Livre Numéro 55: The Gift (Le présent), de Lewis Hyde
Le 11 mai, 2009
Dédicace:
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
un présent à partager, comme tous les présents,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa, ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
L’une des forces de la non-fiction, c’est qu‘elle permet de concentrer l’attention. Tandis que la fiction peut être aussi variée que les sciences humaines, la non-fiction, elle, a plutôt tendance à se spécialiser comme une science pure. Ceux et celles qui écrivent de la fiction entendent souvent leur éditeur leur dire: “Montre, ne raconte pas.” La raison en est que la fiction crée des univers peu familiers qui doivent devenir palpables, et non seulement être décrits. La non-fiction, par ailleurs, s’appuie sur un univers déjà en place, le nôtre, avec sa vraie histoire et ses véritables personnages historiques. Il faut bien sûr que cette histoire et ces personnages prennent vie sur la page; une bonne écriture est toujours essentielle. Mais cet ancrage dans le monde réel libère cependant les écrivains et écrivaines de non-fiction de la lourde tâche d’inventer totalement des personnages ou des situations et leur donne les coudées franches pour raconter, tout simplement. Ils y gagnent la possibilité d’explorer en profondeur un seul sujet. Ils y perdent le pouvoir d’exercer un attrait plus diversifié. Dans la non-fiction le lecteur doit porter un intérêt bien réel au sujet traité. Par exemple, un essai sur le Japon féodal attirera probablement moins de lecteurs qu’un roman sur le Japon féodal. C’est en tout cas ce qui s’est passé avec le roman de James Clavell, Shogun, et je ne pense pas que ce soit exceptionnel.
La conséquence de la spécialisation est que le monde de la non-fiction est plus morcelé. Un roman ressemble plus à un autre roman qu’un essai à un autre essai. La preuve en est dans les noms qu’on donne aux deux genres: nous savons ce qu’est la fiction et c’est le nom que nous lui donnons et il y a de la place sous ce vocable pour les oeuvres théâtrales, les poèmes, les romans et les nouvelles du monde entier. Mais qu’en est-il des livres qui ne sont pas de fiction? Eh bien, nous ne sommes pas sûrs de ce qu’ils sont, et nous les définissons donc par ce qu’ils ne sont pas: ils sont de la non-fiction. Cette absence de convention produit, dans le cas d’un excellent ouvrage de non-fiction, une dose élevée d’originalité.
Un exemple parfait d’originalité pour un ouvrage de non-fiction se trouve dans le livre que je vous envoie cette semaine. Dans The Gift (Le présent), Lewis Hyde étudie la signification et les conséquences d’un présent, c’est-à dire d’un objet ou service qui est offert gratuitement, librement, sans attente de rétribution concrète ou immédiate en retour. S’appuyant sur ce simple concept, Hyde mentionne tout un groupe de personnes, de lieux et d’habitudes et forme un tout cohérent de ce qui, dans un roman, serait un total fouillis. Vous verrez par vous-même. Les Puritains en Amérique, le folklore irlandais ou bengali, les insulaires de Trobriand au large de la Nouvelle-Guinée, les Maori de la Nouvelle-Zélande, le potlatch des Premières Nations de la Côte du Pacifique, les Alcooliques Anonymes, des contes sur Bouddha, la Compagnie Ford, le sort de sommes inattendues d’argent dans un ghetto urbain de Chicago, Martin Luther, Jean Calvin, la vie de Walt Whitman et celle d’Ezra Pound, pour ne mentionner que quelques-uns des exemples dont je me souviens—tout cela est tissé en un tout à mesure que Hyde présente sa théorie sur les différences entre l’échange de présents et l’échange de produits. Les devises qui correspondent à ces commerces sont radicalement différentes. Dans le premier cas, ce sont des sentiments qui sont échangés; dans le deuxième, c’est de l’argent. Le premier crée des liens; le second, une distance. Le premier engendre un sens de communauté; le second, un sens d’indépendance. Le premier amasse un capital qui est statique; le second perd sa valeur s’il ne circule pas. Ces concepts sont étudiés à la lumière de nombreux exemples anthropologiques et sociologiques dans le livre.
