Livre Numéro 51: Jules César, de William Shakespeare
Le 16 mars, 2009
Dédicace:
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
S.O.S (Sauvons l’Oeuvre de Shakespeare),
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa, ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
C’était hier les ides de mars. Un bon moment pour Jules César, de William Shakespeare. Il n’y a rien de religieux chez Shakespeare, rien de sacré à son sujet, mais on peut se perdre et se retrouver soi-même dans son oeuvre tout comme il est possible de le faire dans la Bible. Ce sont deux univers entiers, l’un laïc, l’autre religieux, et l’un et l’autre ont créé des générations de lecteurs et d’érudits qui peuvent en citer de nombreux passages tirés d’un livre ou d’une pièce. Quiconque se retrouverait sur une île déserte avec un exemplaire de la Bible ou les oeuvres complètes de Shakespeare pourrait s’en tirer. Muni de ces deux oeuvres, il s’en tirerait encore mieux.
On trouve tout chez Shakespeare (même des passages ennuyeux dans les pièces historiques). La langue anglaise et la nature de l’écriture dramatique étaient encore à la forge à l’époque de Shakespeare, soit entre 1564 et 1616, et son travail à chaud sur l’enclume continue de marquer jusqu’à nos jours la langue, le théâtre et notre vision du monde. Voici seulement deux petits exemples: au premier acte, vers la fin de la deuxième scène, Cassius demande à Casca si Cicéron a dit quoi que ce soit au sujet de l’évanouissement de César. Casca répond oui, Cicéron a fait un commentaire, mais en grec, et il ajoute, pince-sans-rire,”‘En tout cas c’était du grec à mes oreilles.” Plus tard, au troisième acte, à la première scène, César affirme que sa volonté est ferme et qu’on ne le fait pas facilement changer d’idée. Il est, dit-il, “aussi constant que l’étoile polaire”. Ce ne sont que deux des expressions dont Shakespeare a doté la langue dans laquelle il oeuvrait. Il a apporté bien davantage, évidemment. Ses pièces, en plus d’être vivantes et dramatiques, débordent d’observations perspicaces sur la nature humaine. L’adjectif “shakespearien” a une signification étendue. Si cet homme-là était une source, nous vivons maintenant tous dans son delta.
Jules César est une pièce sur la politique, plus spécifiquement sur le pouvoir. Le pouvoir potentiel d’un individu, le pouvoir de la tradition, le pouvoir des principes, le pouvoir de persuasion, le pouvoir des masses—tous ces pouvoirs s’entrechoquent dans la pièce, avec des effets mortels. Shakespeare ne prend pas position. Sa pièce est une tragédie, mais ce n’est pas seulement la tragédie de César. C’est aussi celle de Brutus et de Cassius, de Portia et de Calpurnia, de Cinna le poète et de Rome elle-même.
Puisque Jules César traite de pouvoir et de politique, aussi bien parler ici de pouvoir et de politique. Permettez-moi de vous communiquer les préoccupations qui me taraudent au sujet de deux décisions que votre gouvernement a annoncées récemment.
