Livre Numéro 50: Jane Austen, une vie, de Carol Shields

Jane Austen, de Carol Shieldsdicace:

À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
notre cinquantième livre,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel

Lettre:

Le Très honorable Stephen Harper   
Premier ministre du Canada  
80, rue Wellington  
Ottawa ON K1A 0A2

Cher Monsieur Harper,

Le questionnement délicat et pourtant insistant, la légèreté du toucher, la précision de l’exposé, la fine sensibilité morale, l’intelligence soutenue—il ne manque finalement plus que l’ironie de Jane Austen dans cet excellent ouvrage sur sa vie, écrit par Carol Shields; cela est très bien ainsi car l’emportement ironique n’a guère sa place dans une biographie qui se veut honnête. Par ailleurs, dénué de toute tentative d’imitation ou de pastiche, ce livre est tellement fidèle à son sujet, est tellement pris par ce que cela signifie d’être écrivaine, qu’on pourrait presque s’imaginer lire Carol Shields, une vie, de Jane Austen. Et ce n’est pas que Carol Shields s’immisce dans le texte de façon inconvenante. Pas du tout. Sauf dans le bref prologue, le pronom “je”  pour désigner la biographe n’apparaît jamais. Ce livre n’est rien d’autre que la biographie de Jane Austen. Mais l’esprit de chacune des deux écrivaines, celui de la romancière anglaise qui a vécu de 1775 à 1817 et celui de la romancière canadienne qui a vécu de 1935 à 2003, ont tellement en commun qu’il se dégage du livre un sentiment d’amitié plutôt que d’analyse.

L’illusion de complicité est maintenue par le fait qu’on ne sait pas grand-chose de Jane Austen, même si elle a écrit six romans qui trônent de plein droit dans la bibliothèque de la grande littérature anglaise. Elle a écrit Orgueil et préjugés, Raison et sentiments, Northanger Abbey, Mansfield Park, Emma et Persuasion dans une persistante obscurité rurale. Comme auteure, elle n’a été publiée que six ans avant sa mort et les quatre romans édités pendant sa vie l’ont été de manière anonyme, l’auteure n’étant identifié que par les mots “Une Dame”. Et même quand on a su amplement après sa mort que la Dame en question avait été une certaine Jane Austen, résidente du village de Chawton, dans le Hampshire, la postérité n’en apprit pas beaucoup plus à son sujet. Jane Austen n’a jamais rencontré un autre auteur publié, elle n’a jamais été interviewée par un journaliste et n’a jamais évolué dans un cercle littéraire au-delà de celui extrêmement restreint des membres de sa famille qui furent ses premiers et ses plus loyaux lecteurs. Ce que ses lettres auraient pu nous apprendre d’elle n’est que partiel car bon nombre d’entre elles furent détruites par sa soeur Cassandra. En d’autres mots, Jane Austen a vécu entourée de gens qui l’ont à peine notée, et j’utilise ce mot littéralement: à part quelques parents et amis, on a écrit bien peu du vivant de Jane Austen qui aurait pu nous aider à nous familiariser avec elle. La biographie d’une personne aussi insaisissable prendra donc plutôt la forme d’une quête spirituelle que d’un alignement de données. Voilà bien à quoi tient l’excellence de la biographie écrite par Carol Shields. Ce n’est pas une accumulation de faits. C’est plutôt une méditation sur l’existence de Jane Austen en tant qu’écrivaine—et qui mieux qu’une romancière qu’on peut considérer comme sa ré-incarnation moderne pour le faire? Carol Sields cultivait un intérêt comparable pour la perspective féminine et était tout aussi à l’aise que Jane Austen dans l’exploration des domaines domestique et intime, en en fouillant les profondeurs jusqu’à en faire surgir l’universel.  Le justesse intuitive de sa biographie compense totalement l’absence de données concrètes.

Le onzième livre que je vous ai envoyé était un roman de Jane Austen, une oeuvre mineure car elle était restée inachevée; si vous vous en souvenez, c’était Les Watson. Si c’est le seul roman que vous ayez lu d’elle, ne craignez pas d’être laissé en plan par cette biographie. Le titre est Jane Austen, une vie,  d’ailleurs, et non Jane Austen, ses livres. On y discute bien évidemment de ses oeuvres, mais principalement pour l’éclairage qu’elles nous donnent sur leur auteure. Le lecteur n’a pas à avoir une connaissance approfondie des romans pour apprécier ce que Carol Shields en dit.

Je dois souligner que la lecture de ce livre procure un grand plaisir. Il est d’une intelligence très engageante, non seulement en nous faisant mieux connaître Jane Austen, mais encore en laissant le lecteur explorer l’alchimie de l’écriture. Jane Austen, affranchie de sa vie très restreinte, a composé des romans qui parlent encore aux lecteurs d’aujourd’hui, malgré le fait que leur vie, surtout celle des lectrices, ait  immensément changé. Carol Shields, quant à elle, indomptée par le peu de matériel dont elle disposait, a composé une biographie qui s’adresse à tous, hommes ou femmes, lecteurs assidus d’Austen ou néophytes. J’espère que vous allez  prendre plaisir à la lecture de ce livre, le cinquantième que je vous fais parvenir.

Je suis allé à Bath récemment, là où Jane Austen a vécu quelques années. Elle y a été malheureuse, mais c’est quand même une fort jolie ville. J’ai pris deux photos pour vous que je joins à cette lettre (première photo, deuxième photo).

Cordialement vôtre,

Yann Martel

P.J.: un livre de poche dédicacé et deux photos

Réponse:

à venir…