus, notre expérience personnelle nous l’a intimement inculquée. Mais mon impression est que la plupart d’entre nous vivons avec le bien et le mal comme si nous prétendions avoir confié au premier la direction de notre vie tandis que nous en aurions expulsé définitivement, et depuis longtemps, le second. En d’autres mots, nous pensons que nous sommes bons, sans être parfaits, mais plutôt bons, sûrement meilleurs que nos voisins, et nous mettons à contribution les rationalisations nécessaires pour conserver cette perception de nous-mêmes, tandis que nous considérons le mal comme nous étant essentiellement externe. Les autres sont méchants: les criminels, les mauvais flics, les politiciens corrompus, les jeunes fainéants, et ainsi de suite. Nous voyons bien du mal dans le monde, mais pas en nous.
L’éclat du récit de Stevenson vient de la manière qu’il a de représenter les forces du bien et celles du mal: il les incarne dans deux personnages entiers, un bon, un méchant, réunis dans le corps d’un seul homme fourbe. Car je suis sûr que vous savez, même si vous n’avez pas lu ce court roman auparavant, que le Dr Jekyll et Mr Hyde ne sont pas deux personnes mais une seule. Chacun est l’incarnation des extrêmes moraux en conflit à l’intérieur de la même personne, différent non seulement par son caractère mais aussi par son apparence. Grand et élégant, le Dr Jekyll, dont la réputation est impeccable, est l’incarnation bonne de cette personne torturée, tandis que l’incarnation méchante revient à Mr Hyde, rabougri, sans coeur, à la réputation détestable. Mais il y a un dialogue entre eux. C’est là le génie de l’histoire. Vivant de la même âme, ils sont tous les deux conscients de l’existence de l’autre et sont en perpétuel conflit. Et nous savons qui est destiné à gagner. Si le Dr Jekyll gagnait, si le bon continuait de faire le bien, il y aurait là les éléments pour écrire un sermon inspirant, mais non pour une fascinante intrigue. Nous avons besoin de Mr Hyde pour faire avancer l’intrigue—pour un moment seulement, il n’y a pas lieu de s’inquiéter—mais aussi pour ressentir le frisson, la spécialité de choix des romans noirs.
Le roman compte dix chapitres. Les huit premiers sont réussis mais conventionnels. D’étranges et terribles événements ont lieu, la façon de les raconter est partiale et déconcertante, le suspense nous entraîne à poursuivre la lecture—voilà tous les attributs d’un bon roman d’horreur. Et puis au chapitre neuf, nous apprenons d’un personnage secondaire, un docteur ami du Dr Jekyll, que le méchant Mr Hyde, une brute et un meurtrier, n’est nul autre que le Dr Jekyll métamorphosé. Cette nouvelle aurait stupéfié tout lecteur qui n’aurait rien su de l’histoire avant de la lire. Mais la raison pour laquelle L’Étrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde s’élève bien au-dessus des histoires d’horreur habituelles, on la trouve au chapitre dix, le dernier et le plus long, narré par une voix tourmentée, celle du Dr Jekyll lui-même. C’est dans ce chapitre que repose la grandeur du roman. On se lasserait d’entendre parler du bien et du mal comme d’habitude, avec un sourire de contentement de soi et un doigt accusateur. Rien de tout cela ici. Dans le chapitre “Déclaration complète du Dr Jekyll sur l’ensemble du cas”, on voit un homme qui reconnaît ouvertement sa méchanceté et qui discute de ce qu’il a cherché à en faire. Son intention est de donner corps à son côté mauvais pour que le bon côté soit plus purement bon, à l’épreuve de l’appel séduisiant du mal. Mr Hyde est alors créé pour que le Dr Jekyll soit meilleur. Oh, mais quelle tentation que celle du mal! Le Dr Jekyll observe horrifié les actes épouvantables que commet son alter ego. Progressivement, la fascination le consume. Alors qu’au début il redevient magiquement et facilement le Dr Jekyll, avec le temps, l’efficacité de la potion qui permet ce passage s’épuise. Celui qui domine, le Dr Jekyll, commence à perdre du terrain en faveur de Mr Hyde jusqu’à ce que la nature propre du personnage soit celle de Mr Hyde. Le fait de raconter cette lutte depuis l’intérieur, avec la voix même du double combattant torturé, offre une lecture saisissante, une lecture qui grossit à un degré monstrueux les conflits que nous traversons, chacun d’entre nous, si nous sommes moralement lucides. Voilà la raison de l’attrait permanent de cette histoire. Nous sommes tous des Dr Jekyll et la question morale qui nous est posée, à chacun d’entre nous, est toujours la même: que vas-tu faire du Mr Hyde qui rôde en toi?
Ma lecture de l’histoire originale m’amène à penser que le mal qui tourmente Jekyll est très clairement d’ordre sexuel, la répression victorienne d’une pulsion homosexuelle. Voyez vous-même si les indices pointent vers cette même conclusion. Mais l’histoire, comme pour tout grand roman, peut être lue d’une manière qui reflète la personnalité de chaque lecteur. Vous, en tant que politicien, par exemple, vous devez ressentir des tensions intérieures entre le bien commun que vous souhaitez mettre en place et le mal que vous devez accomplir pour y arriver. D’observer ces options opposées revêtues des apparences vivantes et contrastées du Dr Jekyll et de Mr Hyde devrait vous aider dans votre lutte pour incarner un Premier ministre Jekyll.
Une dernière observation: on a rarement vu une histoire aussi bien servie par son titre. Dr Jekyll et Mr Hyde—en anglais, les mots s’enchaînent si harmonieusement, le contrepoint entre “Doctor” et “Mister” plaisant à l’oreille et les deux noms tout à fait inhabituels mais si faciles à retenir. Étrangement, on n’explique jamais au lecteur comment le nom de Mr Hyde lui est venu. Le Dr Jekyll avale sa potion dans son laboratoire, devient quelqu’un d’autre, se plante devant un miroir et “Je vis pour la première fois l’apparence d’Edward Hyde.” De toute évidence, Stevenson savait que le jeu des noms marchait. On tient la médecine pour une profession qui fait le bien, et pourtant la seconde syllabe du nom du brave docteur rime avec “kill”—“tuer”. Quant à Mr Hyde, il est ce que Jekyll veut cacher—“hide”, en anglais. Tout cela fonctionne tellement bien que quiconque a lu l’histoire s’en souvient parfaitement en se remémorant le titre.
Cordialement vôtre,
Yann Martel
P.J.: un livre de poche dédicacé
P.S.: J’ai reçu une autre réponse de S. Russell, votre agent principal à la correspondance, cette fois-ci pour accuser réception du don de Jules César de Shakespeare. C’est la deuxième lettre en peu de temps, après un silence de deux ans. Je peux comprendre pour Jules César. Dans la lettre qui accompagnait la pièce, j’ai parlé de mes préoccupations au sujet des nouvelles directives mises en place pour le Conseil des Recherches en Sciences humaines et le Fonds du Canada pour les Périodiques. Ce sont des questions politiques, cela même dont les responsables de la correspondance du Premier ministre s’occupent. Mais une réponse à mon cadeau de Le marin rejeté par la mer de Yukio Mishima et Louis Riel de Chester Brown a été une surprise. Quoique je suppose que tout ce qui concerne Riel est politique, encore maintenant, et mérite que vous y répondiez, même indirectement. Recevrai-je un jour une réponse venant directement de vous? Une chose est sûre, c’est que vous avez l’embarras du choix quant à un livre sur lequel m’écrire.
Réponse:
à venir…
