Livre Numéro 43: The Uncommon Reader, de Alan Bennett

Dédicace:

À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
un court roman sur une salutaire accoutumance
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel

Lettre:

Le Très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
80, rue Wellington
Ottawa, ON K1A 0A2

Cher Monsieur Harper,

Je ne peux penser à une meilleure introduction à la république des lettres que le court roman d’Alan Bennett, The Uncommon Reader. Un jour, au bout du jardin du Palais, stationné près des poubelles des cuisines, son attention attirée là par ses corgis, la Reine découvre le bibliobus de la Ville de Westminster. Elle y entre juste pour s’excuser des aboiements des chiens et, une fois à l’intérieur, poussée par un sens du devoir plutôt que par un véritable intérêt, elle emprunte un livre. Ce geste fort simple marque le début de la chute de Sa Majesté, pour ainsi dire. L’ironie de cette histoire est légère comme de la barbe à papa, l’humour attirant comme une friandise, les personnages croquants comme des croustilles, mais au coeur de tout cela, il y a quelque chose de très nutritif à digérer: l’effet que des livres peuvent avoir sur une vie.

En terminant celui-ci, vous allez penser que vous connaissez mieux Sa Majesté, vous allez vous sentir plus proche d’elle, vous allez bien l’aimer. Cela viendra en partie du talent qu’a Bennett pour  donner vie à son personnage royal. Mais cela tient aussi à la nature des livres. Dans la république des lettres, tous les lecteurs sont égaux. Contrairement aux autres commerces de détail, les librairies ne se classent pas vraiment par catégories, depuis le luxe jusqu’au bas de gamme. Une librairie est une librairie. Quelques-unes se spécialisent, mais cette mesure de restriction ne concerne que le type de livres—disons les langues modernes, ou l’art—et non les classes de lecteurs. Tout un chacun est bienvenu dans une librairie et tout le monde s’y côtoie, les riches et les pauvres, les plus instruits et les autodidactes, les vieux et les jeunes, les aventureux et les conformistes, et bien d’autres encore. On pourrait même y tomber sur la Reine.

Avant que je n’oublie, l’une de nos propres très grandes écrivaines, Alice Munro, fait une brève apparition à la page 67 de The Uncommon Reader.

Puisque je vous parle de librairies, j’ai pensé joindre à cet envoi quelques photos de certaines que j’ai visitées dernièrement.

La librairie Bookseller Crow on the Hill se trouve à Crystal Palace, un quartier du sud de Londres, où je séjourne de ce temps-ci. Je suis debout à côté de John, le sympathique propriétaire, et je tiens justement dans mes mains le livre qui vous appartient maintenant, et que j’ai acheté chez John. Les deux photos suivantes, je les ai prises à l’intérieur de Bookseller Crow. Ce n’est pas un endroit très spacieux quant au nombre de mètres carrés, mais placez vous devant n’importe quelle étagère—Nouveautés, Fiction. Histoire, Philosophie, Poésie, Voyage—et l’espace mental représenté est aussi vaste que l’univers.

La quatrième photo est d’une petite et vénérable librairie de livres d’occasion sur la rue Milton, à Montréal; elle s’appelle The Word. Elle est fréquentée depuis des générations par des étudiants. J’y suis entré pour acheter un roman de l’écrivaine anglaise Ivy Compton-Burnett, que Bennett mentionne dans son livre et que je n’avais jamais lue. J’ai trouvé A Family and a Fortune, publié en 1939. Ça m’a coûté $3.95.

La dernière photo est de la Librairie du Square, une librairie francophone à Montréal. C’est mon père qui a fait placer le poster rouge que vous voyez dans la porte de verre.  Ce poster annonce un événement organisé par le PEN-Club québécois, Amnistie Internationale et l’UNEQ et qui a à voir avec la liberté d’expression et les écrivains emprisonnés.

Les librairies indépendantes sont une espèce qui tend à disparaître, surtout en Amérique du Nord. Ceux qui souffrent le plus de cette disparition ne sont pas nécessairement les lecteurs, mais les voisinages. Après tout, une grande succursale de Chapters ou Indigo ou Barnes & Noble offrent plus de livres qu’un lecteur pourra jamais en lire au cours de sa vie. Mais les succursales de grandes chaînes sont habituellement moins nombreuses et ne sont souvent pas accessibles à pied. Le libraire Bookseller Crow, par ailleurs, se trouve dans une allée de petits magasins qui incluent une boutique de vêtements, un café, une animalerie spécialisée dans les poissons, un marchand de chaussures, un agent d’immeubles, un coiffeur, un marchand de journaux, une pâtisserie, un bureau de paris, un certain nombre de restaurants, etc. The Word et La Librairie du Square se trouvent sur des rues où des  milliers de gens marchent chaque jour. Chaque fois qu’un libraire indépendant disparaît, il est possible que des détenteurs de parts soient plus riches quelque part dans le monde, mais un voisinage s’en trouve forcément appauvri.

Je m’excuse d’écrire une lettre aussi débordante, mais il y a une dernière chose que je voudrais mentionner. Il y a quelques semaines, le 20 octobre exactement, j’ai lu un article dans le New York Times sur un homme en Colombie qui depuis une dizaine d’années se déplace à travers son coin de pays déchiré par la guerre avec deux ânes—appelés Alfa et Beto—chargés de livres. Il s’arrête dans chaque village isolé pour faire la lecture aux enfants et pour prêter des livres. Il a commencé son Biblioburro, comme il l’appelle, quand “il a remarqué le pouvoir de transformation qu’avait la lecture sur ses élèves, qui étaient nés en des temps de conflits encore pires que ceux qu’il avait connus enfant.” Dix ans plus tard. Luis Soriano dit de son initiative: “Ceci a commencé comme une nécessité; puis c’est devenu une obligation; et ensuite, une habitude. Maintenant, c’est une institution.”

Le bibliobus de la Ville de Westminster et le Biblioburro, la librairie Bookseller Crow on the Hill et la Librairie du Square—la richesse de l’esprit que ces institutions offrent fait de nous tous de joyeux êtres égaux, depuis les monarques jusqu’aux pauvres petits enfants de paysans.

Cordialement vôtre,

Yann Martel

P.J.: un livre de poche dédicacé, cinq photographies et la reproduction d’un article du New York Times.

Réponse:

à venir…