Livre Numéro 46: Blackbird Singing, poèmes et textes de chansons 1965-1999, de Paul McCartney
Le 5 janvier, 2009

Dédicace:
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
Hey Jude
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa, ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
Noël m’a pris par surprise, cet hiver. C’était tout à coup le 25 décembre et j’ai réalisé que j’avais commis cette fréquente erreur qui gruge la vie: j’avais oublié de noter le passage du temps. Cette défaillance était visible dans le dernier livre que je vous ai envoyé. Quoique original et plein d’imagination, Fictions de Borges ne correspondait pas à l’originalité et à l’imagination des livres que je vous avais fait parvenir l’an dernier pour Noël (parlant du passage du temps, ça me fait penser qu’on en est à notre second Noël, vous et moi). Il s’agissait, vous vous en souviendrez, de trois livres pour enfants: Les Frères Coeur-de-Lion, Imagine un jour et Les mystères de Harris Burdick. Ils correspondaient bien à une saison des Fêtes. Votre famille et vous, avez-vous pris plaisir à les lire? Vous avez souri, vous avez ri, en les lisant? Cette semaine, je vous envoie un livre qui, je l’espère, saura vraiment vous faire plaisir, que vous allez développer, pour ainsi dire, et auquel vous allez réagir avec surprise et joie. En d’autres mots, un vrai livre de Noël.
Je crois comprendre que vous êtes un fan des Beatles. Voici donc un choix de poèmes et de textes de chansons par Paul McCartney. Les chansons qu’il a écrites en tant que Beatle m’ont sauté aux yeux. Il m’a paru impossible de lire The Fool on the Hill ou Eleanor Rigby ou Lady Madonna ou Maxwell’s Silver Hammer ou Lovely Rita ou Rocky Racoon ou When I’m Sixty-Four, parmi d’autres, avec la voix calme et égale de la prose habituelle. Je chantais plutôt dans ma tête, interrompant ma lecture pour laisser les musiciens jouer leur partie. Je ne connais pas bien la carrière ultérieure de McCartney avec The Wings, ou comme artiste solo, alors ces chansons postérieures restaient pour moi plus tranquilles sur la page, tout comme les poèmes. En général, j’ai pu distinguer les paroles de chansons des poèmes parce que celles-là étaient plus répétitives et qu’on aurait dit qu’il leur manquait quelque chose pour atteindre l’autonomie littéraire. Et c’est en consultant la table des matières que je constatais qu’il s’agissait, le plus souvent, de paroles écrites pour une chanson des Wings.
Les paroles d’une chanson, je m’en suis rendu compte, sont inséparables de leur mélodie. La mélodie offre le support, coupant court à l’incrédulité et au cynisme ou permettant de s’ouvrir à ce qui est défendu, tandis que les paroles fournissent le contenu, nous invitant à comparer notre propre expérience de la vie avec ce que raconte la chanson ou, mieux encore, nous conviant à chanter à l’unisson. La possibilité d’écouter une chanson en en comprenant les paroles et de l’accompagner en chantant est essentielle pour qu’elle plaise, car comprendre et chanter engagent une participation directe et personnelle de l’auditeur. Cette participation, soit l’occasion d’entremêler étroitement sa propre vie, ses propres rêves avec une chanson, explique la raison pour laquelle une oeuvre aussi courte—la plupart des chansons des Beatles de la première époque durent moins de deux minutes—peut marquer une personne aussi profondément et aussi rapidement. C’est là l’illusion captivante d’une grande chanson: elle s’adresse à chacun de nous individuellement, avec une voix qui nous attire, et nous écoutons donc avec attention, immédiatement happés par un monde de rêve. Qui n’a pas été ému jusqu’au fond du coeur par une chanson, écoutée les yeux fermés et le corps tremblant d’émotion? Dans cet état, nous laissons apparaître des sentiments que nous serions trop timides pour décrire de vive voix—un désir cru et puissant, par exemple—ou qui vont loin en nous mais sont trop ordinaires pour que nous en parlions: solitude, désir ardent, peine de coeur.
Une bonne chanson, c’est un tour de magie difficile à réussir. Les musiciens classiques lèvent le nez sur les mélodies sans sophistication de la musique populaire, tandis que les poètes plus littéraires méprisent la banalité des paroles de chansons, mais il y a une bonne dose d’envie dans ces ressentiments. Quel violoniste, quel poète n’aimerait pas voir devant lui ou devant elle un stade plein d’auditeurs envoutés? Quoi qu’il en soit, Paul McCartney, grâce à des paroles attachantes et des mélodies fascinantes, au sein de l’incroyable énergie créatrice propre aux Beatles, aidé d’une façon magistrale par le producteur George Martin, a réussi ce tour de magie avec un tel succès que toutes les générations depuis le milieu des années soixante sont tombées amoureuses de ses chansons. Mais ça, vous le savez déjà.
Cordialement vôtre,
Yann Martel
P.J.: un livre cartonné dédicacé
Réponse:
à venir…