Livres Numéros 53 et 54: Louis Riel, de Chester Brown, et Le marin rejeté par la mer, de Yukio Mishima

Le marin rejeté par la mer, de Yukio MishimaLouis Riel, de Chester Brown

Dédicace:

pour Louis Riel:

À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
un roman illustré sur un moment
clé de l’histoire du Canada,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel

pour Le marin rejeté par la mer:

À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
un roman qui illustre quelque chose de bien différent,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel

Lettre:

Le Très honorable Stephen Harper   
Premier ministre du Canada  
80, rue Wellington  
Ottawa, ON K1A 0A2

Cher Monsieur Harper,

Quand j’ai commencé à vous envoyer des livres, j’ai dit que ce serait des oeuvres ”‘réputées faire épanouir la quiétude”. Un livre est un merveilleux outil—en fait, c’est un outil unique—pour accroître la profondeur de sa réflexion, pour aider à penser et à ressentir. Cela prend beaucoup de temps et un énorme effort pour écrire un bon livre, qu’il s’agisse d’un ouvrage de fiction ou d’un essai. Ce n’est pas seulement la recherche préliminaire; ce sont aussi les semaines et les mois de réflexion. Quand on leur demandait combien de temps il leur avait fallu pour écrire un livre, j’ai entendu des auteurs répondre: ‘Toute ma vie.’ Je sais très bien ce qu’ils voulaient dire par là. Tout leur être avait été occupé à la tâche de l’écriture de ce livre, et les quelques années employées pour le mettre par écrit n’avaient été que la pointe du proverbial  iceberg. Ce n’est donc pas une surprise qu’un processus aussi long, un peu comme la maturation d’un bon vin, puisse aboutir à un produit digne d’une grande considération.

Mais la quiétude que les livres peuvent causer ne veut pas dire qu’ils soient tranquilles. Quiétude et tranquillité, ce n’est pas la même chose. Vous avez peut-être remarqué cela il y a quelques semaines, dans Jules César. Il n’y a guère de paix ni de tranquillité dans cette pièce, et pourtant elle mène quand même à la réflexion, n’est-ce-pas?   

Cette quiétude née de l’agitation se poursuit avec les deux livres que je vous envoie cette semaine. Je suis certain que vous connaissez bien la tragique saga de Louis Riel. Les Anglais le détestaient, les Français l’aimaient. Je ne parle évidemment pas des Anglais et des Français d’Europe. Je veux dire les peuples de cette nation qui a pris forme au nord des États-Unis. Les Anglais, les Irlandais et les Écossais de l’Ontario avaient depuis peu commencé à s’appeler eux-mêmes Canadiens, tandis que les Métis francophones de l’Établissement de la Rivière Rouge ne s’identifiaient pas ainsi. Un seul homme en vint à symboliser les tensions et les ressentiments d’une nouvelle nation. Ce fut un gâchis compliqué dont, encore aujourd’hui, nous continuons de subir les conséquences. Est-ce que le Parti Québécois aurait été élu en 1976 si Louis Riel et les Métis de la Rivière Rouge avaient été traités plus justement par Ottawa? Ou bien est-ce que cela aurait mené les Ontariens à élire un “Ontario Party” qui aurait favorisé l’union avec les États-Unis? Ce qui est clair—et votre expérience politique personnelle vous l’a sûrement démontré—c’est qu’une fois que préjugé et mauvaise foi sont ancrés dans l’esprit d’un peuple, c’est très difficile d’amener ce peuple à s’entendre.

Louis Riel, de l’artiste illustrateur canadien Chester Brown, est un ouvrage sérieux qui raconte une histoire sérieuse d’une manière évocatrice et réfléchie. Les dessins sont séduisants et le texte est à la fois saisissant et subtil. Louis Riel en sort comme il l’était probablement: un homme étrange et charismatique, parfois pris d’une folie religieuse mais aussi authentiquement préoccupé par le sort de son peuple Métis.

Ces épithètes, “étrange et charismatique”, pourraient aussi s’appliquer à l’écrivain japonais Yukio Mishima (1925-1970). Si Riel était fou de religion, alors Mishima était fou d’esthétique. Vous savez sans doute comment Mishima est mort. Il est aussi connu pour sa mort que pour ses oeuvres. La vie d’un auteur ne devrait normalement pas être amalgamée à son oeuvre, mais un auteur en santé qui, à l’âge de 45 ans, au sommet de sa gloire, se suicide en s’ouvrant le ventre et en se faisant décapiter—ce qu’on appelle communément hara-kiri—après avoir envahi une base militaire et exhorté l’armée de son pays à renverser le gouvernement, un tel auteur ne peut manquer d’attirer l’attention pour d’autres raisons que ses livres. Dans ce cas, la vie et les livres sont indissociables. La fin de Mishima était moins liée à la politique et au retour du Japon à une supposée gloire ancienne qu’à certaines notions personnelles qu’il entretenait sur la mort et la beauté. Il en était obsédé, de la mort et de la beauté. Les personnages de son roman Le marin rejeté par la mer—Fusako, la mère, Noboru, son fils et Ryuji, le marin—le démontre. Ils sont rendus d’une manière exquise. On les perçoit non seulement dans leur réalité physique mais aussi dans leur vie intérieure. Chacun est empreint de beauté à sa façon. Et pourtant leur histoire est marquée par la violence et la mort. Je ne vous en dis pas plus.

Je vous avoue qu’au début de la vingtaine, quand j’ai lu Le marin rejeté par la mer pour la première fois, j’ai détesté l’oeuvre parce que je l’aimais. Ce livre, ainsi que Hunger (Faim), de Knut Hamsum, sont les seuls chefs-d’oeuvre que j’aie lus avec le souffle haletant de celui qui aurait peut-être pu les écrire lui-même. Ces deux histoires, je les avais en moi, pensais-je, mais un écrivain japonais et un écrivain norvégien y étaient parvenus avant moi.

Je dois vous expliquer la raison pour laquelle je vous envoie deux livres cette semaine. Je pars en vacances et je ne veux pas m’inquiéter du sort de livres confiés à la poste. Voici donc vos livres pour le mois d’avril, Louis Riel pour le 13 avril et Le marin rejeté par la mer pour le 27 avril.

Comme ces oeuvres semblent curieuses et sans lien l’une avec l’autre. Je doute que Mishima ait jamais entendu parler de Louis Riel et il n’y a rien dans Louis Riel  qui me fasse croire que Chester Brown soit un admirateur de Mishima. Mais c’est ce que j’ai toujours aimé au sujet des livres, comme ils peuvent être si différents les uns des autres et pourtant s’accommoder parfaitement sur une tablette. L’espérance de la littérature, l’espoir de la quiétude, c’est que la paix que les livres les plus divers peuvent partager côte à côte transformera leurs lecteurs, afin qu’eux aussi soient capables de vivre côte à côte avec des gens qui sont bien différents d’eux.

Cordialement vôtre,

Yann Martel

P.J.: un livre cartonné  dédicacé et un livre de poche dédicacé

Réponse:

29 avril, 2009

Monsieur Martel,

Au nom du Très honorable Stephen Harper, j’ai le plaisir d’accuser réception de votre courrier auquel vous aviez joint un exemplaire de deux oeuvres, l’une Le marin rejeté par la mer de Yukio Mishima et l’autre Louis Riel de Chester Brown.

Le Premier ministre m’a demandé de vous transmettre ses remerciements pour l’envoi de ces livres. Soyez assuré que votre geste délicat a été fort apprécié.

Sincèrement vôtre

S. Russell

Agent principal à la correspondance