Livre Numéro 45: Fictions, de Jorge Luis Borges
Le 22 décembre, 2008
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
un livre que vous allez peut-être aimer, ou pas,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa, ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
Il y a environ vingt ans, j’ai lu pour la première fois Fictions, le recueil de nouvelles de l’auteur argentin Jorge Luis Borges (1899-1986), et je me souviens de ne l’avoir pas beaucoup aimé. Mais Borges est un auteur très célèbre, originaire d’un continent à riche tradition littéraire. Mon absence d’appréciation tenait sans doute à un manque chez moi, à mon immaturité. Vingt ans plus tard, j’allais sûrement reconnaître son génie et me joindre aux légions de lecteurs qui tiennent Borges pour une des grandes plumes du 20e siècle.
Eh bien, ce changement d’opinion n’a pas eu lieu. En relisant Fictions, j’ai été aussi peu impressionné que je me souviens de l’avoir été il y a deux décennies.
Ces histoires sont des jeux intellectuels, des formes littéraires du jeu d’échec. Elles commencent bien simplement, comme si un pion avançait, dirait-on, à partir de prémisses fantaisistes—souvent des univers alternatifs ou des livres fictifs—qui sont ensuite développées de manière rigoureuse et organique par Borges jusqu’à ce qu’elles atteignent un maximum de complexité qui aurait plu à Bobby Fischer. En fait, la comparaison avec les échecs n’est pas tout à fait correcte. Les pièces d’échec, tout en se déplaçant très librement, ont des rôles déterminés, établis par une coutume séculaire. Les pions bougent juste d’une manière, tout comme les tours et les cavaliers et les reines. Chez Borges, les pièces sont jouées n’importe comment, les tours se déplacent en diagonale, les pions latéralement, et ainsi de suite. Le résultat donne des histoires surprenantes et pleines d’invention, mais dont les idées ne peuvent être prises au sérieux parce que l’auteur lui-même ne les prend pas au sérieux, lui qui joue de manière aléatoire avec elles, comme si les idées n’étaient pas importantes. De là l’érudition éblouissante mais trompeuse de Fictions. Permettez-moi de vous donner un court exemple, pris au hasard. À la page 68 de la nouvelle La Bibliothèque de Babel , qui parle d’un univers dessiné comme une immense et infinie bibliothèque, on peut lire le passage suivant au sujet d’un certain livre de cette bibliothèque:
Il montra ce qu’il avait trouvé à un déchiffreur ambulant, qui lui dit que ces lignes avaient été écrites en portugais; d’autres dirent que c’était en yiddish. En l’espace d’un siècle, des experts avaient fini par déterminer que la langue utilisée était en fait du lituanien-samoyèdes dialectal du guarani, avec des désinences et des inflexions d’arabe classique.
Du lituanien-samoyèdes dialectal du guarani, avec des désinences et des inflexions d’arabe classique? Intellectuellement, c’est d’un comique un peu adolescent. Il y a un plaisir de l’esprit à constater la juxtaposition de ces diverses langues d’une manière aussi inattendue. Mentalement, on parcourt la carte du monde. Mais c’est aussi un non-sens linguistique. Le samoyèdes et le lituanien appartiennent à des familles linguistiques distinctes—le premier est de l’Oural, le second est baltique—il est donc très improbable qu’ils se mélangent jamais pour former un dialecte, et encore moins un dialecte du guarani, qui est une langue indigène de l’Amérique du sud. Quant aux désinences d’arabe classique, ils impliquent encore un autre passage impossible des frontières culturelles et historiques. Voyez-vous à quel point cette approche, si elle est poursuivie sans fin, finit par ridiculiser les idées? Si on mélange ainsi les idées juste pour l’esbroufe et l’humour, alors finalement elles en deviennent elles-mêmes réduites à l’esbroufe et l’humour. Et c’est bien ce que fait Borges sans cesse, ligne après ligne, page après page. Son livre est plein de charabia savant qui est ironique, magique, absurde. L’un des jeux qu’implique Fictions, c’est: saisissez-vous l’allusion ? Si vous la saisissez, vous vous sentez intelligent, si vous ne la saisissez pas, ce n’est pas grave, c’est probablement forgé de toutes pièces, car une large part de l’érudition du livre est pure invention. La seule nouvelle que j’aie trouvée véritablement engageante intellectuellement, c’est-à-dire qui présentait un point de vue propre à faire réfléchir sérieusement, était Trois versions de Judas, où on commente le caractère et les implications théologiques du personnage de Judas. Cette nouvelle m’a fait m’arrêter pour réfléchir. Au-delà du coup d’éclat, là, j’ai trouvé une certaine profondeur.
