Livre Numéro 49: Le vieil homme et la mer, d’Ernest Hemingway

Le vieil homme et la mer, de Ernest Hemingway

dicace:

À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel

Lettre:

Le Très honorable Stephen Harper   
Premier ministre du Canada  
80, rue Wellington  
Ottawa, ON K1A 0A2

Cher Monsieur Harper, 

Le célèbre Ernest Hemingway. Le vieil homme et la mer est l’une de ces oeuvres littéraires dont presque tout le monde a entendu parler, même ceux qui ne l’ont pas lue. Malgré sa brièveté—à peine 127 pages bien aérées dans l’édition que je vous envoie—le roman a exercé une influence durable sur la littérature de langue anglaise, tout comme l’ensemble de l’oeuvre de Hemingway. Je dirais que ses nouvelles, rassemblées dans les recueils De nos jours, Hommes sans femmes  et Le gagnant ne gagne rien, parmi d’autres, sont ses plus grandes réussites—et par-dessus toutes, la  nouvelle La grande rivière au coeur double—mais ses romans Le soleil se lève aussi, L’adieu aux armes et Pour qui sonne le glas sont beaucoup plus lus.

La grandeur de Hemingway ne tient pas tant à ce qu’il a dit qu’à la façon dont il l’a dit. Il a pris la langue anglaise et il l’a écrite comme elle ne l’avait jamais été. Si vous comparez Hemingway, né en 1899, à Henry James, mort en 1916, ce chevauchement de dix-sept ans semble incroyable tant leur style est différent. Chez James, on atteint le portrait de la vérité, la vraisemblance, le réalisme, quel que soit le nom qu’on lui donne, grâce à une abondance baroque de langage. Le style de Hemingway est tout à fait contraire. Il dépouille le langage de tout ornement, accordant à sa prose des adjectifs et des adverbes comme un médecin prudent prescrirait des cachets à un patient hypocondriaque. Le résultat est une prose d’un laconisme révolutionnaire, marquée d’une cadence, d’une vigueur et d’une simplicité réduite à l’essentiel qui rappelle un texte beaucoup plus ancien: la Bible.

Cette connexion n’est pas fortuite. Hemingway connaissait bien le langage et les images bibliques et on peut lire Le vieil homme et la mer comme une allégorie chrétienne, quoique je n’irais pas jusqu’à dire qu’il s’agit là d’une oeuvre religieuse, certainement pas autant que le roman que je vous ai envoyé il y a une quinzaine, Gilead. C’est plutôt que Hemingway se sert du passage du Christ sur terre d’une manière laïque afin d’explorer la signification de la souffrance humaine. “Grace under pressure” (”La résilience face à l’adversité”)—c’est la manière habituelle de nommer le cran manifesté par de nombreux personnages chez Hemingway. Une autre façon de le dire, ce serait: obtenir la victoire en passant par la défaite, ce qui serait plus fidèle, je crois, à l’odyssée de Santiago, le vieil homme du titre, odyssée quasi propre au Christ. Car, en ce qui concerne le Christ, l’idée capitale de l’Apôtre Paul—idée dont certains diraient qu’elle est un don de Dieu—c’est la possibilité du triomphe, du salut, au sein même de la ruine. C’est un message, c’est une croyance, qui transforme complètement l’expérience humaine. Les échecs professionnels, les désastres familiaux, les accidents, la maladie, la vieillesse—ces expériences humaines qui pourraient être par ailleurs tragiquement finales deviennent plutôt des événements qui sont des seuils vers autre chose.

En pensant à Santiago et à sa confrontation épique avec le grand marlin, je me suis demandé si cette histoire avait une dimension politique quelconque. J’en suis venu à la conclusion que non. En politique, la victoire est issue de la victoire et la défaite n’amène que la défaite. Le message du pauvre pêcheur cubain de Hemingway est purement personnel; il s’adresse à l’individu en chacun de nous et non pas aux rôles que nous pourrions jouer. Malgré le vaste cadre extérieur, Le vieil homme et la mer est une oeuvre intime de l’âme. Je vous souhaite donc à vous ce que je nous souhaite à tous: que notre retour de la haute mer soit aussi empreint de dignité que celui de Santiago.

Cordialement vôtre,

Yann Martel

P.J.: un livre de poche dédicacé

Réponse:

à venir…