L’art est au coeur de The Gift. Hyde voit dans chaque aspect de l’art un don: la créativité est reçue comme un don par l’artiste, l’art est façonné comme un présent puis, d’une façon plutôt inconfortable dans notre système économique actuel, on fait le commerce de l’oeuvre d’art comme si c’était un cadeau. Cela a une résonance tout à fait familière à mes oreilles. Je n’ai jamais pensé à ma créativité en termes monnayables. J’écris maintenant comme j’écrivais au début: gratuitement. Mais l’artiste doit vivre. Comment donc quantifier la valeur de l’art qu’on réalise? Comment mettre en corrélation la valeur propre d’un poème et sa valeur monétaire? Une fois de plus le mot “inconfortable” me revient. Si Hyde privilégie l’esprit du don par rapport à l’échange commercial, ce n’est pas parce qu’il est un doctrinaire idéaliste. Ce n’est pas ce qu’il est. Mais ce qu’il pense est clair: nous avons oublié l’esprit du don dans notre société poussée par la consommation et le prix que nous avons à payer pour cela est la dessèchement de nos âmes.
The Gift est un revigorant pour notre âme ainsi desséchée. Pour Lewis Hyde, l’esprit du don va bien plus loin que Noël et les anniversaires. C’est en fait une philosophie. Et il est difficile de ne pas y adhérer après la lecture de centaines de pages sur les présents qui sont fabriqués et donnés aux quatre coins de la planète. Nous avons peut-être un peu oublié à quel point on se sent bien quand on donne librement, à quel point il est nécessaire que ce qu’on reçoit soit passé à d’autres, pour que le présent survive, parcourant comme un poisson les flots humains, toujours vivant tant qu’il nage. C’est peut-être pour cela que les choses qui nous sont les plus précieuses sont celles que nous avons reçues. Il s’agit peut-être là de la manière la plus naturelle d’échanger. À tout le moins, après avoir lu ce livre vous ne penserez plus de la même façon au mot “présent”.
Un point pour conclure, que je vous communique dans l’esprit de l’oeuvre de Hyde. Jusqu’ici, je vous ai envoyé plus de cinquante-cinq livres de tous genres, et il y en aura d’autres, aussi longtemps que vous serez Premier ministre. Je suppose que tous ces livres reposent sur une tablette quelque part dans vos bureaux. Mais ils ne vont pas y rester toujours. Un bon jour, vous allez quitter vos fonctions et emporter avec vous l’énorme mine de papiers habituellement rassemblée par un Premier ministre. Cette mine sera emballée dans des centaines de boîtes de carton qui se retrouveront aux Archives nationales du Canada où, à un moment donné, elles seront ouvertes et leur contenu sera analysé par des chercheurs. Je serais triste que ce soit le sort réservé aux livres que je vous ai offerts. Les romans et les poèmes et les oeuvres de théâtre ne sont pas faits pour vivre dans des boîtes de carton. Comme tous les présents, il faut qu’ils changent de mains. Pourrais-je donc vous suggérer de partager ce que j’ai partagé avec vous. L’un à la fois, ou bien tous ensemble, comme vous voulez, donnez ces livres, mais à deux conditions, cependant: premièrement, qu’ils ne soient pas conservés de façon permanente par chaque récipiendaire, mais plutôt offerts à quelqu’un d’autre dans un moment opportun, après avoir été lus. Et deuxièmement, qu’ils ne soient jamais vendus. Cela garderait en vie l’esprit de don de notre club du livre.
Cordialement vôtre,
Yann Martel
P.J.: un livre de poche dédicacé
P.S.: Soyez gentil de remercier pour moi S. Russel pour l’accusé réception qu’il, ou elle, m’a envoyé suite à mon dernier envoi de livres, le Mishima et le Chester Brown. [Voir la section Réponse des Livres Numéros 53 et 54.]
Réponse:
Le 22 mai, 2009
Monsieur Martel,
Au nom du Très honorable Stephen Harper, j’ai le plaisir d’accuser réception de votre récent courrier.
Je vous remercie de partager vos opinions par écrit avec le Premier ministre. Je puis vous assurer que vos commentaires ont été soigneusement notés. Pour obtenir davantage d’information sur les initiatives du gouvernement, vous voudrez consulter le site Web du Premier ministre, www.pm.gc.ca.
Sincèrement vôtre,
L.A. Lavell
Agent principal à la correspondance