On décrit souvent Borges comme un écrivain pour les écrivains. Cela est censé vouloir dire que les écrivains trouvent chez lui les meilleures qualités du métier. Je ne suis pas sûr d’être d’accord. D’après moi, un grand livre fait croître l’engagement du lecteur face au monde. On pourrait croire qu’on se détourne du monde en lisant un livre, mais seulement pour mieux voir le monde quand on a fini de le lire. Les livres alors enrichissent l’acuité visuelle. Or plus je lisais Borges, plus le monde se rétrécissait et s’éloignait.
Il y a une chose que j’ai remarquée cette fois-ci et qui ne m’est pas apparue la première fois, et c’est le nombre extraordinaire de noms masculins dont est parsemée la narration, la plupart d’entre eux des écrivains. Le monde romanesque de Borges est pour ainsi dire exclusivement masculin. C’est tout juste si les femmes y existent. Les seules femmes écrivaines mentionnées dans Fictions sont Dorothy Sayers, Agatha Christie et Gertrude Stein, ces deux dernières citées dans Examen de l’oeuvre d’Herbert Quain et ce n’est que pour avancer un argument négatif. Dans Pierre Ménard, auteur du Quichotte, il y a une Baronesse de Bacourt et une Madame Henri Bachelier (notez comme le nom de Mme Bachelier est complètement masqué par celui de son mari). Il y en a peut-être quelques autres que j’ai ratées au passage. Autrement, le lecteur rencontre des amis masculins et des écrivains masculins et des personnages masculins par douzaines. Ce n’est pas rien qu’une statistique féministe. Cela laisse plutôt supposer la relation de Borges avec le monde. L’absence de femmes dans ses nouvelles correspond à l’absence de toute relation intime. Ce n’est que dans la dernière nouvelle, Le Sud, qu’il y a un peu de chaleur, une authentique douleur qu’on peut ressentir entre les personnages. Il y a chez Borges un échec à s’engager dans les complexités de la vie, les complexités de la vie matrimoniale ou parentale, ou même, dans n’importe quel autre engagement émotif. Celui que nous avons devant nous est un mâle solitaire qui vit totalement dans sa tête, quelqu’un qui a refusé de se joindre à la masse et s’est plutôt caché dans ses livres et a élaboré des fantaisies les unes après les autres. Et donc ma conclusion cette fois-ci, tout comme ma déduction initiale déconcertée, reste: c’est du travail juvénile, ça.
Pourquoi donc vous envoyer un livre que je n’aime pas? Pour une bonne raison: parce qu’il faut avoir des lectures étendues, y inclus de livres qu’on n’aime pas. On évite ainsi les possibles écueils de l’autodidacte qui risque de déterminer ses lectures afin de conforter ses propres limites, se trouvant ainsi à les accroître. L’avantage d’un apprentissage structuré dans les divers établissements d’éducation disponibles à chacun à tout âge de la vie, est qu’il faut frotter son intelligence à des systèmes d’idées qui se sont développés au cours des siècles. On confronte ainsi son propre esprit à de nouvelles idées insoupçonnées.
Ce qui revient à dire qu’on apprend et qu’on est formé autant par les livres qu’on a aimé que par ceux qu’on n’a pas aimé.
Et il se peut également, bien sûr, que vous adoriez Borges. Vous pourriez trouver que ses histoires sont magnifiques, profondes, originales et divertissantes. Vous pourriez penser que je devrais le relire une fois de plus dans vingt ans. Peut-être alors serais-je prêt à apprécier pleinement Borges.
Pour l’instant, je vous souhaite, ainsi qu’à votre famille, un très joyeux Noël
Cordialement vôtre,
Yann Martel
P.J.: un livre de poche dédicacé
Réponse:
à venir…
