Livre Numéro 48: Gilead, de Marilynne Robinson
Le 2 fevrier, 2009

Dédicace:
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
un choix d’Obama,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa, ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
Eh bien! Avec un budget comme celui-là, vous pourriez aussi bien être socialiste. C’est remarquable, tout ce que votre gouvernement a décidé de dépenser. Votre époque en tant que Réformiste radical fermement résolu à réduire le gouvernement comme on fait rétrécir un chandail de laine dans de l’eau chaude doit dater d’une vie antérieure. Je me demande bien ce que pensent vos amis de la “National Citizens Coalition”. (Je m’interroge par ailleurs sur l’absence d’un possessif—Citizens’—dans le nom de cette organisation. J’ai vérifié sur son site Internet et c’est ainsi qu’on l’épelle. Est-ce que cette Coalition est à ce point affiliée à la libre entreprise et effrayée d’un engagement social qu’elle ne puisse inscrire dans son nom l’inclusion des Citoyens?)
Je crois comprendre que Michael Ignatieff s’est réjoui d’entendre des échos de ses propres déclarations dans le récent Discours du Trône (je vous joins l’article du Globe and Mail). Ne vous en faites pas, vous n’êtes pas le seul à reprendre ces mêmes idées. Le Président Obama (comme ces mots résonnent bien à mes oreilles), en expliquant la raison pour laquelle il fermait le centre de détention de la Baie de Guantánamo et les prisons secrètes de la CIA à l’étranger et révoquait d’autres mesures antiterroristes discutables adoptées par George W. Bush, a utilisé un vocabulaire qui aurait pu être celui de M. Ignatieff. À quel point nos idéaux démocratiques et libéraux doivent se refléter dans nos actions, à quel point nous ne devons pas sacrifier à la légère certains droits au nom d’un opportunisme sécuritaire excessif, à quel point nous allons triompher sur nos ennemis en gardant la foi dans nos idéaux, et non en les abandonnant, et ainsi de suite—tout cela est dans l’esprit du 47e livre de notre bibliothèque, The Lesser Evil (Le moindre mal). De toute évidence, bien des gens partagent les opinions de M. Ignatieff, marquées et nourries comme elles le sont par un courant de pensées qui est de plus en plus largement accepté; vous avez donc bien raison de vous y ouvrir.
À propos du Président Obama, c’est à cause de lui que je vous envoie le roman Gilead, de la romancière américaine Marilynne Robinson. C’est l’un de ses romans favoris. C’est ce que j’ai découvert dans un article du New York Times, que je joins aussi à cette lettre. Il se trouve que Barack Obama est un lecteur, un grand lecteur. Et les livres qu’il a lus et qu’il a aimés ne sont pas simplement des ouvrages pratiques que celui qui s’intéresse à la gouvernance aurait naturellement choisis. Non, il apprécie aussi la poésie, la fiction, la philosophie: la Bible, les tragédies de Shakespeare, Melville, Toni Morrison, Doris Lessing, les poètes Elizabeth Alexander et Derek Walcott, les philosophes Reinhold Nieburh et saint Augustin, et bien d’autres. Ils ont façonné son éloquence, sa pensée, son être même. C’est un homme né des mots, bâti par les mots et il a impressionné le monde entier.
Je vous recommanderais ardemment de lire Gilead avant de rencontrer le Président Obama le 19 février. En effet, quand deux personnes se réunissent pour la première fois, il n’y a rien comme de parler d’un livre que tous les deux ont lu pour créer une ambiance conviviale et une espèce d’intimité, pour donner le sentiment de connaître l’autre sous un angle restreint, certes, mais important. Après tout, partager l’amour d’un livre laisse supposer une émotion commune, une reconnaissance mutuelle du monde qui s’y reflète. Tout cela, bien sûr, en supposant que vous aimiez ce livre.
Ça ne devrait pas être difficile. Il y a bien des choses à aimer dans Gilead. C’est un roman lent et honnête, imprégné d’émerveillement et d’étonnement (ces deux mots, wonder et amazement, apparaissent souvent dans le livre), et curieusement religieux, presque pieux. Il n’y a pas de chapitres, seulement des notes séparées par des espaces, comme s’il s’agissait d’un journal intime. La narration est décontractée et sporadique, donnant l’impression qu’elle est improvisée, spontanée, mais c’est en fait une structure romanesque précise, qui gagne en force à mesure qu’elle avance. Il n’y a pas d’ironie banale, l’auteure ne cherche pas à séduire en utilisant un humour facile. Au contraire, le ton est sobre, sans heurts, intelligent. C’est John Ames qui raconte l’histoire, un prédicateur âgé qui souffre d’une maladie cardiaque qui va sans doute le tuer bientôt. Il a un jeune fils de sept ans, qui lui est venu tard, issu d’un mariage à l’automne de sa vie à une femme bien plus jeune, très aimée. Il veut que le fils connaisse quelque chose de son père, du père de son père, et du père du père de son père—chacun d’entre eux portant le nom de John Ames, chacun d’entre eux prédicateur—alors il écrit une longue lettre que son fils lira quand il en aura l’âge. En apparence, le style est simple, une narration claire et poétique où on parle beaucoup de Dieu et du peuple de Dieu et de la signification de la vie, et en y ajoutant quelques références au baseball. Un livre très américain, donc, un roman comme Ralph Waldo Emerson en aurait écrit si Emerson avait écrit de la fiction. Gilead est une oeuvre élégante, pleine de grâce qui possède le rayonnement propre à ce qui est profond. C’est un roman qui se veut une église, paisible, meublée avec parcimonie, à la lumière blanche, empreinte de Présence et ancrée dans l’essentiel. Si un roman doit vous donner un sentiment de quiétude, c’est bien celui-ci.
J’espère qu’il vous plaira. Sinon, souvenez-vous quand même que c’est l’une des clés qui vous donnerait accès à l’esprit de l’actuel Président des États-Unis.
Cordialement vôtre,
Yann Martel
P.J.: un livre de poche dédicacé et deux coupures de presse
Réponse:
à venir…