La première concerne le Conseil des Recherches en Sciences humaines (CRSH). Les nouveaux fonds qui seront attribués au Conseil devront apparemment être consacrés exclusivement au secteur des diplômes reliés aux affaires. Ne croyez-vous pas qu’il y a une certaine contradiction entre les idéaux ultra-libéraux, friants d’un rôle réduit de l’État mis de l’avant par votre parti et le fait de dire à un organisme indépendant comment dépenser ses fonds? Est-ce que vous n’augmentez pas ainsi la taille du gouvernement, est-ce que vous ne le rendez pas plus envahissant? Mais cet aspect de la chose est marginal. Ce qui est bien plus préoccupant, c’est que cela dénature le rôle du CRSH. Je n’ai jamais compris pourquoi des universités publiques, financées par les citoyens, devaient forcément avoir des facultés ou des départements de commerce. Est-ce que faire de l’argent est vraiment un sujet académique? N’allez pas croire que je pense qu’il y a une honte liée à l’argent ou au fait d’en acquérir, mais nous perdons de vue la raison d’être d’une université si nous pensons que c’est un lieu pour fabriquer en série des MBA. Une université est la dépositaire, le creuset de la société, l’endroit où la société s’étudie elle-même. C’est le cerveau d’une société. Ce n’est pas son porte-monnaie. Les entreprises commerciales vont et viennent. Shakespeare, lui, reste. Une université construit des esprits et des âmes. Une entreprise commerciale donne de l’emploi. Il ferait mieux vivre dans le monde si plutôt que d’avoir le monde des affaires qui infiltre les universités il y avait des types comme Shakespeare qui infiltraient le monde des affaires. J’imagine que ce genre de raisonnement n’attire guère votre attention. Peut-être ai-je mal compris. Pour paraphraser Antoine quand il parle de Brutus: tu es un homme honorable et tu dois savoir ce que tu fais.
Ma seconde préoccupation touche l’annonce faite par le Ministre du Patrimoine, James Moore, à l’effet que le financement offert par le nouveau Fonds du Canada pour les périodiques pourrait limiter son appui aux magazines qui ont un tirage de plus de cinq mille exemplaires. Cela devrait en finir avec à peu près toutes les revues artistiques et littéraires du Canada. “Une bonne idée”, pensez-vous. “Qui a besoin de ces feuilles de chou élitistes?” Et bien nous en avons tous besoin parce que les bonnes choses commencent petites. Je ne vais vous donner qu’un exemple, le mien. J’ai d’abord été publié par The Malahat Review, édité à Victoria, en Colombie-Britannique. Son appui initial, quand j’étais dans la vingtaine, m’a galvanisé. Cela m’a porté à vouloir écrire de plus en plus, et de mieux en mieux. C’est parce que j’ai été publié dans The Malahat Review que j’ai gagné mon premier prix littéraire, que j’ai rencontré mon agent littéraire, que des éditeurs de Toronto m’ont porté attention. The Malahat Review, c’est là que je suis né en tant qu’écrivain. Si The Malahat Review disparaît, c’est la prochaine génération d’écrivains et d’écrivaines et de poètes qui disparaît. Mais peut-être ai-je mal compris. Vous êtes un homme honorable et vous devez savoir ce que vous faites.
Transformer le CRSH en agence de financement des MBA et éliminer les magazines artistiques et littéraires, ce sont des décisions qui me sont incompréhensibles. Les sommes en question sont tellement insignifiantes, relativement, et pourtant leur importance est si grande. Est-ce que c’est vraiment votre intention de transformer le Canada en une société post-lettrée. Déjà, il y a tant de jeunes qui sont post-historiques et post-religieux. Si la lecture et la litérature sont les prochains piliers à disparaître, que restera-t-il de notre identité? Mais peut-être ai-je mal compris. Vous êtes un homme honorable et vous devez savoir ce que vous faites.
Au troisième acte, à la troisième scène de Jules César, vous allez rencontrer Cinna le poète. Il est lynché par la foule qui le confond avec un autre Cinna, conspirateur celui-ci. Ce n’est pas la façon de faire au Canada. Ici, maintenant, au Canada, c’est le gouvernement qui attaque Cinna le poète. Mais peut-être ai-je mal compris. Vous êtes un homme honorable et vous devez savoir ce que vous faites.
Cordialement vôtre,
Yann Martel
P.J.: un livre de poche dédicacé
Réponse:
1)
Le 1 mai, 2009
Monsieur Martel,
Au nom du Très honorable Stephen Harper, j’ai le plaisir d’accuser réception de votre courrier au sujet du Conseil des Recherches en Sciences humaines et du Fonds du Canada pour les Périodiques. Je veux aussi vous remercier d’avoir joint à votre envoi Jules César de William Shakespeare.
