Livre Numéro 44: La terre chinoise, de Pearl S. Buck
Le 8 décembre, 2008

Dédicace:
À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
un roman sur la bonne fortune et sa perte,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel
Lettre:
Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa, ON K1A 0A2
Cher Monsieur Harper,
L’un des aspects curieux de la vie et de l’œuvre de Pearl Buck est la rapidité avec laquelle elle a atteint la gloire, puis est passée à une relative obscurité. Son premier livre a été publié en 1930. Huit ans plus tard, à l’âge remarquablement précoce de 46 ans, elle reçut le Prix Nobel de Littérature, seulement la troisième personne de citoyenneté américaine ainsi honorée, et ce, principalement sur la base des trois romans qui forment la trilogie La terre chinoise: La terre chinoise (1931), roman pour lequel on lui attribua le prix Pulitzer, Les fils de Wang Lung (1932), et La famille dispersée (1935). C’est La terre chinoise que je vous offre aujourd’hui.
Et pourtant, malgré ce départ fulgurant, même si elle continua de produire de nombreux livres et par ailleurs défendit plusieurs bonnes causes, Buck disparut de l’avant-scène littéraire, pour ainsi dire, tant et si bien qu’au moment de sa mort, en 1973, elle avait presque été oubliée. Les raisons de cela, je crois, sont plutôt faciles à identifier. Elle écrivit trop de livres—plus de quatre-vingt—et tout en étant une écrivaine de qualité, elle n’était guère innovatrice. Elle n’a pas renouvelé le roman ni son langage comme l’ont fait Faulkner et Hemingway, d’autres Américains qui continuent à ce jour d’être beaucoup lus et étudiés. Et puis on ne peut donner à ses livres, au moins à ceux que je connais, le qualificatif d’universels qui vaut à certains auteurs l’immortalité littéraire. Non, les livres qui ont fait sa renommée étaient de couleur typiquement locale, on pourrait même dire enracinés. Pearl Buck a été l’un des premiers écrivains à donner vie aux yeux des lecteurs occidentaux à ce pays-civilisation qu’est la Chine. C’était un pays qu’elle connaissait bien puisqu’elle y avait passé une bonne partie de sa vie en tant que fille de missionaires chrétiens et puis elle-même en tant que missionnaire et enseignante. Malgré les difficultés qu’elle y subit parfois, la Chine était un pays qu’elle aimait. Elle en voyait les habitants tout simplement comme des individus qui lui étaient familiers, et elle les observait avec une grande sympathie; elle se mêlait à eux et, éventuellement, elle écrivit à leur sujet. C’était une écrivaine qui édifiait un pont et bien des gens ont souhaité franchir ce pont qu’elle avait construit.
Vous allez comprendre pourquoi en lisant La terre chinoise. Dès la première ligne—”C’était le jour du mariage de Wang Lung”—vous vous glissez dans la peau d’un paysan chinois de l’époque antérieure aux Communistes et vous commencez à vivre sa vie telle qu’il la voit et telle qu’il la ressent. C’est une histoire dure, affligée par la pauvreté et la famine, et qui est encore plus pénible pour les femmes, mais elle est aussi totalement prenante. La terre chinoise est le type de roman auquel vous aurez hâte de revenir chaque fois que votre lecture aura été interrompue. Après l’avoir lu, vous aurez le sentiment de savoir ce que cela pourrait vouloir dire d’avoir été chinois à un certain moment dans une certaine région de la Chine. Voilà bien l’aspect révolu des œuvres de Buck. La Chine a radicalement changé depuis que La terre chinoise a été publié. Ce qui était nouveau et révélateur alors est maintenant suranné et dépassé. De nos jours, le principal intérêt de l’œuvre de Buck tient à la puissance de ses histoires plutôt qu’à leur pérennité.
La terre chinoise demeure cependant une excellente introduction à la Chine de naguère et une parabole convaincante sur la fragilité de la bonne fortune, la perte possible de ce qu’on a gagné, la destruction facile de ce qu’on a construit. Vous n’allez pas manquer de remarquer cela, pris comme vous l’êtes au cœur d’une tempête politique. Le sort d’un homme politique est terriblement incertain. Pearl Buck est une habituée de toutes les librairies de livres d’occasion. On continue de la lire beaucoup. Son nom rappelle de beaux souvenirs. Tandis que des hommes politiques, quand ils partent, quand ils quittent la scène, en résistant parfois bruyamment, partent véritablement, ils disparaissent. Et bientôt les gens se creusent la tête pour essayer de se souvenir quand, exactement, ils ont été au pouvoir et ce qu’ils ont accompli.
Cordialement vôtre,
Yann Martel
P.J.: un livre de poche dédicacé
Réponse:
à venir…