Livre Numéro 47: The Lesser Evil: Political Ethics in an Age of Terror (Le moindre mal: la morale politique à l’âge de la terreur), de Michael Ignatieff
Le 19 janvier, 2009
Dédicace:
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
un livre pour un leader d’un leader,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa, ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
Bon, on retourne au boulot. Et vous, et moi. Je suis en train de réécrire mon prochain livre, pour la troisième et dernière fois, je l’espère, et il y a une nouvelle session de la Chambre des Communes qui commence prochainement. Nous aurons tous les deux un hiver occupé.
Vous avez dit, me semble-t’il, lors d’une entrevue récente que vous n’aviez pas beaucoup lu les oeuvres de Michael Ignatieff. Manifestement, cette lecture s’impose maintenant à vous, n’est-ce pas? Après tout, vous allez lui faire face tous les jours à la Chambre des Communes cette année—il pourrait même prendre votre emploi—il serait donc avantageux pour vous d’en venir à mieux connaître sa pensée. Je dois dire que cet homme a un curriculum impressionnant: des diplômes des universités de Toronto, d’Oxford et de Harvard; des postes d’enseignant à Cambridge, aux Hautes Études à Paris, et aussi à Harvard; une carrière à la télévision et en journalisme; seize livres dont il est l’auteur (dont trois romans)—je ne peux trouver aucun autre aspirant au poste de Premier ministre du Canada qui ait eu une trajectoire comparable. Il y a eu certes des Premiers ministres qui avaient une formation de haut niveau ou qui ont écrit des livres, mais aucun dans cette mesure. Est-ce que cela signifie qu’il a l’étoffe d’un Premier ministre hors pair? Bien sûr que non. Le leadership ne peut être simplement ramené à des qualifications universitaires ou à des livres sur une tablette. La personnalité, la vision, l’instinct, l’entregent, les connaissances pratiques, la ténacité, la résilience, les dons oratoires, le charisme, la chance—il y a bien des éléments qui font de quelqu’un un leader politique, en plus de la matière grise.
Cela dit, une grande intelligence ne peut pas nuire, surtout si elle a été mise à contribution de manières pratiques, comme c’est le cas pour M. Ignatieff. Il n’a guère habité la proverbiale tour d’ivoire pendant les années qui ont précédé son élection au Parlement. Son intérêt pour les droits de la personne et la démocratie est véritable, et non théorique. Il s’est rendu dans de nombreuses régions de conflit sur cette planète afin de chercher une réponse à la question essentielle: quelle est la meilleure manière de se gérer pour une société? Si jamais M. Ignatieff emménage au 24 Promenade Sussex, les Canadiens et Canadiennes vont sûrement y gagner en objectifs de politique publique qui soient judicieux et éclairés. Réussira-t-il à atteindre ces buts? Va-t’il savoir quand écouter, quand accepter un compromis, quand agir de façon décisive? De nombreux politiciens sont arrivés au pouvoir avec des idées établies sur la manière de corriger les choses, et ont constaté que la réalité était soit plus complexe, soit plus réfractaire au changement qu’ils ne s’y attendaient. Nous verrons bien dans les prochains mois comment Michael Ignatieff s’en tirera.
Entre-temps, afin de faciliter des points de repère non seulement pour traiter avec le nouveau Leader de la loyale opposition de Sa Majesté, mais aussi pour établir des politiques, je vous envoie The Lesser Evil: Political Ethics in an Age of Terror (non encore traduit en français), un livre assez récent de votre collègue parlementaire, publié en 2004. L’illustration de couverture semble terne. On l’a choisie pour une bonne raison: c’est la photographie d’un escalier à Auschwitz. Il y a des gens qui ont monté et descendu ces marches et qui étaient entre les griffes d’une moralité politique terriblement erronée. Comme je l’ai dit, il n’y a rien d’abstrait dans les préoccupations de M. Ignatieff. Il observe des dilemmes politiques de la vie réelle et cherche à trouver d’où est venue l’erreur et comment cette erreur peut être corrigée.
The Lesser Evil est une étude sur les démocraties libérales et le terrorisme. De quelle façon un peuple qui valorise hautement la liberté et la dignité humaine traite-t-il ceux qui commettent des actes de violence insensée contre lui? Quel est l’équilibre approprié entre les exigences concomitantes, voire rivales, des droits et de la sécurité? Qu’est-ce qu’une société démocratique peut se permettre de faire tout en continuant de s’appeler démocratique? Voici quelques-unes des questions auxquelles M. Ignatieff tente de répondre. Il observe des nations aussi distinctes que la Russie, le Royaume-Uni, les États-Unis, l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne, le Sri Lanka, le Chili, l’Argentine, Israël et la Palestine non seulement dans leur forme actuelle, mais aussi historiquement, pour voir comment ces pays ont traité les assauts des terroristes. Il fait aussi des références littéraires, à Dostoïevski et à Conrad, à Euripide et à Homère. Tout du long, l’approche est ouverte, équilibrée et critique, l’analyse est rigoureuse et pénétrante, les conclusions sont sages. Finalement, et ce n’est pas la moindre des qualités de l’ouvrage, le style est agréable. M. Ignatieff a une belle plume. La phrase que j’ai préférée dans le livre se trouve à la page 121: “Les états libéraux ne peuvent être protégés par des herbivores.”
M. Ignatieff est un défenseur à la fois passionné et nuancé des démocraties libérales et il considère qu’en général les outils dont elles disposent déjà suffiront en temps de menaces terroristes. En fait, il argumente qu’une réaction excessive à une menace peut à la longue causer plus de tort à une démocratie libérale que la menace elle-même. Le “Patriot Act” aux États-Unis et la loi C-36 au Canada sont deux exemples que donne M. Ignatieff de tentatives bien intentionnées mais superflues et peu judicieuses de faire face au terrorisme. Quand les recours disponibles ne suffisent pas, il reconnaît que les choix qui restent aux démocraties libérales sont difficiles. Dans le cas d’une société qui porte haut la valeur de la liberté et de la dignité humaine et qui fait face à une menace contre son existence, il affirme qu’elle doit aller au-delà d’un perfectionnisme moral ou d’une application utilitariste absolue pour s’engager—avec circonspection, conscience et vigilance—sur le sentier du moindre mal, en d’autres mots commettre certaines transgressions justifiables afin de sauver l’ensemble de la société. C’est là une position qui cherche à réconcilier le réalisme nécessaire pour combattre le terrorisme et l’idéalisme de nos valeurs démocratiques. Tracer son chemin en terrain aussi miné, accepter de discuter des détails et de parler de la torture et des actions militaires préventives, pour ne citer que deux exemples, exige un esprit solide, pénétrant et courageux. Je suis heureux de dire que M. Ignatieff possède un tel esprit.
Cordialement vôtre,
Yann Martel
P.J.: un livre dédicacé
Réponse:
à venir…