Soyez assuré que vos commentaires recevront la considération appropriée. J’ai pris la liberté d’acheminer copie de votre correspondance à l’Honorable Tony Clement, Ministre de l’Industrie, et à l’Honorable James Moore, Ministre du Patrimoine canadien et des Langues officielles, pour les mettre au courant de vos préoccupations.
Je vous remercie à nouveau d’avoir écrit au Premier ministre.
Sincèrement vôtre,
S. Russell
Agent principal à la correspondance
2)
Le 16 juin, 2009
Cher Monsieur Martel,
Le Bureau du Premier ministre m’a fait parvenir copie de votre lettre du 5 mai, 2009, au sujet de la décision budgétaire de 2009 d’accorder l’augmentation temporaire des Bourses d’études supérieures du Canada allouées par le Conseil de Recherches en sciences humaines (CRSH) à des étudiants qui poursuivent des études reliées aux affaires. Je m’excuse du délai à vous répondre.
Le Gouvernement du Canada reconnaît que les personnes de talent, qualifiées et créatives représentent l’élément critique d’une économie nationale réussie, et il s’est engagé à renforcer l’élément humain de notre stratégie Réaliser le potentiel des sciences et de la technologie au profit du Canada. Non seulement notre gouvernement a-t-il maintenu, mais il a augmenté le niveau d’appui fédéral aux étudiants diplômés du Canada. Dans le budget de 2007, nous avons augmenté le programme de Bourses d’études supérieures du Canada pour aider 5,000 étudiants dans tous les domaines d’études. Parmi les récipiendaires, 2600 reçoivent l’appui du CRSH, 1600 du Conseil de Recherches en Sciences naturelles et en Génie du Canada (CRSNG) et 800 de l’Institut canadien pour la Recherche en Santé (ICRS).
Le budget de 2009 a annoncé une augmentation temporaire additionnelle du nombre de bourses d’études supérieures du Canada qui seront accordées en 2009-2010 et 2010-2011 dans le cadre du Plan d’Action économique du Canada. Ces fonds additionnels aideront les étudiants à approfondir leurs connaissances en poursuivant leurs études à un moment où le marché du travail s’affaiblit au Canada. Des 2500 nouvelles bourses disponibles dans le budget 2009, 500 seront accordées par le CRSH à des étudiants qui préparent des diplômes reliés aux affaires.
La Stratégie de sciences et technologie se préoccupe de la nécessité d’encourager des formations de niveau supérieur dans les affaires au Canada afin d’améliorer l’innovation et la santé de notre économie en général. Notre concentration sur les études dans le domaine des affaires fournira un appui additionnel et un encouragement aux étudiants qui poursuivent des études avancées dans un domaine critique pour le succès économique futur du Canada.
Ce gouvernement reconnaît l’important apport de toutes les sciences sociales et des humanités à une économie et à une société dynamiques. La recherche en sciences sociales et en humanités fait progresser la connaissance et développe la compréhension des groupes et des sociétés. La connaissance et la compréhension contribuent au débat sur des aspects critiques des questions sociales, culturelles, économiques, technologiques et de bien-être. Elles fournissent aussi aux communautés, aux entreprises et aux gouvernements des bases pour une démocratie saine et vibrante. Le CRSH continuera d’accorder des Bourses d’études supérieures du Canada dans toute la gamme des sciences sociales et des humanités dans le cadre du programme actuel. Au cours des trois prochaines années, le CRSH accordera 5700 Bourses d’études supérieures du Canada, dont 5,200 – plus de 90 pour cent – concerneront des champs des sciences sociales et des humanités.
Les bourses additionnelles seront accordées dans le respect du mandat du CRSH d’appuyer l’excellence dans la recherche et dans la formation à la recherche dans les sciences sociales et les humanités. Elles feront en sorte que les meilleurs étudiants supérieurs dans les champs reliés aux affaires contribuent à augmenter la prospérité du Canada.
Je vous remercie de votre lettre et je vous prie d’accepter mes meilleurs voeux.
Sincèrement vôtre
Tony Clement
